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Full text of "Les soirées de Saint-Pétersbourg, ou, Entretiens sur le gouvernement temporel de la providence ..."

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DE 



s AINT - PÉTERSBOURG. 



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Les exemplaires qui n'auront pas ma signa 
lure, seront réputés contrefaits. 




Lyon , Imprimcriede J. D. PéUgaud, 






LES SOIRÉES 



DE 



SAINT "" PËTËRSBÛURG' 

OIT 

EIVTIIETUBIVS 

SUR LS GOUVERNEMENT TEMPOREL DE LA PROVIBENCE 



SUIVIES d'un 



TRAITÉ SUR LES SACRIFICES 

^ûzf* Ce cofnle «^ ae %ylt>{Uééf*e. 



nUITIEME EDITION. 



TOME II. 



J. B. PÉLAGAUD, 


IMPRIMEUR - LIBRAIRE DE N. S. P. LE PAPE. 


LYON, 


PARIS, 


GRANDS RCB miugièhb , 


RUS DES SAlKTS-rÈRSS, 


A8, 


57. 



i862. 



' 1 



MODERN LANGUAG'i 

FACULTY LIBRAK»' 

OXFORD. 



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{ 



TABLE ANALYTIQUE 
D£S 80IR^ DE SAINT-PÉTERSBOURG. 



SEPTIÈME ENTRETIEN. 

La f aerra at mystérieuie ; on ne peut l'expliquer hnimînewwit 2 

Partllèle da iokM et da Booibiâu. 4 

Eloge da militaire : il est facilement religieax. 4 8 

Au milimi du lang qu'il Terie il est humain. 22 

Pourquoi Dieu est appelé U Die« dM arméett 27 
Comment t'accomplit tant cesie la destruction Tiolento dee étrei 

TiTants. 28 

La guerre est difine : c'est une loi du monde. 5$ 

Ce que c^est qu'une bataille perdue. — La Peur. 59 

Le Te Dmmr. 48 

La prière de chaque nation indique l'état moral de cette nation. 50 
Anciennement on ne priait pas Dieu comme fèrc; on ne saTait 

pas lui exprimer le r$piilir, 52 

Beautés des Psaumes. — David et Pindare comparés. 51 

La nuit, nous yalons moins que (s/onr. — Des longues Teillées. 72 

Le Christianisme a sanctifié to Wêit par la prière. 76 

Le sommeil est un des grands mystères de l'homme. 78 

Jlei lofijret. Dieu visite les ccraurs p«n pendant la nuit. 70 

HUITIÈME ENTBBTIEN. 

Sésumé des Entretiens précédents. 06 
Malheur de l'homme qui n'aurait Jamais été malheureux ni 

soufirant. — Utilité et gloire det §<mffrwu$$. 400 

Du Purgatoire ; la raison le comprend. 4 02 

Lei noyateursdu seizième siècle n'ont disputé que sur le mot. 4 07 

L'idée seule de Dieu prouye son existence. 440 

L'intelligence se prouTe à l'intelligence par U «om6f#. 444 

Du nombre dtns les arts, les sciences, la parole. 445 
Comment le nombre, la symétrie, l'ordre du monde prauTont 

Dieu. 443 
Ce qu*on appelle U diiordre du monde physique en prouve l'or^ 

dre et Fordonnûtmtr. 425 
Ce qu'on appelle le désordre du monde moral ou Finjuitiee de 

Dieu , prouve un Dieu /«#/«. 4 26 

De§ fiVMte. Ce n'est pas à eux de conduire les hommes. 454 

NEUVIÈME ENTRETIEN. 

Croyance constante èla rérersibilité des douleurs de rinnocence 

au profit des coupables. 441 




n 



TABtE ANALYTIQUE. 



449 
455 
455 
460 

465 
464 
166 

470 

4^ 



Cette croyance ft la t«rta du sacrifice ne peut venir que de Bien 

qui annonçait ainsi de loin le grand sacrifice de la Rédemption, 
NéceMÎM dn «en» rslJfiflMrpMrr ODSrDrendM levtleeesdirâaet. 
Admirable prondencer de Diev dans h» sunfTi-ances dm faste. 
Beautés de Sénèque. Il a dû entendre saint Paul. 
Efffet que le Christianisme a dtt produire sur les bons esprits de 

cette époque. 
'Discours de saint Paul àifgrippa. 

Sénèque parle d^aimer Dieu; langage inconnu au paganisme. 
Supériorité intellQQtMitt ait. Jaoudsmii ; sm idiosBce probable 

sur Sénèque. 
La raisott 4|«i lent se paver de la rérélatiaa cstim en/M qwi 

bat sa nourries, 

DIXIËMK ENTRETIEN. 

Toujoun et pactttttl eu a csit h Fhérédiié de la gloire et àa Vïah 

famie. 
PUrce que le mal yenani à\am cortaioe- division i&earpfcitablfi 

Puni vers tend vers une ctrtawe «suii^ auMÎ noonoevièieu 
A ses yeux y toute famille est une et solidaire. 
Cette uniâé brille anatoul èma les famélles so«Teraiweik> 
Cette ctttâmoA et oalie nniti m troa>reBt escors'dans h^panis ; 
Babel , division des langues ; La PentecM» , r^amiêw des AsnytMV. 
Mots et usages par kaqjialft Pboune extpmiie eette* Icndme» à* 

Bien est le lien des espfUê: Nés à«es tendent is-yréunar^ 
L<1 nous ne serons plus çu'mk, iasa perdre notrer peraoMialîl^ 
Li dégradation de Fbamm» preuve. Hun^i kumaine;. 
La table a toujours été V entremetteuse de Vamitiêx de l*union, 

— LaSainte-Tabk. -«— hit C^miounioif. 
Ce monde est un système de choses invisibles manifestées visible- 
ment. 
Toutes les soMsce» commence&ipni uoi; mystères 
Dfiilité de la bonne métapknêiqtiei. Touslesi lanenteurs: ont été des 

hommes religieux , et même esaltéa* 
La religion, est la mire: de In seienoe. VBawpa'. est 1» renie es h 

acieace y parce qu'elle a commença' par- ls> TkMùfiSi 
Mais la religion reooounaaidè avant trût la- simplicité et robéirsonee, 

oe que nous devons ignorer étant pk» importent pour nous qvw 

ce que neiie devems savoir; 222 

PtiK Vintelligence connaît y et plus elle peut être coupable. — L'vâiD^ 

latrie nimtide Pabus de 1» scienite. 2^3 

Celui qui croit simplement est sûr d'être dans la vériM". 227 

Commeott la: ttap grande oauriiMité peut mener ki? Ik MpertUtion. 

Qu'est-ce que la superstition? Y en a-i-ifc une* debennef 254 

Questions sur les loia dftla p esaoteuvy parvapport aux oiseaus tt par 

rapport à l'homme. Ravissements de quelques Saints. 238 

Des Indulgences. Qnnbiaii' ce dogme est «a4turell e» universellement 

pratiqué. 247 

La Rédem§Uoa , adorée par Ibs. proterlJBnta , n^eat i[»*fiii«^ frande 

indulgence, 250 



490 

4^ 
494 
4» 

498 

4^9 
299 

20^ 

206 

2'4^ 
244 

2n 

219 



i 



TABLE MALrnQDK. 



ONZIÈME ENTRETIEN. 

D« rilliHMaùlM. Qn'at-CB qn'uD fUumiiMl 36' 

F(ul-1l entendre toul, dani l'Ecrilure Eainte, lu fieJ de la lettre, 
ou bien peul-on creuier lu «blmei »it ^u cache de bauti 
mjitiret ? 16 

^ taucboDa-aoui pa> t qtilqns eténenent immeiue , iddiqa^ dam 
lea stiDi* Liireiî Atlenlc Éi^nânU i cet (gard. — Le PoUùm de 

Tiriae. 27 
Qd a Mojoun cm ir l'eiprft propbéttqae daa> l'Ëamme. — Le* 

Oradei. 2T 

L'inMir. — L'bomoitteit, par ntlore, étranger au temp*. 31 

CemiiiaBl \e promue lort du tcmpi. 3T 

fiM les grand: éreuemeati OQt élà prddïli de quelque menJÈre. 27 
La icience lend i reJeMHir religieuse. — (.a malitre ni mue par 

r intelligence, oamma b corps bumaiu. 27 
Le Psganlime n'eil qn'nn ijiftoie de récité! corrainpnei : îl tulBt 

dé les nellaycr. !8 

RaisHi de pr«v«r une nouTelle et froisUmi rme'Iulinn. 28 

rableau de l'arfaibliEEement de la Poi. 38 
r« proloslintiBBe Goit par le sociniauisine. C'est le n ' 



LasodéltlbilillqvetraTeille, sans s'en douter, I «tablic rBoIlére- 

Dn laeerdoee cbrïtien. Doit-il faire des miradei pour remplir sa 

Le prêtre et le cbeialier [rangaii sontparenti. Rïrolsme du cierDi> 

rrantais. 5 

Ce n'eM pu la hflitre, c'est l'enseignement de l'Ecritiua lainle qui 



ECLAIRCISSEMENTS 

StJH LKS SACRIFICES. 



CHAPlTilE 1. 

DES SAUtlFICES EN GËNâUL. 

anse a'eil toujours cru dégradé et coupable eniers lu diev9. 1 
icine de celle dégradation résidait dans It principe teiuiHe, 
IIS ta tit, ou finie distinguée de l'uprU, ' 



ê 

• 



fV TABLB ANALYTIQUE. 

C'est sur Fânu ainsi entendae que tombait la malédietioii priiiiîtSf«y 
atuuée par l'univers. 554 

Vèmâ ou laviêf e'est U sang. Vitalité du tanç. 556 

Ou a toujours cm qu'il y a dans l'effusion du sang une tertn ex- 
piatoire. 559. 

Et qu'ttM ne potttait étra •fSsrte pour une «utn plot piécieuao. 540 

CHAPITRE IL 

DES SACRIFICES HUMAINS. 

Comment le dogme de la sobetitution enfuitt les steriieci hamaini. 845 
Les premières Tictimes humaines durent être des e oti f êblei et des 

emnemii. 547 

Quelques aperçus sur les mots eoupabk, Meré, M, dévoué, délUf 

abfoui ; — et sur les mots étranger ( hospes ) , Mii0mt ( hostis) y 

victime (hostia). 548 

On Terrait le sang humain povr tet mortM aussi; Purgatoire. 555 

Sacrifices des Toutes indiennes; d'où ont-ils pu Tenir? 557 

Dureté de la loi antique euTors les femmes. 562 

Ce qu'elles doÎTont au Christianisme. 565 

Il n'y a pas de religion entièrement fausse; l'erreor religieuse Tant 

encore mieux que l'impiété absolue. 66S 

De quelle manière la philosophie moderne a considéré les sacrifices 

humains. 570 

Elle n'a pu expliquer la croyance unÎTerselle à la Virtu du taug 

répamlu, 572 

CHAPITRE III. 

THÉOmE CHRÉTIENNE DES SACRIFICES. 

Le paganisme ne s'est trompé complètement dans aucun de ses dog- 
mes. 57f 
Il n'a donc pu se tromper sur une idée aussi uniTerseUe que celle 

des sacrifices, de to rédemption par le sang» 888 

Croyance constante à la Tertu du sacrifice Tolontaire de rinnocence. 589 
Sacrifice Tolontaire de Louis XVI , utile à la nation. 590 

Uurée des familles qui ont perdu le plus d'indiTÎdus k la guerre. 594 
Vertu du sang répandu au CaWaire. Il a purifié le eiel et la terre. 593 
La pluralité des mondes n'ébranle point le dogmede la rédemption. 599 
Les anciens, en communiant au corps et au sang des TJctimes, pro- 
phétisaient ainsi le sacrifice et la communioD chrétienno. ^402 
HerTeillei dé cette communiou. ^^^ 



LES SOIRÉES 

DE SAINT-PÉTERSBOURG, 

(Du (Entretiens 
SUR LE GOUVERNEMENT TEMPOREL 

DE LA. PROYIOENCB. 



hiS 



SEPTIEME ENTRETIEN* 



us CHEVALIER. 



Pour cette fois, monsieur le sénateur, 
j'espère que vous dégagerez votre parole , et 
qae voos nons lirez quelque chose sur la 
guerre. 

LE SÉIÏATBUR, 

Je suis tout prêt : car c'est un sujet que 
j^'ai beaucoup médité. Depuis que je pense, 
je pense à la guerre , ce terrible sujet s'em- 
pare de toute mon attention , et jamais je ne 
Tai iassez approfondi. 

Le premier mal que je vous en dirai voixs 
II, 1 



2 LES SOlilÉES 

étonnera sans doute; mais poar moi c>st 
une vérité incontestable : c< Uhomme étant 
donné avec sa raison^ ses sentiments et ses 
affections , // liy a pas moyen d expliquer 
comment la guerre est possible humaine- 
ment. » C'est mon avis très réfléchi, La 
Bruyère décrit quelque part cette grande 
extravagance humaine avec Ténergie que vous 
lui connaissez. Il y a bien des années que j'ai 
lu ce morceau ; cependant je me le rappelle 
parfaitement : il insiste beaucoup sur la folie 
de la guerre; mais plus elle est folle , moins 
elle est explicable. 

LE CHEVALIE&. 

Il me sesnble cependant qu'on pourrait 
dire, avant d'aller plus loin : que les rois 
vouiS comnfiandent et qu'ail faut marcher. 

LE SÉNATEUR. 

Oh ! pas du tout , mon cher chevalier , je 
vous en assure. Toutes les fois qu'un homme, 
qui n'est pas absolument un sot, vous pré- 
sente une question comme très problématique 
après y avoii* suffisamment songé, défiez- 
vous de ces solutions subites qui s'oflrent à 
l'esprit de celui qui s'en est ou légèrement , 



DE SAINT-PËTEBSBOUBG* 3 

OU point du tout occupé : ce sont ordinaire- 
ment de simples aperçus saiifi consistance , 
qui n'expliquent rien et ne tieiment pas 
devant la réflesioii. Les souverains ne com- 
mandent ei)|cacement et d'une manière dura- 
ble que dans le cercle des choses . avouées 
par Topiniou; et ce cercle , ce n'est pas eux 
qui le traceni;. Il y a dans tops les pays des 
choses bieii moins révoltantes que la guerre , 
et qaisji souverain ne se permettrait jamais 
d'ordonner. Souvenea-vous d'uue plaisai^terie 
que vous me fîtes un jour svr vw nation qui 
a une académie des sciences , un obsçrt^atoirç 
astronomique et un calendrier faux. Vous 
m'ajoutie» , en prenant votre sérleu^ç , ce que 
vous avie^ entendu dir^ à nn hpnmie d'état 
de ce pays : QiCU ne serait pas sûr du tout 
de vouloir innover sur ce point i et que sous 
le dernier goui^ernçmenJt, ^ si distingué par 
ses idées libérales (comme on dit aujour* 
d'hui ) , on ri aidait jamais osé entreprendre 
ce changement. Vous me demand&ces même 
ce que j'en pensais. Quoi qu'il en soit , vons 
voyes^ qu'il y a des sujets bien moins es^jï^ 
tiels que la guerre , sur lesquels l'autorité 
sent qu^elle ne doit point se compromettre; 
et prenez garde , je vous j»ie , qu'il ne s'agit 

1. 



4 LBS SOIRÉES 

pas d^'explîquer la possibilité , maïs la facilité 
de la guerre. Pour couper des barbes , pour 
raccourcir des habits , Pierre P"* eut besoin 
de toute la force de son invincible caractère : 

« 

pour amener d'innombrables légions sur le 
champ de bataille , même à Tépoque oii il 
était battu pour apprendre à battre , il n'^eut 
besoin, comme tous les autres souverains, 
que de parler. Il y a cependant dans ITiomme , 
malgré son hnmense dégradation , un élé- 
ment d^amour qui le porte vers ses semblables : 
isi compassion lui est aussi naturelle que la 
respiration. Par quelle magie inconcevable 
est-il toujours prêt , au premier coup de tam- 
bour, à se dépouiller de ce caractère sacré 
pour s'^tti aller sans résistance , souvent même 
avec une certaine allégresse , qui a aussi son 
caractère particulier, mettre en pièces, sur 
le champ de bataille , son frère qui ne la 
jamais offensé, et qui s'^avance de son côté 
pour lui faire subir le même sort , s'il le peut ? 
Je concevrais encore une guerre nationale : 
mais combien y a-t-il de guerres de ce genre ? 
une en mille ans , peut-être : pour les^ autres , 
surtout entre nations civilisées , qui raisonnent 
et qui savent ce qu'elles font , je déclare ny 
rien comprendre. On pourra dire: La gloire 



DE SAmT.PÉTERSBOUR(?. 3 

explique tout / mais , d'abord , la gloire n'est 
que pour les chefs ; en second lîeu , c-est 
reculer la difficulté : car je demande préci- 
sément d'où vient cette gloire extraordinaire 
attachée à la guerre. J'ai souvent eu une vi- 
sion dont je veux vous faire part. J'imagine 
qu'une intelligence , étrangère à notre globe , 
y vient pour quelque raison suffisante et s'en- 
tretient avec quelqu'un de nous sur Tordre 
qui règne dans ce monde. Parmi les choses 
curieuses qu'on lui raconte, on lui dit que 
la corruption et les vices dont on l'a parfai- 
tement instruite , exigent que l'homme , dans 
de certaines "circonstances, meure par la main 
de l'homme j que ce droit de tuer sans crime 
n'est confié, parmi nous, qu'au bourreau et au 
soldat, ce L'un , ajoutera-t-on , donne la mort 
ce aux coupables , convaincus et condamnés ; 
ce et ses exécutions sont heureusement si 
ce rares , qu'un de ces ministres de mort suffit 
ce dans une province. Quant aux soldats , il 
ce n'y en a jamais assez : car ils doivent tuer 
ce sans mesure, et toujours d'honnôtes*gens, 
et De ces deux tueurs de profession , le soldat 
5> et l'exécuteur , l'mi est fort honoré , et Ta 
ce toujours été parmi toutes les nations qui 
« qui ont habité j >qu'à présent ce globe 



6 LES SOIRÉES 

ce OÙ TOUS êtes armé; Tantre, au contraire y 
ce esttoataiissigénéi^einent déclaré infâme 9 
ce devinez , je vons prie , sor qui tombe Vsl-^ 
ce nathème ? » 

Certainement le génie voyageur ne balan- 
cerait pas un instant ; il ferait du bourreau 
tous les éloges que vous n^avez pu lui refuser 
Tautre jour , monsieur le comte , malgré tous 
nos j^jugés, lorsque vous nous parliez de 
ce gentiUKmane , comme disait Voltaire, 
ce G^est un être sublime , nous dirait-il; c*est 
ce la pierre angulaire de la société { puisque 
ce le crime est venu habiter votre terre , et 
ce qull ne peut être arrêté que par le cbàti- 
cc ment , ôtez du monde ^exécuteur , et tout 
ce ordre disparait avec lui, Qu^elle grandeur 
ce d^àme , dérailleurs ! quel noble désint^es- 
ce sèment ne doit -on pas nécessairement 
ce supposer dans Thomme qui se dévoue à 
ce des fonctions si respectables sans doute ^ 
ce mittS si pénibles et si contraires à votre 
ce nature ! car je m^s^erçois , depuis que je 
ce suis parmi vous, que, lorsque vous êtes 
ce de «ang froid , il vous en coûte pour tuer 
ce une poule. Je suis donc persuadé que 
(c Topinion renviromae de tout Thonneur dont 
I.V il a besoin , et qui lui est dû à si juslo 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 7 

«c litre. Quant au fioldat , c'est, atout pren* 
ce dre , un mimstre de cruautés et d mjus- 
« tices. Combien y a-t-il de guerres évîdem- 
ce ment justes? Combien n^ en a-t-il pas 
ce d^évidemment injustes ! Combien d^inj us- 
ée tices particulières , d'horreurs et d'atrocités 
ce inutiles ! Timagine donc que rojÂnion a 
ce très justement versé parmi vous autant de 
ce honte sur la tète du soldat , qu^elle a jeté 
ce de gloire sur celle de Texécuteur impassible 
<e des arrêts de la justice souveraine. » 

Vous savez ce qui en est, messieurs, et 
combien le génie se serait trompé ! Le mili- 
taire et le^ bourreau occupent en effet les deux 
extrémités de Téchelle sociale; mais c'est 
dans le sens inverse de cette belle théorie. 
Il n'y a rien de si noble que le premier , rien 
de si abject que le second : car je ne ferai 
point un jeu de mots en disant que leurs 
fonctions ne se rapprochent qu'en ^éloignant ; 
eUes se touchent comme le premier degré 
dans le cercle touche le 360** , précisément 
parce qu'il n'y en a pas de plus éloigné (1), 



{i) Il me semble , sans pouvoir l'assurer , ciue dette oHnparaiâoa 
heureuse i^)parlient au maà.quî$ uc Mii^abeau » i\ui l'emploie (^uci^^uu 
^àri dans 'Jmî des / a; hcu 



^ ^CS SOIRÉES 

Le militaire est si noble , qa'^il ennoblit même 
ce qu'il y a de plus ignoble dans Topinion 
générale , puisqu^il peut exercer les fonctions 
de Texécuteur sans s^avilir , pourvu cependant 
qu'il n'exécute que ses pareils , et que , ^our 
leur donner la mort, il ne se serve que de 
$es armes. 

LE CHEVALIER. 

Ah! que vous dites là une chose impor-^ 
ta^te, mon cher ami! Dans tout pays où, 
par quelque considération que Ton puisse 
imaginer, on s'^aviserait de faire exécuter par 
le soldat des coupables qui n'^appartiendraient 
pas à cet état , en un clin d'œil , et sans 
savoir pourquoi, on verrait s'éteindre tous 
ces rayons qui environnent la tête du mili^ 
taire : on le craindrait , sans doute ; car tout 
homme qui a, pour contenance ordinaire, un 
bon fusil muni d'une bonne platine , mérite 
grande attention : mais ce charme indéfinissa- 
ble de l'honneur aurait disparu sans retour,, 
L'officier ne serait plus riçn comme officier : 
s'il avait de la naissance et des vertus , il pour- 
rait être considéré , malgré son grade , au lieu 
de Tètre par son grade ; il l'ennoblirait , au 
lieu d'en être ennobli; et , si ce grade donnait 



DE SÂINT-PiETERSBOUaG. 9 

de grands revenus, il aurait le prix de la 
richesse, jamais celui de la noblesse; mais 
vous avez dît, monsieur le sénateur: a Pours^u 
ce cependant que le soldat rCexécute que ses 
ce compagnons^ et que^ pour les faire mourir j 
ce il n^ emploie que les armes de son état. 5> 
Il faudrait ajouter ; et pours^u qu^il s'^agisse 
dun crime militaire : dès qu'il est q[uestion 
d'un crime vilain , c'est l'affaire du bourreau. 

LE COMTE. 

En effet, c'est l'usage. Les tribunaux ordi- 
naires ayant la connaissance des crimes civils, 
on leur remet les soldats coupables de ces 
sortes de crimes . Cependant , s'il plaisait au 
souverain d'en ordonner autrement, je suis 
fort éloigné de regarder comme certain que 
la caractère du soldat en serait blessé ; mais 
nous soimnes tous les trois bien d'accord 
sur les deux autres conditions; et nous ne 
doutons pas que ce caractère ne fût irrémis- 
siblement flétri si l'on forçait le soldat à 
fasiller le simple citoyen, ou à faire mou- 
rir son camarade par le feu ou par la corde. 
Pour maintenir l'honneur et la discipline 
d'un corps , d'une association quelconque , 
les récompenses privilégiées ont moins de 



10 us SOffîtM 

force que les chÂtiinents [ttivilégiés : lesi 
Romains, le peuple de Tantiquité à la fois 
le plus sensé et le plus guerrier, avaient 
conçu une singuU^e idée au sujet des chàti-* 
ments militaires de simple correction. Croyant 
qu^il ne pouvait y avoir de discipline sans 
bâton, et ne voulant cependant avilir ni 
celui qui frappait , ni celui qui était frappé , 
ils avaient imaginé de consacrer, en quel- 
que manière , la bastonnade militaire : pour 
cela ils choisirent un bois , le plus inutile 
de tous aux usages de la vie, la vigne ^ et 
ils le destinèrent uniquement à châtier le 
soldat. Là vigne , dans la main du centurion , 
était le ^gne de son autorité et l'Instrument 
des punitions corporelles non capitales. La 
bastonnade ) en général, était, chez les Ro* 
mams , une peine avouée par la loi (1); mais 
nul homme non mifiitaire ne pouvait être 
fraj^é avec la vigne , et nul autre bois que 
celui de la vigne ne pouvait servir pour 
frapper un militaire. Je ne sais commet 



(1) Elle iaî donnait même un nom assez doux* puisqu'elle rappelai| 
simplement rav«r/t»emafit<fKétffon ; tandis quVIle nommait châtiment 
la peine du fouet, qui vmi quelque «Iiose d^ déshonorant. FivUiwm 
admonUio\ flageUorvm castigatio, (Gallistratus , in iege vii , Difeit 
de Pwnis») 



DE SÂnrr-i^TsasBounG. 1 1 

quelque idée semblable ne s'est présentée 
à Tesprit d'aucun soaverain moderne. Si j^é^ 
lais consolté sur ce point, ma pensée ne 
ramperait pas la vigne; car les imitations 
senriles ne Talent rien : je proposerais le 
laurier. 

LB CHBYALIEK* 

Voire idée m'enchante^ et d'antant plus 
que je la crois très susceptible d^étre mise A 
exécution. Je présenterais bien volontiers , 
je TOUS rassure , à S. M. L le plan d^one 
vaste «erre qui serait établie dans k capi- 
tale , et destinée exclusivement à produire le 
laurier nécessaire pour fournir des baguettes 
de discipline i tons les bas officiers de l'armée 
russe. Cette serre ^serait sous Tinspeclion d^un 
officier général , chevalier de Saint-Georges , 
au moins de la seconde classe , qui porterait 
le titre de haut inspecteur de ia serre nux 
lauriers : les liantes ne pomraient être soi- 
gnées y coupées et travaillées que par de 
vieux mvalides d'une réputation sans tache. 
Le modèle des baguettes , qui devraient être 
toutes rigoureusement semblables, reposerait 
à Voffice des guerres dans un étui de vermeil; 
chaque baguette serait suspendue à la bon- 



12 LES gOIBÉBS 

tonnière du bas officier par on ruban do 
Saint-Georges , et sur le fronton de la serre 
on lirait : (Test mon bois qui produit mes 
feuilles. En vérité, cette niaiserie ne serait 
point bête, La seule chose qui m^embarrasse 
un peu, c^est que les caporaux. •• 

LE SÉNATEUR. 

Mon jeune ami , quelque génie quV>n ait 
et de quelque pays qu'on soit , il est impos- 
sible d'mproviser un Code sans respirer et 
sans commettre une seule faute, quand il 
ne s'agirait même que du Code de la baguette; 
ainsi , pendant que vous y songerez un peu 
plus mûrement, permettez que je continue. 

Quoique le militaire soit en lui-même dan- 
gereux pour le bien-être et les libertés de 
toute nation, car la devise de cet état sera 
toujours plus ou moins celle d'AchiUe : Jura^ 
nego mïhi nota; néanmoins les nations les 
plus jalouses de leurs libertés n'^ont jamais 
pensé autrement que le reste des hommes 
sur la prééminence de Tétat militaire (1 ) ; 



(1) Partout f dit Xénophon, où les kommes sont religieux, guerriers 
et obéissants, comment ne serait-on pas ajuste droit plein de bonnes e»- 
pérances ? (Hist. graec. ni, 4. 8 . ) Eo etfet , ces trois points renfer- 
ment tout. 



DE SÂlIVT-PËTERSBOURG. 13 

et Tantiquité sur ce point n'a pas pensé autre- 
ment que nous : c^est un de ceux où les 
hommes ont été constamment d'accord et le 
seront toujours. Voici donc le problème que 
je vous propose : Expliquez pourquoi ce qu'ail 
y a de plus honorable dans le monde ^ au 
jugement de tout le genre humain sans excep- 
tion^ est le droit de verser innocemment le 
sang innocent? Regardez - y de près , et 
vous verrez qtf il y a quelque chose de mys- 
térieux et dlnexplicable dans le prix extra- 
ordinaire que les honoimes ont toujours atta- 
ché à la gloire militaire; li^autant que, si 
nous n"'écoutions que la théorie et les raison- 
nements humains , nous serions conduits à 
des idées directement opposées. Il ne s'agit 
donc point d'expliquer la possibilité de la 
guerre par la gloire qui Tenvironne : il s'agit 
avant tout d'expliquer cette gloire même, 
ce qui n'est pas aisé. Je veux encore vous 
faire part d'une autre idée sur le même 
sujet. Mille et mille fois on nous a dit que 
les nations , étant les unes à l'égard des autres 
dans l'état de nature , elles ne peuvent ter- 
miner leurs différends que par la guerre. 
Mais, puisque aujourd'hui j'ai l'humeur inter- 
rogante , je demanderai encore : Puunjuoi 



14 LES SOIBÉBS 

toutes les nations sont demeurées respectf" 
vement dans Vétat de nature^ sans at^oif 
fait jamais un seul essai , une seule tentatit^e 
pour en sortir ? Sciiyant les folles doctrines 
dont on a bercé notre jeunesse, il fut un temps 
où les hommes ne vivaient point en société ; 
et cet état Imaginaire , on Ta nommé ridi- 
culement tétat de nature. On ajoute que les 
hommes , ayant balancé doctement les avan*' 
tages des deux états , se déterminèrent poui* 
celui que nous voyons. •• 

LB GOISTB* 

Voulez-vous me permettre de vous inter- 
rompre un instant pour vous faire part d^une 
réflexion qui se présente à mon esprit contre 
cette doctrine y que vous appelez si justement 
folle ? Le Sauvage tient si fort à ses habitudes 
les plus brutales que rien ne peut Ven dé- 
goûter. Vous avez vu sans doute, à la téta 
du Discours sur Pinégalité des conditions , 
Testampe gravée d'après Thistoriette, vraie 
ou fausse, du Hottentot qui retourne chez 
ses égaux. Rousseau se doutait peu que ce 
frontispice était un piussant argument contre 
le livre. Le Sauvage voit nos arts , nos 
lois , nos sciences , notre luxe , notre délî-^ 



DB SAINT-PÉTERSBOURG. 15 

catesse y nos jouissances de tonte espèce , 
et notre supériorité surtout qu^ ne peut se 
cacher, et qui pourrait cependant exciter 
quelques désirs dans des cœurs qui en seraient 
susceptibles ; mais tout cela ne le tente seule- 
ment pas , et constamment il retourne chez 
ses égaux. Si donc le Sauvage de nos jours , 
ayant connaissance des deux états, et pou- 
vant les comparer journellement en certains 
pays , demeure inébranlable dans le sien , 
comment veut-on que le Sauvage primitif en 
soit sorti , par voie de délibération , pour pas- 
ser dans un autre état dont il n^avait nulle con- 
naissance ? Donc la société est aussi ancienne 
que rhomme, donc le sauvage n^est et ne 
peut être qu^un homme dégradé et puni. En 
vérité^ je ne vois rien d^aussi clair pour le 
bon sens qui ne veut pas sophistiquer. 

LE SÉNATEUR. 

P^ous prêchez un converti j comme dit 
le proverbe ; je vous remercie cependant de 
votre réflexion: on n'a jamais trop d'armes 
contre Terreur. Mais pour en revenir à ce 
que que je disais tout à Theure , si Thomme 
a passé de tétat de nature , dans le sens 
vulgaire de ce mot , à Tétat de civilisation , 



tC) LES SOIRÉES 

OU par délibération ou par hasard ( je parle 
encore la langue des insensés ) , pourquoi 
les nations n^ont-elles pas eu autant d'esprit 
ou autant de bonheur que les individus; et 
comment n'ont-elles jamais convenu d'une 
société générale pour terminer les querelles 
des nations, comme elles sont convenues 
d'aune souveraineté nationale pour terminer 
celles des particuliers ? On aura beau tourner 
en ridicule Pimpraticable paix de Vahhé de 
Saint-Pierre (car je conviens qu'elle est im- 
praticable), mais je demande pourquoi? je 
demande pourquoi les nations n'ont pu s'é- 
lever ^à l'état social comme les particuliers ? 
comment la raisonnante Europe surtout n'a- 
t-elle jamais rien tenté dans ce genre ? J'adresse 
en particulier cette même . question aux 
croyants avec encore plus de confiance : com- 
ment Dieu , qui est l'auteur de la société des 
individus , n'a-t-il pas permis que l'homme , 
sa créature chérie, qui a reçu le caractère 
divin de la perfectibilité , n'ait pas seulement 
essayé de s'élever jusqu'à la société des na- 
tions ? Toutes les raisons imaginables , pour 
établir que cette société est impossible , mi- 
literont de même contre la société des indi- 
vidus. L'argument qu'on tirerait principa- 



P U W HHii.i a>i Tr- ii i . i a ^^F^"*— — ^^—i ;ic^=L^jp— BCai^ip— qpa^BiCtaec 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 17 

lement <le l'impraticable universalité qu'il 
faudrait donner à la grande souveraineté , 
n'aurait point de force : car il est faux qu'elle 
dût embrasser Tunivers. Les nations sont 
suffisamment classées et divisées par les fleu- 
ves , par les mers , par les montagnes , par 
les religions, et par les langues surtout qui 
ont plus ou moins d^afiinité. Et quand un 
certain nombre de nations conviendraient 
seules de passer à Vétat de cwilisation^ ce 
serait déjà un grand pas de fait en faveur de 
rhumanité^ Les autres nations , dîra-t-on , 
tomberaient sur elles : eh ! quHmporte ? elles 
seraient toujours plus tranquilles entre elles 
et plus fortes à Tégard des autres , ce qui est 
suffisant. La perfection n'est pas du tout né- 
cessaire sur ce point : ce serait déjà beau- 
coup d'en approcher , et je ne puis me per- 
suader qu'on n'eût jamais rien tenté dans ce 
genre , sans une loi occulte et terrible qui a 
besoin du sang humain. 

LE COMTE. 

• 
Vous regardez comme un fait incontesta- 
ble que jamais on n'a tenté cette civilisation 
des nations : il est cependant vrai qu'on Ta 
tentée souvent, et même avec obstination; 
II. 2 



18 L£S SOIRÉB0 

à la vérité sans savoir ce qu^on faisait , ce qui 
était une circonstance très favorable au suc- 
cès , et Ton était en effet bien près de réussir^ 
autant du moins que le permet Timperf ec« 
tion de notre nature. Mais les hommes se 
trompèrent : ils prirent une chose pour Tau- 
tre , et tout manqua, en vertu, suivant ton- 
tes les apparences , de cette loi occulte et ter- 
rible dont vous nous parlez. 

LB SÉNATEUR* 

Je vous adresserais quelques questions , si 
]e ne craignais de perdre le fil de mes idées « 
Observez donc , je vous prie , un phénomène 
bien digne de votre attention : c^est que le 
métier de la guerre, comme ou pourrait le 
croire ou le craindre, si Texpérience ne 
nous instruisait pas, ne tend nullement à 
dégrader , à rendre féroce ou dur , au moins 
celui qui Fexerce : au contraire , il tend à le 
perfectionner. L^omme le plus honnête est 
ordinairement le militaire honnête , et , pour 
mon compte , j^ai toujours fait un cas parti« 
culier, comme je vous le disais dernièrement , 
du bon sens militaire. Je le préfère infini* 
ment aux longs détours des gens d^affaires. 
Dans le comnerce ordinaire de la vie, les 



DE SÂINT-PÉTEASBOUBG. 19 

imlitaires sont plus aimables, plus faciles, 
et souvent même , à ce qu'il m*a paru , plus 
obligeants que les autres hommes. Au milieu 
des orages politiques , ils se montrent géné- 
ralement défenseurs intrépides des maximes 
antiques; et les sophismes les plus éblouis- 
sants échouent presque toujours devant leur 
droiture : ils s'occupent volontiers des choses 
et des connaissances utiles , de Féconomie po- 
litique , par exemple : le seul ouvrage peut-être 
que Fantiquité nous ait laissé sur ce sujet est 
d un militaire » Xénophon ; et le premier ou- 
vrage du même genre qui ait marqué en France 
est aussi d'un militaire , le maréchal de Yau- 
ban. La religion chez eux se marie à Fhonneur 
d'xme manière remarquable; et lors même 
quVUe aurait à leur faire de graves repro- 
ches de conduite , ils ne lui refuseroqt point 
leur épée , si elle en a besoin. On parle beau- 
coup de la licence des campé : elle est grande 
sans doute, mais le soldat ecmimunément 
ne trouve pas ces vices dans les camps ; 
il les y porte. Un peuple moral et austère 
fournit toujours d'excellents soldats, ter- 
ribles seulement sur le champ de bataille. 
La vertu , la piété même , s'allient très bien 
u\oc le courage militaire; loin d'affaiblir le 



<C) 



^0 LES SOIRÉES 

guenier, elles rexaltent. Le cîlîce de saint 
Louis ne le gênait point sons la cuirasse. 
Voltaire même est convenu de bonne foi 
qu'une armée prête à périr pour obéir à Dieu 
serait invincible (1). Les lettres de Racine 
vous ont sans doute appris que lorsqu'il sui- 
vait Tarmée de Louis XIV en 1 69 i , en qua- 
lité d'historiographe de France , jamais il 
n'assistait à la messe dans le camp sans y 
voir quelque mousquetaire communier avec 
la plus grande édification. 

Cherchez dans les œuvres spirituelles de Fé- 
nélon la lettre qu'il écrivait à un officier de ses 
amis. Désespéré de n'avoir pas été employé 
à l'armée, comme il s'en était flatté, cet 
homme avait été conduit, probablement par 
Fénélon même y dans les voies de la plus 
haute perfection : il çn était à t amour pur et 
à la mort des Mj-stiques. Or, croyez-vous 
peut-être que l'âme tendre et aimante du 
Cygne de Cambrai trouvera des compensa- 
tions pour soh ami dans les scènes de car- 
nage auxquelles il ne devra prendre aucune 
part ; qu'il lui dira : Après tout , vous êtes 

(1) c'est à propos du vaillant et pieux marquis de Fénélon , tué à 
la bataille de Rocoux, que Voltaire a fait cet aven. {Histoire de Lotds XVf 
tom. l^', chap. xviii.) 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. Oj 

heureux ; vous ne verrez point les horreurs 
de la guerre et le spectacle épouy^antable de 
tous les crimes qiûelle entraîne ? Il se garde 
bien de lui tenir ces propos de femmelette; 
il le console, au contraire, et s^afflige avec 
lui. Il voit dans cette privation un malheur 
accablant , une croix amère , toute propre 
à le détacher du monde« 

El que dirons-nous de cet autre officier, à 
qui madame Guyon écrivait qu^ ne devait 
point slnquiéter, s'il lui arrivait quelquefois 
de perdre la messe les jours ouvriers , sur^ 
tout à t armée} Les écrivains de qui nous, 
tenons ces anecdotes vivaient cependant dans 
un siècle passablement guerrier , ce me sem- 
ble : notais c'est que rien ne s'accorde dans ce 
monde comme Tesprit religieux et Tesprit 
militaire. 

LE CHEVALIER. 

Je suis fort éloigné de contredire cette 
vérité ; cependant il faut convenir que si la 
vertu ne gâte point le courage militaire, il 
peut du moins se passer d'elle : car l'on a vu, 
à certaines époques , des légions d'athées ob- 
tenir des succès prodigieux. 



gy^SBpgqjii ■■ i.ii'impg 



LES SOIRÉES 



LB 8£N/ITBUR. 



FoarqiKH pas , }e voas prie^ si ces athées en 
combattaient' d'autres? Mais permettez que je 
coûtitiue. Non-seulement rétat militaire &^al« 
lie, fort biea en général avec la moralité de 
rhomme , mais, ce qui est toul-à-fait exb'aor- 
dinaire , c^est qu'il n'affaiblit nullement ces 
vertus douces qm semblent le plus opposées 
au métier des armes. Les caractères les plus 
doux aiment la guerre , la désirent et la font 
avec passion. Au premier dgnal, ce jeune 
homme aim^le y élevé dans Thorreur de la 
violence et du sang, a'élance du foyer pa- 
ternel y et court les armes à la main cher- 
cher star le champ de bataille ce qull ap- 
pelle Fennemij sans savoir encore ce que 
c'est qu'un ennemi. Hier il se serait trouvé 
mal s'il avait écrasé par hasard le canari de 
sa sœur : demain vous le verrez monter sur 
un monceau de cadavres , pour voir de plus 
loin^ comme disait Charron. Le sang qui 
ruisselle de toutes parts ne fait que Tanîmer 
à répandre le sien et celui des autres : U 
s'enflamme par degrés , et il en viendra jus- 
qu'à r enthousiasme du carnage. 



DE SâINT-PÉTBRSBOURG 23 

LE CHEYALIEa. 

Vous ne dites rien de trop : avant ma vîngt- 
quatrième année révolae , j^avais vu trois fois 
TeiuJiousiasme du carnage : je^Tai éprouvé 
moi-même , et je me rappelle surtout un mo- 
ment terrible ou j^aurais passé au fil de Té- 
pée une armée entière, si j^en avais eu le 
pouvoir. 

U SÉNATEUR. 

Mais si , dans le moment où nous parlons , 
On vous proposait de saisir la blanche colombe 
avec le sang froid dW cuisinier , puis... 

LE CHEVALIER. 

Fi donc ! vous me faites mal au cœur ! 

LE 6ÉNATBUR. 

Yoilâ précisément le phénomène dont je 
vous parlais tout à Theure. Le spectacle épou- 
vantable du carnage n'^endurcit point le véri- 
table guerrier. Au milieu du sang qu'il fait 
coulei* , il est humain comme Féppuse est 
chaste dans les transports de Tamour. Dès 
qu^il a remis Tépée dans le fourreau j la sainte 
humanité reprend ses droits , et peut-èlre que 
les sentiments les plus exaltés et les plus géné« 
reux se trouvent chez les militaires. Rappe- 



24 LES SOIRÉKS 

lez-vous , M. le chevalier , le grand siècle de 
la France. Alors la religion, la valeur et la 
science s^étant mises pour ainsi dire en équi- 
libre , il en résulta ce beau caractère que 
tous les peuples saluèrent par une acclama- 
tion unanime comme le modèle [du caractère 
européen. Séparez-en le premier élément , 
Tensemble , c^est-à-dire toute la beauté y dis- 
parait. On ne remarque point assez combien cet 
élément est nécessaire à tout, et le rôle qu^ 
joue là même où les observateurs légers pour- 
raient le croire étranger. L'esprit divin qui 
s'était particulièrement reposé sur l'Europe 
adoucissait jusqu'aux fléaux de la justice éter- 
nelle , et la guerre européenne marquera tou- 
jours dans les annales de Tunivers. On se 
tuait, sans doute, on brûlait, on ravageait, 
on commettait même :si vous voulez mille et 
mille crimes inutiles , mais cependant on 
commençait la guerre au mois de mai; on 
la terminait au mois de décembre; on dor- 
mait sous la toile ; le soldat seul combattait 
le soldat. Jamais les nations n'étaient en 
guerre , et tout ce qui est faible était sacré 4 
travers les scènes lugubres de ce fléau dévas- 
lalenr. 

C'était cependant un magnifique spectaclç 



DE SAITÎT-PÉTERSBOURG. 2*) 

que celui de voir tous les souverains d'Eu- 
rope , retenus par je ne sais quelle modéra- 
tion impérieuse , ne demander jamais à leurs 
peuples , même dans le moment d'un 'grand 
péril, tout ce qu'U était possible d'en obte- 
nir : ils se servaient doucement de l'homme, 
et tous, conduits par une force invisible, 
évitaient de frapper sur la souveraineté enne- 
mie aucun de ces coups qui peui^ent rejail- 
lir : gloire , honneur , louange éternelle à la 
loi d'amour proclamée sans cesse au centre 
de l'Europe ! Aucune nation ne triomphait 
de l'autre : la guerre antique n'existait plus 
que dans les livres on chez les peuples assis 
à t ombre de la mort; une province, une 
ville, souvent même quelques villages, ter- 
minaient , en changeant de maitre , des guer- 
res acharnées. Les égards mutuels, la poli- 
tesse la plus recherchée, savaient se montrer 
au milieu du fracas des armes. La bombe, 
dans les airs, évitait le palais de^ rois; des 
danses , des spectacles , servaient plus d^une 
fois d'intermèdes aux combats. L'officier en- 
nemi invité à ces fêtes venait y'parler en riant 
de la bataille qu'on devait donner le lende- 
main; et, dans 'les horreurs' mêmes de la plus 
çanglante mêlée , l'oi cille du mourant pou- 



1 



26 LES SOIBËES 

vait entendre Faccent de la pitié et les for« 
mules de la courtoisie. An premier signal des 
combats, de vastes hôpitanx s^élevaient de 
tontes parts : la médecine, la chirurgie, la 
pharmacie , amenaient lenrs nombreux adep- 
tes ; au milieu d^eux s^élevait le génie de saint 
Jean de Dieu , de saint Vincent de Paul , 
plus grand, plus fort que Thomme, con^ 
stant comme la foi, actif comme Tespérance , 
habile comme Tamour. Toutes les victimes 
vivantes étaient recueillies, traitées, conso- 
lées : toute plaie était touchée par la main de 
la science et par celle de la charité ! • • . Vous 
parliez tout à Theure , M. le chevalier , de 
légions d^athées qui ont obtenu des succès 
i^rodigieux : je crois que si Ton pouvait en* 
régimenter des tigres , nous verrions encore 
de plus grandes merveilles : jamais le Chris- 
tianisme , si vous y regardez de près , ne 
vous paraîtra plus sublime, plus digne de 
Dieu, et plus fait pour Thomme qu'à la 
guerre. Quand vous dites, au reste, légions 
d* athées , vous n'entendez pas cela à la lettre ; 
mais supposez ces légions aussi mauvaises 
qu'elles peuvent Têtre , savez-vous comment 
on pourrait les combattre avec le plus d'à* 
vantage? ce serait en leur opposant le prin- 



DE SÂINT-HÊTSRSBOURG. 2^ 

clpe diamétralement contraire à celui qui les 
aurait constitaées. Soyez lûen sûr que des 
légions à^athées ne tiendraient pas contre 
des légions fulminantes. 

Enfin I messieurs , les fonctions do soldat 
scmt terribles; mab il faut qo^elles tiennent 
à une grande loi du monde spirituel , et Ton 
ne doit pas s'étonner que toutes led nations 
de Fûnivers se soient accwdées à voir dans 
ce fléau quelque chose encore de plus parti* 
cnljèrement dim que dans le» antres; croyez 
que ce n^est pas sans une grande et profonde 
raison que le titre de dieu dbs AaicBES brille 
à toutes les pages de iTcriture sainte. Cou- 
pables mortels ) et malheureux, parce que 
nous sommes coupables! c'est nous qui ren- 
dons nécessaires tous les maux physiques, 
mais surtout la guerre : les honrmies s'exi pren- 
nent ordinairement aux souverains , et rien 
n'est phis naturel : Horace disait en se jouant : 

.« Du dflSro des rois \m peuplés font paftb. » 

Mais J.-B. Rousseau a dit avec plus de 
gravité et de véritable philosophie : 

« C'est le courroux des rois qui fait armer la terre t 
« C'est le couirottx du Ciel ouï fait armories rois. » 

Observez de plus que cette loi déjà si ter- 
rible de la guerre n'est cependant qu'un cha- 



/ 



28 LES SOIRÉSS 

pitre de la loi générale qui pèse sur ronîversj 
Dans le vaste domaine de la nature vi- 
vante , il règne une violence manifeste , une 
espèce de rage prescrite qui arme tous les 
êtres in mutua fanera : dès que vous sortez 
du règne insensible , vous trouvez le décret 
de la mort violente écrit sur les frontières 
mêmes de la vie. Déjà , dans le règne végé- 
tal, on commence à sentir la loi : depuis 
Timmense catalpa jusqu^au plus humble gra- 
minée , combien de plantes meurent , et 
combien sont tuées ! mais , dès que vous 
entrez dans le règne animal, la loi prend 
^out à coup une épouvantable évidence ;' 
Une force , à la fois cachée et palpable , se 
montre continueUement occupée à mettre à 
découvert le principe de la vie par des 
moyens violents. Dans chaque grande divi- 
sion de Fespèce animale , elle a choisi un 
certain nombre d^animaux qu^elle a chargés 
de dévorer les autres : ainsi , il y a des in- 
sectes de proie , des reptiles de proie , des 
oiseaux de proie , des poissons de proie , et 
des quadrupèdes de proie. Il n^ a pas un ins- 
tant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré 
par un autre. Au-dessus de ces nombreuses 
races d^animaux est placé Thomme , dont la 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 29 

main deslructice n'épargne rien de ce qui vit ; 
il tae pour se nourrir , il tue pour se vêtir , 
il tue pour se parer, il tue pour attaquer, 
il tue pour se défendre, il tue pour s'ins- 
truire , il tue pour s^amuser , il tue pour tuer : 
roi superbe et terrible , il a besoin de tout , 
et rien ne lui résiste. Il sait combien la 
tète du requin ou du cachalot lui fournira 
de barriques d'huile ; son épingle déliée pique 
sur le carton des musées Télégant papillon 
qu'il a saisi au vol sur le sommet du Mont- 
Blanc ou du Ghimboraço; il empaille le 
crocodile , il embaume le colibri ; à son 
ordre, le serpent à sonnettes vient mourir 
dans la liqueur conservatrice qui doit le 
montrer intact aux yeux d'une longue suite 
d'observateurs. Le cheval qui porte son maître 
à la chasse du tigre se pavane sous la peau 
de ce même animal ; l'homme demande tout 
à la fois , à l'agneau ses entrailles pour faire 
résonner une harpe , à la baleine ses fanons 
pour soutenir le corset de la jeune vierge , 
au loup sa dent la plus meurtrière pour 
polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant 
ses défenses pour façonner le jouet d'un 
enfant : ses tables sont couvertes de cadavres. 
Le philosophe peut même découvrir comment 



30 lES SOIREES . 

le carnage permanent est prévu et ordonné 
dans le grand tont. Mais cette loi s'arrêtera^ 
t-elle à rhomme? non sans doate. Cepen- 
dant qnel être exterminera celui qui les ex* 
terminera tous? Lui. C'est Thomme qui est 
chargé d'égorger Thomme. Mais comment 
pourra-t-il accomplir la loi , lui qui est un 
être moral et miséricordieux ; lui qui est né 
pour aimer ; lui qui pleure sur les autres 
comme sur lui-même , qui trouve du plaisir 
à pleurer , et qui finit par inventer des fic- 
tions pour se faire pleurer ; lui enfin à qui il 
a été déclaré qiCon redemandera jusqu'à la 
dernière goutte du sang qiCil aura versé in- 
justement (1) î c'est la guerre qui accomplira 
le décret. N'entendejB-vous pas la terre qui 
crie et demande du sang ? Le sang des ani- 
maux ne lui suffit pas , ni même celui des 
coupables versé par le glaive àes lois. Si la 
justice humaine les frappait tous, il n'y 
aurait point de guerre ; mais elle ne saurait 
en atteindre qu'un petit nombre , et souvent 
même elle les épargne , sans se douter que 
sa féroce humanité contribue à nécessiter la 
guerre , si , dans le même temps surtout , un 



(n Gon. ÎX, 5. 



DE SAmT-PÉTERSBOURG. 31 

autre aveuglement , non moins stupide et non 
moins funeste , travaillait à éteindre Fexpia- 
tion dans le monde. La terre n^a pas crié en 
vain : la guerre s^aUume. L^homme, saisi 
tout à coup d'une fureur dmne , étrangère à la 
haine et à la colère, s^avancesur le ch^mp d^ 
bataille sans savoir ce qu'il veut ni même ce 
qtfil fait. Qu'est-ce donc que cette horrible 
énigme ? Rien n'est plus contraire à sa nature , 
et rien ne lui répugne moins ; il fait avec 
enthousiasme ce qu'il a en horreur. N'avez- 
vous jamais remarqué que , sur le champ de 
mort, rhomme ne désobéit jamais ? il pourra 
bien massacrer Nerva ou Henri IV ; mais le 
plus abominable tyran , le plus insolent bou- 
cher de chair humsdne n^entendra jamais là : 
Nous ne voulons plus vous sert/ir. Une révol te 
sur le champ de bataille , un accord pour 
s'embrasser en reniant un tyran , est un phé* 
nomène qui ne se présente pa3 à ma mémoire* 
Rien ne résiste ^ rien ne peut résister à la force 
qui traîne l'homme au combat;^ innocent meur- 
trier, instrument passif d'une main redoutable , 
il se plonge tête baissée dans tahime qiCil a 
creusé lui-même; il donne , // reçoit la mort 
sans se douter que c'est lui qui a fait la mortÇ 1 ) . 

■■^ , . - ■ I - ■ _L - '* 

(1) Infijcœ suntgentcs in interiiu » qvcmfccawit. (Ps. TX, 16.) 






Î.KS SOIRÉES 



Aînsî s^'accomplit sans cesse , depuis le cî- 
ton jusq^à rhomme, la grande loi de la 
destruction violente des êtres vivants. La terre 
entière , continuellement imbibée de sang , 
n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit 
doit être immolé sans fin , sans mesure , sans 
relâche , jusqu'^à la consommation des choses, 
jusqtf à l'extinction du mal , jusqu'à la mort 
de la mort (1). 

Mais Tanathème doit frapper plus directe- 
ment et plus visiblement sur Thomme : 
Tange exterminateur tourne comme le soleil 
autour de ce malheureux globe , et ne laisse 
respirer une nation que pour en frapper d'au- 
tres. Mais lorsque les crhnes, et surtout 
les crimes d'un certain genre , se sont ac- 
cumulés jusqu'à un point marqué, l'ange 
presse sans mesure son vol infatigable. Pareil 
à la torche ardente tournée rapidement, 
l'immense vitesse de son mouvement le rend 
présent à la fois sur tous les points de sa re- 
doutable orbite. Il frappe au même instant 
tous les peuples de la terre ; d'autre fois , mi- 
nistre d'une vengeance précise et infaillible , 



(i) Car le dernier ennemi qui doit ûtre détruit, c'e^i la mort, (S, Paul 
aux Cor. 1,13, 26.) 






DE SAINt-PÉTERSl»OURG. 3j 

il s'acharne sur certaines nations etles baigne 
dans le sang. IVattendez pas qu^elles fassent 
aucun effort pour échapper à leur jugement 
ou pour Tabréger. On croit voir ces grands 
coupables , éclairés par leur conscience , qui 
demandent le supplice et l'acceptent pour 
y trouver Texpiation. Tant qu'il leur restera 
du sang, elles viendront l'offrir; et bientôt une 
rare jeunesse se fera raconter ces guerres déso- 
latrices produites par les crimes de ses pères. 

La guerre est donc divine en elle-mêjne , 
puisque c'est une loi du monde. 

La guerre est divine par ses conséquences 
d'un ordre surnaturel tant générales que par- 
ticulières; conséquences peu connues parce 
qu'elles sont peu recherchées , mais qui n'en 
sont pas moins incontestables. Qui pourrait 
douter que la mort trouvée dans les com- 
bats n'ait de grands privilèges ? et qui pour- 
rait croire que les victimes de cet épouvan- 
table jugement aient versé leur sang en 
vain ? Mais il n'est pas temps d'insister sur 
ces sortes de matières ; notre siècle n'est pas 
mûr encore pour s'en occuper : laissons-luî 
sa physique, et tenons cependant toujours 
nos yeux fixés sur ce monde invisible quî 
expliquera tout. 

II. 3 



34 LES SOIRÉES 

La guerre est divine dans la gloire myslo-» 
riease qui Tenvironne , et dans Tattrait non 
moins inexplicable qui nous y porte. 

La guerre est divine dans la protection 
accordée aux grands capitaines, même aux 
plus hasardeux, qui sont rarement frappés 
dans les combats , et seulement lorsque leur 
renommée ne peut plus s'accroître et qu? 
leur mission est remplie. 

La guerre est divine par la manière dont 
elle se déclare. Je ne veux excuser personne 
mal à propos; mais combien ceux qu'on 
regarde comme les auteurs immédiats des 
guerres sont entraînés eux-mêmes par les 
circonstances ! Au moment précis amené par 
les hommes et prescrit par la justice , Dieu 
s^avance pour venger Tinîqmté que les habi- 
tants du monde ont commise contre lui. La 
terre as^ide de sang , comme nous Pavons en- 
tendu il y a quelques jours (1 ) , ouvre la 
bouche pour le reces^oir et te retenir dans 
son sein jusqiCau moment où elle désira le 
rendre. Applaudissons donc aut^it qu'on 
voudra au poète estimable qui s'écrie : 

« Au moindre intérêt qui divise 
« Ces {badroyanles majestés , 



iS) Tcy. îom 



• *• 



» * **>« 



DE SMNT-P£TERSBOURa. 3 S 

« BèHonùe porte la réponse, 
« lu toujours le salpêtre annonce 
« Leurs mëiirCriérès vôlohtëâ. » 

Mais que ces considérations très inférieures 
né noiis étopéchent point de porter nos re- 
gaità^ plu^ haut. 

La gcfôri*e est divitiè dàâs ses résultats qni 
échàjy^ent absolomeiit aiUs spéculations de 
la raison humaine : car ils peuvent être tout 
différents entre detix nations , quoique Faction 
de la gaérte se soit montrée égale de part et 
d^àutre^ Hy u. des giàerfes qui avilissent les 
nations ^ et les avilissent pour des siècles ; 
d^autres les exaltent ^ les perfectionnent de 
toutes mailières j et remplacent même bien- 
tôt , dé qui est ifbrt tetraordinaite 5 les pertes 
momentanées ^ pat* un surcroît visible de 
population^ L^histoire nous montre souvent 
le spectacle d'une population riche et crois- 
sante au milieu de^ coïnbats les plus meur- 
&lers ; mais il y â des guerres vi<}îeuses , des 
guerres de malédictions , qu6 la conscience 
reconnaît bien mieux, qtie le raisonnement : 
les nations en sont blessée^ & mort, et dans 
leur puissante , et dsoië leur caractère ; alors 
vous pouvez voir le vainqueur même dégra- 
dé , appauvri , et gémissant au milieu de ses 

3. 



3o LES SOIRÉES 

Irîstes lauriers , tandis que sur les terres dd 
vaincu, vous ne trouverez, après quelques 
moments, pas un atelier, pas une charrue 
qui demande un honune. 

La guerre est divine par Indéfinissable 
force qui en déterinine les succès. Cétait 
sûrement sans y réfléchir , mon cher cheva- 
lier, que vous répétiez l'autre jour la célèbre 
maxime, que Dieu est toujours pour les 
gros bataillons. Je ne croirai jamais qu'elle 
appartienne réellement au grand honmie à 
qui on Tattribue (1); il peut se faire enfin, 
qu'il ait avancé cette maxime en se jouant, ou 
sérieusement dans un sens lunité et 1res vrai; 
car Dieu, dans le gouvernement temporel 
de sa providence , ne déroge point (le cas 
de miracle excepté) aux lois générales qu'il a 
établies pour toujours. Ainsi , comme deux 
hommes sont plus forts qu'un , cent mille 
hommes doivent avoir plus de force et d'ac- 
tion que cinquante mille. Lorsque nous de- 
mandons à Dieu la victoire , nous ne lui 
demandons pas de déroger aux lois générales 
de l'univers ; cela serait trop extravagant ; 
mais ces lois se combinent de mille manières , 



(1) Turenuci 



DE SAINT-PÉTERSBOURG, 37 '^ 

et se laissent vaincre jusqu'à un point qu^on 
ne peut assigner. Trois hommes sont plus 
forts qu'un seul sans doute : la proposition 
générale est incontestable ; mais un homme 
habile peut profiter dç certaines circonstan- 
ces, et un seul Horace tuera les trois Guriaces, 
Un corps qui a plus die masse qu'un autre 
a plus de moui^emerU : sans doute , si les 
vitesses sont égales; mais il est égal d'avoir 
trois de masse et deux de vitesse, ou trois 
<le vitesse et deux de masse. De même une 
armée de 40,000 hommes est inférieure 
physiquement à uae autre armée de 60,000: 
niais si la première a plus de courage , d'ex- 
périence et de discipline , elle pourra battre 
la seconde ; car elle a plus d'action avec 
moins de masse , et c^est ce que nous voyons 
à chaque page de l'histoire. Les guerres 
d'ailleujrs supposent toujours une certaine 
égalité; autrement il n'y a point de guerre. 
Jamais je n'ai lu que la république de Raguse 
ait déclaré la guerre aux sultans , ni celle de 
Genève aux rois de France. Toujours il y a 
un certain équilibre dans l'univers politique , 
et même il ne dépend pas de l'homme de 
le rompre ( si Ton excepte certains cas rares , 
précis et liiuîtés); voilà pourquoi les coali- 



38 LES SOIUÉES 

lions SQnt sî difficiles : si elles ne Tétaient pas, 
la poUticjue étant si peu gouvernée par la 
justice^ tous les jours on s'assemblerait pour 
détruira une puissance ; m^is ces projets réus- 
sisst^nt peu , et le faible même leur échappe 
avec une facilité qui étonne dans Thistoire. 
Lorsqu'une paîssance trop prépondérante épou- 
vante l'univers , on s'irrite de ne trouver au- 
cun moyen pour l'arrêter ; on se répand en re- 
proches ft«iers contre l'égoïsme et l'immora- 
lité des cabinet^ qui les empêchent de se réunir 
pour conjurer le danger cominua : c'est le cri 
qq'on entendit auxbeaux jours de Louis XIV; 
mais , dans le fond , ces plaintes ne sont pas 
fon^éçs. Une coalition entre plusieurs sou- 
verains^ faite sur les principes d'une mo- 
rale pure et désîatérçssée , serait un mi- 
racle. Dieu, qui ne le doit à personne, et 
qui n'en fait point d'inutiles , emploie , pour 
rétablir l'équilibre , deux nioyens plus simples : 
tantôt le géant s'égorge lui-même, tantôt une 
puissi^nce bien inférieure jette sur son chemin 
un ol)staçle imperceptible , mais qui grandit 
ensuit^ on ne sait comment ^ et devient insur- 
montable ; çoinme un faible rameau , arrêlé 
dans le courant d'un fleuve, produit enfin 
un attérissement qui le détourne. 



M 



DE SAIWT-PÊTEnSBOURG. 39 

En partant donc de Thypothèse de réqai- 
libre, du moins approximatif, qui a toujours 
lieu , ou parce que les puissances belligérantes 
sont égales , ou parce que les plus faibles 
ont des alliés , combien de circonstances im- 

m 

prévues peuvent déranger l'équilibre et faire 
avorter ou réussir les plus grands projets, en 
dépit de tous les calculs de la prudence hu- 
maine ! Quatre siècles Avant notre ère , des 
oies sauvèrent le Gapitole ; neuf siècles après 
la même époque , sous l'empereur Arnoulf , 
Rome fut prise par un lièvre. Je doute que , 
de part ni d'autre , on comptât sur de pareils 
alliés ou qu*on redoutât de pareils ennemis. 
L'histoire est pleine de ces événements incon- 
cevables qui déconcertent les plus belles 
spéculations. Si vous jetez d'ailleurs un 
coup d''œil plus général sur le rôle que joue 
à la guerre la puissance morale , vous con- 
viendrez que nulle part la main divine ne 
se fart sentir plus vivement à Thomme : on 
dirait que c'est un département , passez-moi 
ce terme , dont la Providence s*^est réservée 
la direction, et dans lequel elle ne laisse 
agir l'homme que d'mie manière à peu près 
mécanique , puisque les succès y dépendent 
prescpie entièrement de ce qui dépend le 



Iq les soirées 

moins de lui. Jamais il n'est averti plus sou* 
vent et plus vivement qtf à la guerre de sa 
propre nullité et de l'inévitable puissance 
qui règle tout. Cest l'opinion qui perd les 
batailles , et c'est l'opinion qui les gagne. 
Vintrépide Spartiath sacrifiait à la peur 
( Rousseau s'en étonne quelque part , je 
ne sais pourquoi); Alexandre sacrifia aussi 
à la peur avant la bataille d'ArbeUes. Certes, 
ces gens-là avaient grandement raison, et 
pour rectifier cette dévotion pleine de sens , 
il suffit de prier Dieu qiCil daigne ne pas 
nous envojer la peur. La peur ! Charles V 
se moqua plaisamment de cette épitaphe qu'il 
lut en passant : Ci-gît qui rC eut jamais peur. 
Et quel homme n'a jamais eu peur dans sa 
vie ? qui n'a point eu l'occasion d'admirer , 
et dans lui , et autour de lui , et dans l'his- 
toire, la toute-puissante faiblesse de cette 
passion , qui semble souvent avoir plus d'em- 
pire sur nous à mesure qu'elle a moins de mo- 
tifs raisonnables ? Prions doncj monsieur 
le chevalier, car c^est à vouSy s'^il vous plaît^ 
que ce discours s'^adresse , puisque c'est vous 
qui avez appelé ces réflexions ; prions Dieu 
de toutes nos forces , qu'il écarte de nous 
et de nos amis la peur qui est à ses ordres, 



DS SAINT-PÉTERSBOURG. 4f 

et qui peut miner en un instant les plus 
belles spéculations militaires, 

£t ne soyez pas effarouché de ce mot de 
peur; car si vous le preniez dans son sens 
le plus strict , vous pourriez dire que la chose 
qu^il exprime est rare, et qu'il est honteux 
de la craindre. Il y a une peur de femme 
qui s'enfuit en criant ; et celle-là, il est per- 
mis, ordonné même de ne pas la regarder 
comme possible , quoiqu'elle ne soit pas tout 
à fait un phénomène inconnu. Mais il y a 
une autre peur bien plus terrible, qui des- 
cend dans le cœur le plus mâle , le glace , 
et lui persuade qu'il est vaincu. Voilà le fléau 
épouvantable toujours suspendu sur les ar- 
mées. Je faisais un jour cette question à un 
militaire du premier rang, que vous con- 
naissez Tun et Tautre, Dites - moi j M. le 
Général , qii est-ce qiCune bataille perdue ? 
je liai jamais bien compris cela. U me ré- 
pondit après un moment de silence : Je rCen 
sais rien. Et après un second silence il ajouta: 
(Test une bataille qiCon croit avoir perdue. 
Rien n'est plus vrai. Un homme qui se bat 
avec un autre est vaincu lorsqu'il est tué ou 
terrassé, et que Tautre est debout; il n'en 
est pas ainsi de deax armées : Tune ne peut 



42 LES SOIRÉES 

être tuée, tandis que Tantre reste en pied^ 
Les forces se balancent ainsi qoe les morts , 
et depnis sortont qae HnTention de la pondre 
a mis pins d'égalité dans les moyens de des* 
fmction, une bataille ne se perd plus maté- 
riellement ; c^est-à'-dire parce qa'^il y a pins 
de morts d'un côté qae de Tantre : anssî 
Frédéric n, qui s'y entendait un peu, disait: 
yàincre^ (^est avancer. Maïs quel est celui 
qui avance 7 c^est celui dont la conscience 
et la contenance font reculer Tautre. Rap- 
pelez^vous , M« le comte ^ ce jeune militaire 
de votre connaissance particulière , qui vous 
peignait un jour dans une de ^^ lettres , 
ce momerd solennel où ^ sans savoir pourquoi^ 
une armée se s^nt portée en avant , comme si 
elle glissait sur un plan incliné. Je me sou- 
viens que vous fûtes frappé de cette phrase , 
qui exprime en effet à merveille le moment 
décisif; mais ce moment échappe tout à fait 
à la réflexion , et prenez garde surtout qu'il 
ne s'agit nullement du nombre dans cette 
affaire. Le soldat qui glisse en avant a-t-il 
compté les morts ? L'opinion est si puissante 
à la guerre qu'il dépend d'elle de changer la 
nature d'un même événement , et de lui 
donner deux noms différents, sans autre 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 43 

raison que son bon plaisir. Un général sç jette 
enlr? deux corps ennemis, et il écrit à sa 
coor : Je Voji coupée il est perdu. Celui- 
ci écrit à la sienne : // s'est mis entre deux 
feuxj il est perdu. Lequel des deux ^i'est 
tropipé? celui qui se bissera saisir par la 
froide déesse. En supposant toutes les circon- 
stances et celle du nombre surtout , égales de 
part et d'autre au moins d'une manière ap- 
proximative^ montrez-inoi entre ks dwxposi- 
lions une différence qui ne soit pas purement 
morale. Le terme de tourner est aussi une de 
cçs expressions que Topinion tourna à la 
guerre comme elle Tenlend. Il n'y arien de 
si connu que la réponse de cette femm^e de 
Sparte à son fils qui se plaignait d'avoir une 
épée trop courte : Aisance d\m pas; mais 
si le jeune homme avait pu se faire entendre 
du champ de bataille , et crier à sa nière : 
Je suis tourné^ la noble Lacédémonienne 
n^auralt pas manqué de lui réponidre : Tourrh^ 
toi. C'est Timaginalian qui perd les ha- 
taillç^ (1), 

Ce n'est pas même toujours à beauCQup 
près le jour où elles se donnent qu'on sait 



j I jit I 



(1) El ^MÎ pi'irni omnium vincumturf oculi. (Tac.) 



44 LES SOIRÉES 

si elles sont perdues ou gagnées : c^est le 
lendemain , c'^est souvent deux ou trois jours 
après. On parle beaucoup de batailles dans 
le monde sans savoir ce que c'est j on est sur- 
tout assez sujet à les considérer comme des 
points , tandis qu'elles couvrent deux ou trois 
lieues de pays : on vous dit gravement : Com- 
ment ne savez-vous pas ce qui s'est passé dans 
ce combat puisque vous y étiez ? tandis que 
c'est précisément le contraire qu'on pourrait 
dire assez souvent. Celui qui est à la droite 
sait -il ce qui se passe à la gauche ? sait -il 
seulement ce qui se passe à deux pas de lui ? 
Je me représente aisément une de ces scènes 
épouvantables : sur un vaste terrain couvert 
de tous les apprêts du carnage, et qui semble 
s'ébranler sous les pas des hommes et des 
chevaux; au milieu du feu et des tourbillons 
de fumée ; étourdi , transporté par le reten- 
tissement des armes à feu et des instruments 
militaires, par des voix qui conunandent, 
qui hurlent ou qui s'éteignent ; environné de 
morts , de mourants , de cadavres mutilés ; 
possédé tour à tour par la crainte , par l'espé- 
rance , par la rage , par cinq ou six ivresses 
différentes , que devient Thomme ? que voit- 
il? que sait-il au bout de quelques heures? 



DE SAITfT-^PÉTERSBOURG. 43 

que peut-il sur lui et sur les autres ? Parmi 
cette foule de guerriers qui ont combattu 
tout le jour, il n^y en a souvent pas un seul, 
et pas même le général, qui sache où est 
le vainqueur. Il ne tiendrait qu'à moi de vous 
citer des batailles modernes, des batailles 
fameuses dont la mémoire ne périra jamais; 
des batailles qui ont changé la face des affaires 
en Europe, et qui n'ont été perdues que 
parce que tel ou tel homme a cru qu'elles- 
Tétaient ; de manière qu'en supposant toutes 
les circonstances égales , et pas une goutte de 
sang de plus versée de part et d'autre , un 
un autre général aurait fait chanter le Te 
Deum chez lui, et forcé l'histoire de dire tout 
le contraire de ce qu'elle dira. Mais , de grâce , 
à quelle époque a-t-on vu la puissance morale 
jouer à la guerre un rôle plus étonnant que 
de nos jours ? n'est-ce pas une véritable ma- 
gie que tout ce que nous avons vu depuis 
vingt ans ? C'est sans doute aux hommes de 
cette époque qu'il appartient de s'écrier : 

Et quel temps fat jamais plus fertile en miracles? 

Mais , sans sortir du sujet qui nous occupe 
maintenant, y a-t-il, dans ce genre, un seul 
événement contraire aux plus évidents calculs 



il 5 LES soiatss 

/ 

de la jprobabilité que nous n^ayofis i^ â^C* 
complir en dépit de tous les efforts de la pm. 
dence humaine ? N^avons^noûs pas fiûi ïnéme 
par toir perdre des batailles gagnées? an 
reste j messietffs', je ne veux rieti eiragéfêr , 
car vous savez que j'ai une haine particulière 
pour l'exagération , qui est le mensougé dès 
honnêtes gens. Pour peu que vous entrouviâs 
dans ce que je viens de dire ^ je passe t^oti^ 
damnation sans disputer , d'autant plus vo^ 
lontiers que je n'ai nul besoin d'avoir raison 
dans toute la rigueur de ce têrnue» Je c^rois 
en général que les batailles ne se gagnent ni 
ne se perdent point physiquement. Cette 
proposition n^ayant rien de rigide 5 elle se 
prête à toutes les restrictions que vous juge- 
rez convenables , pourvu que vous m'actor*- 
diez à votre tour ( ce que nul homme sensé 
né peut me contester) que la puissance morale 
a une action immense à la guerre , ce qui me 
suffit i Ne parlons donc plus de groi bataillons , 
M. Id Chevalier; car il n'y a pas d'idée pins 
fausse et plus grossière , si on ne la restreint 
dans le sens que je crois avoir expliqué assez 
clairement. 



DE SÂmT-PiTBRSBOURG. 47 

LE COMTE. 

Votre patrie, M. le sénateur, ne fut pas 
sauvée par de gros bataillons , lorsqu^au 
commencement du X^^P siècle , le prince 
Pajarski et un marchand de bestiaux, nommé 
Mignin, la délivrèrent d^'un joug insuppor- 
table. Uhonnête négociant promit ses biens 
et ceux de ses amis , en montrant le ciel à 
Pajarski, qui promit son bras et son sang : ils 
commencèrent avec mille hommes, et ils 
réussirent. 

LE SÉNATEUR. 

Je suis charmé que ce trait se soit pré* 
sente à votre mémoire; mais Phistoire de 
toutes les nations est remplie de faits sem- 
blables qui montrent comment la puissance 
du nombre peut être produite , excitée y affai- 
blie ou annulée par une foule de circonstances 
qui ne dépendent pas de nous. Quant à nos 
Te Deum , si multipliés et souvent si dé- 
placés , je vous les abandonne de tout mon 
cœur , M. le chevalier. Si Dieu nous ressem- 
blait , ils attireraient la foudre ; mais il sait 
ce que nous sommes , et nous traita selon 
notre ignorance. Au surplus , quoiqull y 
ait des abus sur ce point comme il y en 



43 tn soiRâES 

a dans toutes les choses humaines , la cou* 
tume générale n'en est pas moins sainte et 
louahle. 

Toujours il faut demander à Dieu des 
succès , et toujours il faut l'en remercier; or 
conmie rien dans ce monde ne dépend pins 
inmiédiatement de Dieu que la guerre ; qu'il 
a restreint sur cet article le pouvoir naturel 
de rhomme , et qu'il aime à s'appeler le Dieu 
de la guerre , il y a toutes sortes de raisons 
pour nous de redoubler nos vœux lorsque 
nous sommes frappés de ce fléau terrible; 
et c'est encore avec grande raison que les 
nations chrétiennes sont convenues tacite- 
ment , lorsque leurs armes ont été heureuses , 
d'exprimer leur reconnaissance envers le 
Dieu des armées par un Te Deum \ car je 
ne crois pas que, pour le remercier des vic- 
toires qu'on ne tient que de lui , il soit pos- 
sible d'employer une plus belle prière : elle 
appartient à votre église , monsieur le comte. 

LE COMTE. 

Oui , elle est née en Italie , à ce qui paraît; 
et le titre SHymne amhroisienne pourrait 
faire croire qu'elle appartient exclusivement 
à saint Ambroîse : cependant on croit assea 



DB SAINT^^PÉTERSBOURG. 49 

généralement , à la vérité sur la foi d'une 
simple tradition, que le Te Deum fut, sHl 
est permis de s'exprimer ainsi, improvisé à 
Milan par les deux grands et saints docteurs 
saint Ambroise et saint Augustin, dans un 
transport de ferveur religieuse ; opinion qui 
n'a rien que de très probable. En effet , ce 
cantique inimitable, conservé, traduit par votre 
église et par les communions protestantes ^ ne 
présente pas la plus légère trace du travail et 
de la méditation, n'^est point une composition : 
c'est une effusion ; c'est une poésie brû- 
lante, affrancbie de tout mètre; c'est un 
dithyrambe divin oii l'enthousiasme , volant 
de ses propres ailes, méprise toutes les res- 
sources de Tart. Je doute que la foi , l'amour, 
la reconnaissance , aient parlé jamais de lan- 
gage plus vrai et plus pénétrant* 

LE CHEVALIER. 

Vous me rappelez ce que vous nous dites 
dans notre dernier entretien sur le caractère 
mtrinsèque des différentes prières. C'est un 
sujet que je ne n'avais jamais médité; et 
vous me donnez envie de faire un cours de 
prières : ce sera un objet d'érudition, car 
toutes les nations ont prié. 

II. 4 



50 LES somiES 

LE COMTE. 

Ce sera un cours très intéressant et qoî 
ne sera pas de pure érudition. Vous trouve- 
rez sur votre route une foule d^observations 
intéressantes ; car la prière de chaque nation 
est une espèce d%idicateur qui nous montre 
evec une précision mathématique la position 
morale de cette nation. Les Hébreux, par 
exemple, ont donné quelquefois à Dieu le 
nom de père : les Païens mêmes ont fait grand 
usage de ce titre ; mais lorsqu'on en vient à 
la prière , c'est autre chose : vous ne trouve- 
rez pas dans toute l'antiquité profane, ni 
même dans Tancien Testament , un seul 
exemple que ThonoLme ait donné à Dieu le 
le titre de père en lui parlant dans la prière. 
Pourquoi encore les hommes de Tantiquité, 
étrangers à la révélation de MoSse , n'ont-ils 
jamais su exprimer lé repentir dans leurs 
prières ? Ils avaient des remords comme nous 
puisqu'ils avaient une conscience : leurs grands 
criminels parcouraient la terre et les mers 
pour trouver des expiations et des e^qpiateurs ; 
ils sacrifiaient à tous les dieux irrités ; ils se 
parfumaient , ils s'inondaient d'eau et de 
sang ; mais le cœur contrit ne se voit point 



aÉ SAI5T-PÉTERSB6UÏ16. o1 

jamais ils ne savent demander pardon danj 
leurs prières. Ovide, après mille autres, a 
pu mettre ces mots dans la bouche deThomme 
outragé qui pardonne au coupable : Non quia 
tu dignus^ sed quia mitis ego; mais nul 
ancien n'a pu transporter ces mêmes mots 
dans la bouche du coupable parlant à Dieu. 
Nous avons Tair de tradmre Ovide dans la 
liturgie de la messe lorscpe nous disons : 
Non œstîmator meriti , sed venice largitor 
admitte; et cependant nous disons alors ce 
que le genre humain entier n'a jamais pu 
dire sans révélation ; car Thomme savait bien 
qu^il pouvait irriter Dieu ou un Dieu , mais 
non qu'il pouvait toffenser. Les mots de 
crime et de criminel appartiennent à toutes 
les langues : ceux de péché et de pècheurxH^;}^ 
partiennent qu'à la langue chrétienne. Par une 
raison du même genre , tois^ours l'homme 
a pu appeler Dieu père , ce qui n'exprime 
qu'une relation de création et de puissance ; 
mais nul homme, par %& propres forces , n'a 
pu dire mon père l car ceci est une relation 
d'amour, étrangère même au mont Sinal, et 
qui n'appartient qu'au Calvaire. 

Encore une observation : la barbarie du 
peuple hébreu est une des thèses favorites 

4. 



52 LES SOIRÉES 

du XVIIIe siècle ; il n'est permis d^accorder 
à ce penple aucune science quelconque : il 
ne connaissait pas la moindre yérité physique 
ni astronomique : pour lui, la terre u'^était 
qu'aune platitude et le ciel qu'un baldaquin ; 
sa langue dérive d'une autre, et aucune ne 
dérive d'elle ; il n'avait ni philosophie , ni 
arts , ni littérature ; jamais , avant une époque 
très retardée , les nations étrangères n'ont eu 
la moindre connaissance des livres de Moïse ; 
et il est très faux que les vérités d'un ordre 
supérieur qu'on trouve disséminées chez les 
anciens écrivains du Paganisme dérivent de 
cette source. Accordons tout par complai- 
sance : comment se fait-il que cette même 
nation soit constamment raisonnable , intéres- 
sante , pathétique, très souvent même sublime 
et ravissante dans ses prières ? La Bible , en 
général , renferme une foule de prières dont 
on a fait un Uvre dans notre langue; mais 
elle renferme de plus , dans ce genre, le 
livre des livres , le livre par excellence et qui 
n'a point de rival , celui des Psaumes. 

LE SÉNATEUR. 

Nous avons eu déjà une longue conversa- 
tion avec monsieur le chevalier sur le livre 



Dfi SAINT-PÉTERSBOURG. 53 

des Psaumes; je Tai plaint àcesujet^ comme 
je vous plains Tous-méme , de ne pas enten- 
dre Tesclavon : car la traduction des Psaumes 
que nous possédons dans cette langue est un 
chef-d'œuvre. 

LE COHTB. 

Je n^en doute pas : tout le monde est d'ac* 
cord à cet égard , et d'ailleurs votre suffrage 
me suffirait; mais il faut que, sur ce point, 
vous me pardonniez des préjugés ou des 
systèmes invincibles. Trois langues furent 
consacrée^ jadis sur le calvaire : Thébreu , le 
grec et le latin; je voudrais qu'on s'en tint 
là. Deux langues religieuses dans le cabinet 
et une dans Téglise , c'est assez. Au reste , 
j'honore tous les efforts qui se sont faits dans 
ce genre chez les différentes nations : vous 
savez bien qu'il ne nous arrive guère de di3* 
puter ensemble. 

LE CHEVALIER. 

Je vous répète aujourd'hui ce que je disais 
Tautre jour à notre cher sénateur en traitant 
le même sujet : j'admire un peu David comme 
Pindare, je veu« dire sur parole. 



i 



^4 L£$ SOUtÉBS^ 



LE COMTB, 



Qae dites-vous , mou cher chevalier ? Pin^f 
dare n^a rien de eommnn avec David : k pre- 
inier a pris soin lui même de nous apprendre 
qtCil ne parlait qiCaux savants , et qu'il se 
souciait fort peu d'être entendu de la foule de 
ses contemporains , auprès desquels il n'était 
pas fâché Savoir besoin ^interprètes (1 ) . Pour 
entendre parfaitement ce poète, il ne vous 
suffirait pas de le prononcer ^ de le chanter 
même ; il faudrait encore le danser. Je vous 
parlerai un jour de ce soulier dorique tout éton- 
né des nouveaux mouvements que lui prescri- 
vait la muse impétueuse de Pindare (2). Mais 
quand vous parviendriez à le comprendre 
aussi parfaitement qu^on le peut de nos jours , 
vous seriez peu intéressé. Les odes de Pin- 
dare sont des espèces de cadavres dont 
Tesprit s'est retiré pour toujours. Que vous 
importent les chet^aux de ffiéron ou les, 
mules dAgésias ? quel intérêt prenez-vous 
à la noblesse des villes et de leurs fonda- 
teurs , aux miracles des dieux , aux exploits 



(l)OIymp. H,i49. 



I'* 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. ou 

des héros , aux amours des nymphes ? Le 
charmée tenait aux temps et aux Henx ; aucun 
effet de notre imagination ne peut le faire 
renalire. Il n^ a plus dVlympie, plus d^Ëlîde , 
plus d^Àlphée ; celui qui se flatterait de trou* 
ver le Péloponése au Pérou serait moins ri- 
dicule que celai qui le chercherait dans la 
Morée. David , au contraire, brave le temps 
et Tespace , parce qu'ail n^a rioi accordé aux 
lieux ni aux circonstances : il n^a chanté que 
Dieu et la vérité immortelle comme lui. Jéru- 
salem n^a point disparu pour nous : elle est 
toute où nous sommes ; et c'est David surtout 
qui nous la rend présente. Lisez donc et 
relisez sans cesse les Psaumes , non , si vous 
m'en croyez j dans nos traductions modernes 
qui sont trop loin de la source^ mais dans 
la version latine adoptée dans notre église. Je 
sais que Thébraïsme , toujours plus ou moins 
visible à travers la Vulgate , étonne d'abord 
le premier coup d'œil ; car les Psa'omes , tels 
que nous les lisons auîom*dliui , quoiqu'ils 
n'aient pas été traduits sur le texte, Tont 
cependant été sur une version qui s'était tenue 
elle-même très près de l'hébreu; en sorte 
que la difficulté est la même : mais cette diffi- 
culté cède aux premiers efforts. Faites choix 



s 6 LES SOIRÉES 

dun ami qui^ sans être hébraïsant, ait pa 
néanmoins , par des lectures attentives et re- 
posées , se pénétrer de Tesprit d\ine langae 
la plus antique sans comparaison de toutes 
celles dont il nous reste des monuments , de 
son laconisme logique , plus embarrassant 
pour nous que le plus hardi laconisme gram^ 
matical, et qui se soit accoutumé surtout à 
saisir la liaison des idées presque invisible 
chez les Orientaux , dont le génie bondissant 
n^entend rien aux nuances européennes : 
vous verrez que le mérite essentiel de cette 
traduction est d^avoir su précisément passer 
assez près et assez loin de lliébreu; vous 
verrez comment une syllabe, un mot, et je 
ne sais quelle aide légère donnée à la phrase , 
feront jaillir sous vos yeux des beautés du 
premier ordre. Les Psaumes sont une vérita- 
ble préparation évangélique ; car nulle part 
Tesprit de la prière , qui est celui de Dieu , 
n'est plus visible , et de toutes parts on y lit 
les promesses de tout ce que nous possédons • 
Le premier caractère de ces hymnes, c'est 
qu'elles prient toujours. Lors même que le 
sujet d'un psaume parait absolument acci^ 
dentel , et relatif seulement à quelque événe- 
ment de la vie du Roi-Prophète , toujours 



DE SAINT-PÉTERSBOUaG. 57 

son génie échappe à ce cercle rétréci; ton- 
jours il généralise : comme il Toit tout dans 
Timmense unité de la puissance qui Inspire , 
toutes ses pensées et tous ses sentiments se 
tournent en prières : il n^a pas une ligne qui 
n^appartienne à tous les temps et à tous les 
hommes. Jamais il n^a besoin de Tindulgence 
qui permet Tobscurité à Tenthousiasme ; et 
cependant , lorsque TAigle du Cédron prend 
son vol vers les nues , votre œil pourra me- 
surer au-dessous de lui plus d^air qu'Horace 
n'en voyait jadis sous le Cygne de Dircé (1). 
Tantôt il se laisse pénétrer par Tidée de la 
présence de Dieu , et les expressions les plus 
magnifiques se présentent en foule à son es- 
prit : Où me cacher , où fuir tes regards 
pénétrants ? Si f emprunte les ailes de V aurore 
et que je m^em^ole jusqitaux bornes de tO- 
céan^ c*est ta main même qui rriy conduit 
et fj- rencontrerai ton pouvoir. Si je m'e- 
lancedans les deux y ty i^oilà; si je w^ en- 
fonce dans r abîme , te s^oilà encore (2). 
Tantôt il jette les yeux sur la nature , et ses 
transports nous apprennent de quelle manière 



(l)Malta difcœian levât aurai Cycnum, etc. (Iior«) 
(2) Ps. CXXXVIII, 7, 9, 10, 8, 



58 LES SOiaÉBS 

nous devons la contempler. — Seigneur , dit» 
il, vous rrî'apez inondé de joie par le spectacle 
de vos ouf^rages ; je serai ra^i en {entant 
les œuinres de vos mains. Que vos outnrzges 
sont grands^ 6 Seigneur I vos desseins sont 
des abîmes; mais F aveugle ne voit pas ces mer» 
veilles et tinsensé ne les comprend pas (I)» 

S^il descend aux phénomènes particuliers , 
quelle abondance d^images! quelle richesse 
d^expressions ! Voyez avec quelle vigueur et 
queUe grâce il exprime les noces de la terre 
et de Télément humide : Tu visites la terre 
dans ton amour et tu la combles de richesses I 
Fleui^e du Seigneur , surmonte tes rivages! 
prépare la nourriture de t homme ^ 6 est tordre 
que tu as reçu (2) / inonde les sillons , va cher^ 
cher les germes des plantes , et la terre , péné-^ 
trée de gouttes génératrices , tressaillera de 
fécondité (3), Seigneur , tu ceindras tannée 
d'une couronne de bénédictions ; tes nuées 
distilleront t abondance (4) ; des lies de ver- 
dure embelliront le désert (5)/ les collines 



(i) Ps. XCI, 5, 6, 7, 

(2) Quoniam ita est prasparatio èjus, (LXIY, iO.) 

(3) In siillicidiis ejus lœtabiiur germùumi. Je n'ai Jfm Tidée d'une 
l>las belle expression. 

(4) Ntibeêttuestillabuntpinguedinem. (12. Hebr,:) 

(5) Pingimcetti spec'ma deserti, (i 3.) 



DE SAINT-FËTEHSDOURG. 5Î> 

$eroni environnées d'allégresse; les épis se 
presseront dans les vallées; les troupeaux se 
couvriront de riches toisons; tous les êtres 
pousseront un cri de joie. Oui , tous diront 
une hymne à ta gloire (!)• 

Mais c^est dain^ un ordre plus relevé qu^U 
faat l'entendre expliquer les merveilles de ce 
culte intérieur qui ne pouvait de son temps 
être aperçu que par Finspiration. Vamour 
divin qui Tembrase prend chez lui wi carac- 
tère {MTophétîqQe ; il devance les siècles ? et 
déjà il appartient à la loi de grâce. Gomme 
Fraiiçois de Sales ou Fénélon , il découvre 
^^n9^ le cœur de Thomme ces degrés mysté- 
rieux (2) qui , de vertus en vertus y nous mè- 
nexU jusqu^au Dieu de tous les dieux (3). 
Il est inépuisable lorsqu'il exalte la douceur 
et rexcdUence de la loi divine. Cette loi est 
une lampe pour son pied mal assuré , une 
lumière , un astre , qui t éclaire dans les sen- 
tiers ténébreux de la vertu (4); elle est 
vraie , elle est la vérité même : elle porte 
sa justification en elle-même ; elle est plus 



(1) Ckanabunt^ etenimhymnum dicent. (14.) 

(2) Ascensiones in carde suo disposuii, (LXXXIIl, 6.) 

(3) lùitnt de tnrtute in vérMem^ videbitur Deu$ deomm in Sion. (S), 
<\>CXVIIl, 105, 



60 LES SOIRÉBS 

douce que le miel , plus désirable que tor 
et les pierres précieuses; et ceux qui lui 
sont fidèles y troui^eront une récompense sans 
bornes (1) / il la méditera jour et nuit (2) / 
il cachera les oracles de Dieu dans son cœur 
afin de ne le point offenser (3) / il s'écrie : 
Si tu dilates mon cœur , je courrai dans la 
voie de tes commandements (4). 

Quelquefois le sentiment qui Toppresse in- 
tercepte sa respiration. Un verbe , qui s'^avan- 
çait pour exprimer la pensée du prophète , 
sWréte sur ses lèvres et retombe sur son 
cœur; mais la piété le comprend lorsqu'il 
s'écrie : Tes autels , 6 dieu des espbtts (5) ! 

D'autres fois on l'entend deviner en quel- 
ques mots tout le Christianisme. Apprends- 
moi^ dit-il, à J aire ta volonté^ parce que tu 
es mon Dieu (6). Quel philosopha de l'anti-, 
quité a jamais su que la vertu n'est que l'obéis- 
sance à Dieu , parce quHl est Dieu , et que 
le mérite dépend exclusivement de cette di- 
rection soumise de la pensée ? 

(lyxvra, 10, il. 

(2) CXVin, 97. 
(3)/6/<f.»ll. 

(4) Ibid,^ 32. 

(5) Altaria tua, Dondnevirtutum /(LXXXIIf, 4.) 
(6)CXLn,li. 



r 
I 



DB SAINT-P£TERSBOnRG. 61 

Il connaissait bien la loi terrible de notre 
nature viciée : il savait que Thonime est conçu 
dans t iniquité , et retraite dès le sein de sa 
mère contre la loi dinne (1). Aussi-bien que 
le grand Apôtre , il savait que thomme est un 
esclaçe vendu à P iniquité qui le tient sous son 
jougj de manière qu'ail ne peut y avoir de li- 
berté que là où se troui^e Pesprit de Dieu (2). 
Il s^écrie donc avec une justesse véritable- 
ment chrétienne : CTest par toi que je se- 
rai arraché à la tentation ; appuyé sur son 
bras je franchirai le mur (3) : ce mur de 
séparation élevé dès Torigine entre Phomme 
et le Créateur , ce mur qu^il faut absolument 
franchir , puisque ne peut être rem^ersé. Et 
lorsqtf il dit à Dieu : J^gis ai^ec moi (4) , ne 
confesse-t-il pas, n'^enseigne-t-il pas toute la 
vérité ? D^une part rien sans nous , et de 
l'autre rien sans toi. Que si l'homme ose témé- 
rairement ne s'appuyer que sur lui-même , 
la vengeance est toute prête : // sera livré 



(1) Jn iniquitatibus coneepttts sum , et in peccaiâ coneepit me mater 
mea, (L, 7.) Alienati sunt peccatores û vulvâ: erravenmt ab ttiero, 
(LVn, 4.) 

(S) Rom. Xn» 14. II, Cor. m, 19. 

(3) Jn Deo meù Iransgrediar murum. (Ps.XVD, SO.) 

H) Fac mectan. (LXXXV, 17.) 



62 LBS SOIRÉES 

aux penchants de son cœur et aux r^é^*es dé 
son esprit (1). 

Certain que Thomme est de lui-même 
incapable de prier, David demande à Ken 
de le pénétrer de cette huile mystérieuse , de 
cette onction dii^inegui oui^rira ses lèvres^ 
et leur permettra de prononcer des paroles de 
louange et d^ allégresse (2) ; et conmie il ne 
nous racontait que sa propre expérience , il > 
nous laisse voir dans lui le travail de Tinspi- 
ration. J^ai senti , dit-il , mon cœur iéchauf-* 
fer au-dedans de moi; les flammes ont jailli 
de ma pensée intérieure; alors ma langue 
s'' est déliée , et fai parlé (3). A ces flammes 
chastes de Tamour divin , à ces élans sublimes 
d'un esprit ravi dans le ciel, comparez la 
chaleur putride de Sapho ou Tenthousiasme 
soldé de Pindare : le goût , pour se décider , 
n'a pas besoin de la vertu. 

Voyez comment le Prophète déchlBre lin* 
crédule d'un seul mot : il a refusé de croire ,. 
de peur de bien agir (4); et comment en 
un seul mot encore il donne une leçon terrible 



Ml» 



(1) Ibunt in adinventionibus suis, (LXXX» 13*) 

(2) LXn , 6. 

(3) XXXVIIT, 4. 

(4) XXXY, 4. 



DE SAIMT-P£T£BSB0URG. G 3 

aux croyants lorsqu il leur dit : Vous qui 
faites profession d aimer le Seigneur^ haïssez 
donc le mal (1). 

Cet homme extraordinaire, enrichi de dons 
si précieux, s^était néanmoins rendu énor* 
mément coupable ; mais Texpiation enrichit 
ses hymnes de nouvelles beautés : jamais le 
repentir ne parla un langage plus vrai, plus pa- 
thétique , plus pénétrant. Prêt à recevoir avec 
résignation tous les fléaux du Seigneur ("2) , 
il 'veut lid^même publier ses iniquités (3) • Son 
crime est constamment devant ses yeux (4) , 
et la douleur qui le ronge ne lui laisse 
aucun repos (5), Au milieu de Jérusalem, 
au sein de cette pompeuse capitale, desti- 
née à devenir bientôt la plus superbe ville 
de la superbe Asie (6) , sur ce trône où la 
main de Dieu Tavait conduit , // est seul 
comme le pélican du désert , comme t effraie 
cachée dans les ruines , comme le passereau 
solitaire qui gémit snr le faîte^^aérîen des 



(1) Qui diligiiU Domiman, oàite mahm, (XCYI, 10.) Berthier adi^), 
▼inemeni pni U; sur ce leUe. Foy. sa iraducliou.) 

(2) XXXVlI.iS. 

(3) Ibid., 19, 
(^) U 5. 

(6) xxxvn, H,18. 

(6) Longù clarisihna urbium Oricniis» (Plin. Hisl. nal. V, 14.) 



1 



61 LES S0IR1^£S 

palais (1). // consume ses nuits dans les 
gémissements j et sa triste couche est inondée 
de ses larmes Çl). Les pèches du Seigneur 
Font percé (3). Dès-lors il rCy a plus rien de 
sain en lui; ses os sont ébranlés (4); ses chairs 
se détachent; il se courbe vers la terre; son 
cœur se trouble; toute sa force tabandonne; 
la lumière même ne brille plus pour lui (5); 
il T^ entend plus; il a perdu la voix : il ne 
lui reste que t espérance (6) , Aucune idée ne 
saurait le distraire de sa douleur, et cette 
douleur se tournant toujours en prière comme 
tous &ts autres sentiments , elle a quelque 
chose de vivant qu'on ne rencontre point 
ailleurs. Il se rappelle sans cesse un oracle 
qull a prononcé lui-même : Dieu a dit au cou- 
pable : Pourquoi te mêles-tu d'annoncer mes 
préceptes açec ta bouche impure (7) ? je ne 
veux être célébré que par le juste (8). La ter- 



Ci) Ps. CI, 7-8. 
(8) VI, 7. 

(3) XXXVII.S. 

(4) Vï,3. 

(5) XXXVIl, 4,6, 7. 

(6) /*/rf. 16. 

(7) Peccatori dUcit Dêtts : Quare tu enarra» jmîitiat mcas, eiassumit 
texiamcwum meitm per os tuum ? (XMX , 1 6.) 

(H) /iVf/oî ik'cct coitaudatio, (XXXll, l.) 



- J 



DE SAINT-PÉTBRSBOURG. 65 

Jneur chez lui se mêle donc constamment à la 
confiance; et jusque dans les transports de 
Tamour, dans Textase de Tadmiration ^ dans 
les plus touchantes effusions d'aune recon- 
naissance sans bornes , la pointe acérée du 
remords se fait sentir comme Fépine à travers 
les touffes vermeilles du rosier. 

Enfin, rien ne me frappe dans ces magni- 
fiques psaumes comme les vastes idées du 
Prophète en matière de religion ; celle qull 
professait , quoique resserrée sur un point du 
globe , se distinguait néanmoins par un pen- 
chant marqué vers Tuniversalité. Le temple 
de Jérusalem était ouvert à toutes les nations , 
et le disciple de Moïse ne refusait de prier 
son V Dieu avec aucun honune, ni pour aucun 
homme : plein de ces idées grandes et géné- 
reuses , et poussé d'ailleurs par Tesprit pro- 
phétique, qui lui montrait d^avance la célérité 
de la parole et la puissance éi^angélique (1) , 
Bavid ne cesse de s^adresser au genre hu- 
main et de rappeler tout entier à la vérité. 
Cet appel à la lumière, ce vœu de son cœur, 
revient à chaque instant dans ses sublimes 



{y^Velodier curritsermoeim, (CXLVII, 15.) Dominus dai icrùuia 
evangelhamibus. (LXVII. 12.) 

II. 5 



66 us SOÏBÈSÈ 

compositions. Pour Texprimer eil nulle m^* 
mères , il épuise la langue sans pouvoir se 
contenter. Nations de Punipers , louez toutes 
le Seigneur ; écoutez-moi j vous tous qui ha-- 
bitez le temps (1). Le Seigneur est bon pour 
tous les hommes ^ et sa miséricorde se ré- 
pand sur tous ses outrages (^y. Son royaume 
embrasse tous les siècles et toutes les géné-^ 
rations (3). Peuples de la terre j poussez 
vers Dieu des cris d^aUégresse; chantes des 
hymnes h la gloire de son nom; célébrez 
sa grandeur par vos cantiques! dites à Dieu : 
La terre entière vous adorera; elle célébrera 
par ses cantiques la sainteté de votre nom^ 
Peuples , bénissez votre Dieu et faites reten- 
tir partout ses louanges (4); que vos ora^ 
clesj Seigneur y soient cçnnus de toute la 
terre y et que le stdut que nous tenons de 
vous pannenne à toutes les nations (S). 
Pour moij je suis Pamiy le frère de tous ceux 



(iyOmtiea <pà Imbitaiis tfopus. ÇWiUi%2.) Cette belle eipressioa 
appartient à Phébrea. La Yulgaie dît : Qui habitatis orbem* Mat I \n 
ieax «Lpressions sont ajnoiijmee. 

(2)GXLIV,9. 

(3)iMf.,i3. 

f4)LXYI,1.4,$, 

ÇV]LXyi,S« 



DE SÂINT-PÉtBRSBOURO. 67 

qui vous craignent , de tous ceux qui obser^ 
vent vos commandements (1 ^4 Rois , princes , 
grands de la terra ^ peuples qui la coûtiez , 
louée le nom du Seigneur j car il ri y a de 
grand que ce rioni (2)^ Que tous les peuples 
réunie à leurs maitres ne fussent plus qiiune 
famille pour adorer le Seigneur Çi^l Nations 
de la terre y applaudissez ^ chantes , cfumte& 
no$re roi l chantes&^ car le Seigneuf est le roi 
de Funiî^ers. CHiUtsa atbo mïEUifiKiïGS (4). 
Que tout esprit lotte le Seigneur (S). 

Bien n^avait pas dédaigne de contenter ce 
grand désira Le regsord prophétique du saint 
Roi^ 6n se plongeant dans le profond avenir, 
Voyait déjà Timmense explosion du cénacle et 
la face de la teire renouvelée par Tefiasion 
dd Tesprit divine Que ses ^cpressions sont 
belles et snirtont jtistes I De tous leipoirUs de 
la terre tes hommes se BBâsovvlBNDaONT du 
Seigneur et se eanvettironi à lui; il se 



(1) Partktpa egosum onmbmtimettduMte et etutodietttiwm mandata 
fifa.(CXVm»630 

(2>cxLvn»ii,ia. 

i4)PmUitesapienter, fXLVI» S* 

(8) Omnif ipkrUus laudet Dominum» (CL» SOCest le dernier mot da 
4crnier psaume. 



68 LES SOIRÉES 

montrera , et toutes les famille^ humaines 
s*" inclineront (1). 

Sages amis , observez ici en passant com-» 
ment Tinfînie bonté a pu dissimuler quarante 
siècles (2) : elle attendait le soutenir de 
Thomme (3). Je finirai par' vous rappeler un 
autre vœu du Prophète-Roi : Que ces pages , 
dit-il , soient écrites pour les générations fu- 
tures j et les peuples qui n^existent point en^ 
core béniront le Seigneur (i). 

Il est exaucé , parce qu^il n^a chanté que 
TEterhel ; ses chants participent de rétemité: 
les accents enflammés, confiés aux cordes de 
sa lyre divine, retentissent encore après trente 
siècles dans toutes les parties de Funivers. La 
sjrnagôgue conserva les psaumes : l'EgHse se 
hâta de lès adopter; la poésie de toutes les 
nations chrétiennes s^èn est emparée ; et, de- 
puis plus de trois siècles, le soleil ne cesse 
d'écllairer quelques temples dont les voûtes 



(1) REmiascENTUR ei convertentur ad Dominum univer&i fines terrœ , 
et adorabimt in conspeetu ejm omnes familiœ genthan^ (XXI » 28.) 

(2) Act. XVn , 30. 

(3) Oui, Platon, tu dis vrai ! Toutes les mérités sont dans nous; elles 
sont NOUS t et lorsque l'homme croit les découTrir, il ne fait que re- 
garder dans lui et dire om ! 

(4) Scribantur hcec in gênera ti&ne alierû, et populus qui cronMittr^ 
ktiiduOii Dominum, (Ps. CI, 190 



DE SÂINT-PÉTERSBOtTRG. 69 

retentissent de ces hymnes sacrées. On les 
chante à Rome , à Genève , à Madrid, à Lon- 
dres , à Québec , à Quito, à Moscou , à Pékin, 
à Botany-Bay; on les murmure an Japon. 

LE CHEVALIER. ' 

Sauriez-vous me dire pourquoi je ne me 
ressouviens pas d'^avoir lu dans les psaumes 
rien de ce que vous venez de me dire ? 

lE COMTE. 

Sans doute , mon jeune ami, je saurai vous 
le dire : ce phénomène tient à la théorie des 
idées innées; quoique y ait des notions ori- 
ginelles communes à tous les hommes , sans 
lesquelles ils ne seraient pas hommes , et qui 
sont en conséquence accessibles , ou plutôt 
naturelles à tous les esprits, il s^en faut néan- 
moins qu^elles le soient toutes au même point. 
Il en est au contraire qui sont plus ou moins 
assoupies , et d'autres plus ou moins domi- 
nantes dans chaque esprit; et celles-ci forment 
ce qu'ion appelle le caractère ou le talent : or 
il arrive que lorsque nous recevons par la lec- 
ture une sorte de p&ture spirituelle, chaque 
esprit s'^approprie ce qui convient plus parti- 
culièrement à ce que je pourrais appeler son 



^ 1 



70 LE8 somtEft 

tempérament intellectuel^ et laisse échapper 
le reste. De là vient qae nous ne lisons pas 
du tout les mêmes choses dans les mèoœs 
livres ; ce qui arrive surtout i Tautre sexe com* 
paré au nôtre , car les femmes ne lisent point 
comme nous. Cette difTérence étant générale 
et pior Vk même plus seiisibk , )e ?oust invite ^ 
vous en occuper. 

LE SÉNATEUR. 

La nuit qui nous surprend me rappelle ^ 
M. le comte^ qiAe vous aurie» bi^n pu, puis^ 
que VCM3S étiez si fort en trajo ^ nous rappekr 
quelque chose de ce que David a dit sur 1^ 
nuit ; comme il s^en occispdt beaucoup , il en 
a beaucoup» parlé , et toujours je œ'att€»iâai3 
que, parmi les textes saïUants qui se sont pré^ 
aentés à vous , il y en; aurait quelques*un^ sur 
la nuit : car c^st un grand chapitre sur lequd 
David est revenu souvent : et qui pourrait s^en 
étonner? Vous le savesi, mes bons amte ^ 1^ 
nuit est dan^reuse pe^B" Phomme,. et sws 
nous en apercevoir naos Taimons tous un. pe^ 
parce qq^dle nous met à Taise. La nuit esl 
une complice natm^etle eon^ammoit 4 Tordre 
de tous les vices , et cette complaissmce se- 
dwsai\te fait qu^en général nous valons tous 



DE SAlNT-t^tËRSBOURO. 7i 

mohis la nuit que le jour. La lumière inti* 
inidç le vice ; la nuit lui rend toutes ses forces , 
et c^est la vertu qui a peur. Encore une fois « 
la nuit ne vaut rien pour Fhonune , et cepen* 
dant , ou peut-être à cause de cela même , 
ne sommes-nous pas tous un peu idolâtres de 
cette facile divinité? Qui peut se vanter de 
ne Pavoir jamais invoquée pour le mal ? De* 
puis le brigand des grands chemins jusqu'^à 
celm des salons , quel homme n^a jamais dit : 
Flecte , precor , vultus ad mea fur ta tuos ? 
Et quel homme encore n^a jamais dit : Nox 
conscia nont? La société , la famille la mieux 
réglée , est celle où Ton veille le moins , et 
toujours l^extrême corruption des mœurs s^an- 
nonce par Textréme abus dans ce genre, La 
nuit étant donc , de sa nature , malè suada , 
mauvaise conseillère , de là vient que les 
fausses religions Pavaient consacrée souvent à 
desrits coupables, nota bonœ sécréta deœ (!)• 

Avec votre permission ^ mon cher ami , je 
dirai plutôt que la corruption antique avait 
consacré la nuit à de coupables orgies , mais 



7i 



UES S0IBÉB8 

que la religion antique n'avait point de tort , 
ou n'en avait d'autres que celui de son im- 
puissance ; car rien , je crois , ne commence 
par le mal. Elle avait mis, par exemple, les 
mystères que vous nommer sous la garde de 
la plus sévère pudeur; elle chassait du templç 
jusqu'au plus petit animal mâle, et jusqu'à 
la peinture même de l'homme ; le poète que 
vous avez cité rappelle lui-même cette loi 
avec sa galté enragée, pour faire ressortir 
davantage un effroyable contraste. Vous voyez 
que les intentions primitives ne sauraient être 
plus claires : j'ajoute qu'au sein même de 
l'erreur , la prière nocturne de la Vestale sem- 
blait avoir été imaginée pour faire équilibre , 
un jour, aux mystères de la bonne déesse : 
mais le culte vrai devait se distinguer sur ce 
point, et il n'y a pas manqué. Si la nuit donne 
de mauvais conseils , comme vous le disiez 
tout à rheure , il faut lui rendre justice , 
elle en donne aussi d'excellents : c'est Tépoque 
des profondes méditations et des sublimes 
ravissements : pour mettre à profit ces élans 
divins et pour contredira aussi l'influence 
funeste dont vous parliez, le Christianisme 
s'est emparé à son tour de la nuit, et l'a 
consacrée à de saintes cérémonies qu'il anime 
j^ir Mryf- musique austère et de puissants eau- 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 73 

tiques. La religion même , dans tout ce qui 
ne tient point au dogme , est sujette à certains 
changenients que notre pauvre nature rend 
inévitables; cependant, jusque dans les choses 
de pure discipline, il y en aura toujours 
d^invariables; par exemple , il y aura toujours 
des fêtes qui nous appelleront tous à Toffice 
de la nuit , et toujours il y aura des hommes 
choisis dont les pieuses voix se feront enten- 
dre dans les ténèbres , car le cantique légi- 
time ne doit jamais se taire sur la terre : 

Le jour au jour le rappelle, 
La nuit l'annonce à la nuiu 

ht SÉNATEUR. 

Hélas ! qui sait si vous n^exprimez pas j 
dans ce moment du moins , un vœu plutôt 
qu'une vérité ! Combien le régne de la prière 
est afiaibli , et quels moyens n'a-t-on pas em- 
ployés pour éteindre sa voix! Notre siècle 
n''a-t-il pas demandé à quoi servent les gens 
qui prient ? Comment la prière percera-t-elle 
les ténèbres , lorsqu'à peine il lui est pennis 
de se faire entendre de jour ? Mais je ne 
veux pas m'égarer dans ces tristes pressen- 
timents. Vous avez dît tout ce qui a pu m'é- 
chapper sur la nuit , sans avoir dit cependant 
ce que David en a dit ; et c'est à quoi je 



voudrais suppléer. Je vous demande à mon 
tour la permission de m^n tenir â mon idée 
principale. Pkin d'idées qu^il ne tenait d^aucun 
homme , Bavid ne cesse d^exhcnrter Phonmie 
à suspendre son sommeil pour prier (1 ) : il 
croyait que le silence auguste de la nuit prêtait 
une force particulière aux saints désirs. J^ai 
cherché DieUj dit*-il, pendant la nuitj et je n*ai 
point été trcmipé (2). Ailleurs il dit : JTai con^ 
versé at^c mon cœur pendant la nuit. Je 
m'exerçais dans cette méditation , etfinterro- 
geais mon esprit (3). En songeant d'autres fois 
à certains dangers qui, dans les temps antiques, 
devaient être plus forts que de nos jours , il 
disait dans sa conscience victorieuse : Sei^ 
gnèur , je me suis souvenu de ton nom , pen- 
dant la nuit, et f ai gardé ta loi (4). Et sans 
doute il croyait bien queTinfluence de la nuit 
était répreuve des cœurs , puisqu^l ajoute : Tu 
as éprouvé mon cœur en le visitant la nuit (5). 



(1) bi noctièus extolUte manut vestras in sancta, etc. (Ps. GXXXHIt 
%,) paasfnu 

(2) Deum exquhwimanibusnoete, et non sum deceptv». (LXXVI, ^.) 

(3) Meditatus sum nocte cum corde meo » et exerdtabar et scopebam 
tpirfttan meum. (LXXVI, 7.) 

(4) Memor fid, nocte, nominit tuip Domne , et eustodivi legem Utam* 
^CXVnï,R2.) 

(5) Probasii cor meitm, et visîiasti nocte, (XVI, 3.) 



DE SAmT-4>}tTBIISB0nR6. 75 

L^air de la nuit ne vaut rien pour .Vhomme 
matériel; les animaux nous rapprennent ea 
s^abritant tou$ pour dormir. Nos maladies 
nous Rapprennent en sévissant toutes pendant 
la nuit. Pourquoi envoyez-*vous le matin chea 
votre ami malade demander comment il a 
passé la nuit , plutôt que vous n^envoyez de* 
mander le soir comment il a passé la jour^ 
née ? Il faut bien que la nuit ait quelque 
chose de mauvais. De là vient la nécessité 
du sommeU qui n^est point fait pour le jour ^ 
et qui n^est pas moins nécessaire à Tesprit 
qu'au corps , car s'^ils étaient Tun et Tautrc 
continuellement exposés à Taction de cer- 
taines puissances qui les attaquent sans cesse , 
ni Vun ni Tautre ne pourraient were ; il faut 
donc que les actions nuisibles soient suspen^ 
dues périodiquement, et que tous les deu?( 
soient mis pendant ces intervalles sous ubq 
influence protectrice. Et comme le corps 
pendant le sommeil continue ses fonctions 
vitales, sans que le principe sensible en ait 
la conscience , les fonctions vitales de Tesprît 
continuent de même, comme vous pouvea 
vous en convaincre indépendanmient de toute 
théorie , par une expérience vulgaire , puisque 
Vhomme peut apprendre pendant le sonuneil ^ 



76 LES somÉES 

et savoir, par exemple, à son réveil, des 
vers ou Pair d\me chanson qu'ail ne savait 
pas en s^endormant (1). Mais pour que Tana- 
logîe fût parfaite , il fallait encore que le 
principe intelligent n'^eùt de même aucune 
conscience de ce qui se passe en lui pendant 
ce temps ; ou du moins il fallait qtf il ne lui 
en restât aucune mémoire , ce qui revient 
au même pour Tordre établi. De la croyance 
universelle que Thomme se trouve alors sous 
une influence bonne et préservatrice naquit 
Vautre croyance, pareillement universelle, 
71/e le temps du sommeil est Jaç^orable aux 
communications divines. Cette opinion, de 
quelque manière qu'elle doive être entendue , 
s'appuie incontestablement sur rScriture sain te 
qui présente un grand nombre d'e;?^enïples dans 
ce genre. Nous voyons de plus que les fausses 
religions ont toujours professé la même 
croyance : car Terreur, en tournant le dos à 
sa rivale , ne cesse néanmoins d'en répéter 

(1) I/interlocuteur aurait pu ajouter que Iliomme possède de plus le 
pouvoir de s'éveiller à peu prés sûrement à l'heure qu'il s'est prescrito 
à lui-même avant de flTendormir; phénomène aussi constant qu'inexpli- 
cable. Le sommeil est un des grands mystères de Thomme. Celui qui 
le comprendrait aurait , suivant les apparences, pénétré tof:^ lea 
autres. 

(JVore de Vediteiû', ) 



DE SAINT-PÈTKRSBOUHG. 77 

tous les actes et toutes les doctrines qu'^elle 
altère suivant ses forces , c'est-à-dire de ma- 
nière que le type ne peut jamais être mé- 
connu, ni Timage prise pour lui. Middleton, 
et d'autres écrivains du même ordre, ont fait 
une grande dépense d'érudition pour prouver 
que votre Eglise imite une foule de cérémo- 
nies païennes , reproches qu'ails auraient aussi 
adressés à la nôtre, s'ils avaient pensé à nous. 
Trompés par une religion négative et par 
un culte décharné , ils ont méconnu les for- 
mes étemelles dWe reUgion positive qui se 
retrouveront partout. Les voyageurs modernes 
ont trouvé en Amérique les vestales , le feu 
nouveau, )a circoncision , le baptême , la 
confession , et enfin la présence réelle sous 
les espèces du pain et du vin. 

Dirons-nous que nous tenons ces mêmes 
cérémonies des Mexicains ou des Péruviens ? 
Il faut bien se garder de conclure toujours 
de la conformité à la dérivation subordonnée : 
pour que le raisonnement soit légitime, il faut 
avoir exclu précédemment la dérivation com- 
mune. Or , pour en revenir à la nuit et aux 
songes , nous voyons que les plus grands gé- 
nies de Tantiquité, sans distinction , ne dou- 
taient nullement de Timportance des songes , 



78 tBS SOIB^ 

et qu'ils Tenaient même s'endormir dans les 
temples ponr y reccToir des oracles (1). Job 
n Vt-il pas dit que Dieu se sert des songes 
pour ûi^nir t homme (2) : Ans qu'il itr RiniTx 
^AHAis? et David ne disail^il pas, comme je 
vons le rappelais tout à Phenre , que Dieu 
visite les cœurs pendant la nuit? Platon ne 
veut-il pàs qiCon se prépare aux songes par 
une grande pureté ddme et de corps (3) ? 
Hippocrate n'a-t*il pas composé xm traité exprès 
sur les songes , où il s^avance jusqu'à refuser 
de reconnaître pom* un véritable médecin 
celui qui ne sait pas mterpréter les songes ? 
Il me semble qu'un poète latin ^ Lucrèce, 
si je ne me trompe (4)^ est allé plus loin peut- 
être en disant que les dieux , durant le scm- 
meilj parlent à tdme et a Pesprit. 

Enfin Marc-Aurèle ( je ne vous cite pas ici 
un esprit faible) non«seulement a regardé ces 

(i) «...•<..•• ri fiviturque deorum 

CoUoqulo, 

(Virg., ^d. VH, 90, 91.) 
(t) Smel loquiturDeuifei $eamdù id ipsum tum repedtj per somnhoâ 
iH viêUme noeturtiAf.,, utaverua homînem ab Ms quœ facii» (Job» 

30X111,14,15,17.) 
(S) Cker. de Vivbi. I, 30. 
C4) Noa : le Ters est de Jarénà!. 

Bn anhnam et meatem eum qud IM noeie loqaantart 

(Jet- VI, 550.) 

ifkd9 de VédUeMT.) 



DS SAOrr^PÉTEBSBOURG. 19 

commanications nocturnes comme un fait 
incontestable, m^ il déclare de plus , en 
propres termes , en avoir été Tobjet. Que 
dites^voQS sur cela , messieurs ? Aurie&vow 
par hasard qaelque envie de soutenir que 
toute Fantiquîté sacrée et profane a radoté ? 
que rhomme rfa jamafe pu voir que ce qu'il 
voit , éprouver que ce qrfil éprouve ? que les 
grands bonmies que ]e vous cite étaient des 
esprits faibles ? que 

LB GHEVALma. 

Pour moi , je ne crois point encore avoir 
acquis le droit d^étre impertinent. 

LE SÉNATEUR* 

Et moi , je crois de plus que personne ne 
peut acquérir ce droit , qui , Dieu merci , 
n'existe pas. 

LE COMTE. 

Dites-moi , mon cher ami , pourquoi vous 
ne rassembleriez pas une foule de pensées, 
d\m genre très élevé et très peu commun, 
qui vous arrivent constamment lorsque nous 
parlons métaphysique ou religion ? Vous pour- 
riez intituler ce recueil : Elans philosophie 



80 LES SOiafES 

ques. U existe bien tin ouvrage écilt en latin 
sons le même titre; meus ce sont des élans 
à se casser le cou : les vôtres ,xe me semble ^ 
pourraient soulever Thomme sans danger. 

LE GHEYALDBa. 

Je \ous y e3diorte aussi, mon cher séna- 
teur; en attendant , messieurs , il va m'^arriver, 
par votre grâce , une chose qui certainement 
ne m'est arrivée de ma vie : c'est de m'en- 
dormîr en pensant au Prophète^RoL A vous 
rhonneur ! 



nu DU SBPniMK bktbktds^* 



MODERN LACNOUAGtS 

PACULTY LliiRAKY 

OXFORD. 



NOTES DU SEPTIEME ENTRETIEN. 



N» I. 



(Page 2. Cette grande extravagance humaine avec l'énergie que vous 
hii connaissez.) 

« Si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont as- 
semblés par milliers dans uneplaine, et qu'après avoir miaulé tout leur 
saoul, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué en- 
semble de la dent et de la grifle; que de celte mêlée il est demeuré de part 
et d'autre neuf à dix mille chats sur la place , qui ont infecté l'air à 
dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : a Voilà le plus 
n abominable sabbat dont on ait jamais entendu parler ?» et si les 
loups en faisaient de même , quels hurlements ! quelle boucherie t et 
si les uns et les autres vous disaient qu'ils aiment la gloire , ne ririez- 
vous pas de tout votre oœar de l'ingénuité de ces pauvres bêles ? » 
( la Bruyère,) 

IL 

( Page iS. C*est un de ces points oà les hommes ont été constam- 
ment d'accord et le seront toujours.) 

Lycurgae prit des Egyptiens son idée de séparer les gens de guerre 
du reste des citoyens, et de mettre à part les marchands , artisans et 
gens de métier ; au moyen de quoi il établit une chose publique véri- 
tablement noble, nette et gentille. ( Plut, in Lyc, cap. VI de la tra- 
duction âAmyot,) 

Et parmi nous encore , une famille qui n'a jamais porté les armes , 
<]aelque inérile qu'elle ait acquis d'ailleurs dans toutes les fonctions 

II. 6 



82 NOTES 

civiles tes plos honorables , ne sera jamais vdritabk .ntnt nohU , nette €i 
HtmiUe. Toujours il lui manquera quelque chose. 



m. 



(Page 15. Je ne vois rien d'aussi clair pour le bon sens qui ne veut 

]pas sophistiquer») 

L'erreur, pendant tout le dernier siècle , fut une espèce de religiou 
que les philosophes professèrent et prêchèrent hautement comme les 
apètres avaient professé et prêché la vérité* Ce n'est pas que ces philo- 
sophes aient jamab été de bonne foi : c'est au contraire ce qui leur a 
toujours et visiblement manqué. Cependant ils étaîentconvenus, comme 
les anciens augures , de ne jamais rire en se regardant, et ils mettaient^ 
aussi bien que la chose est possible ^ l'audace à la place de la.persua* 
tion* Voici un passage de Montesquieu bien propre à Cstire sentir la 
force de cet esprit général qui commandait à tous les écrivains. 

Ï£$ lois de la nature, dit-il« sont celles qui dérivent uniquement de la 
ç/m^Huiion de notre être ; pour tes connaître bien , il faut eomidérer un 
homme avant rétablissement des sociétés : les lois de la nature seraient 
telles qi/il recevrait dans un état pareil. (Espr. des lois , liv. II.) 

Ainsi ks lois naturelles^ pour ranimai politiqiié et religieux ( «omme 
a dit Âristote), dérivent d'un état antérieur à toute association dvilo et 
religieuse I Je suis, toutes les fois qu'il ne s'agit pas de stjle, admira- 
rateur assez tranquille de Montesquieu ; cependant , jamais je ne me 
persuaderai qu'il ait écrit sérieusement ce qu'on vient de lire. Je crois 
tout simplement qu'il récitait son Credo , comme tant d'autres , du 
bout des lèvres, pour être fêté par les frères , et peut-être aussi pour 
ne pas se brouiller avec les inquisiteurs , car ceux de l'erreur ne badi- 
■aient pas de son temps. 



IV. 



(Page SO. Jamais il n'assistait à la messe dans le camp, sans y voit 
quelque mousquetaire communier avec la plus grande édification.) 

« Je vous ai parlé du lieutenant de la compagnie des grenadiers 
« qui fut tué. Vous ne serez peut-être pas fâché de savoir qu'on lui 
• trouva un rilîrc sur le corps. Il cioit d'une piété singulière , cl avais 



DU «ËPTiâMB ENTRETIEN. Ô3 

« même feît ses dévotions le jour d'auparavant. On dît que, dans cette 
« compagnie, il y a des gens fort réglés. Pour moi je n'entends guère 
« de messes dans le camp qui ne soit servie par quelque mousque- 
« taire, et oà il n'y en ait quelqu'un qni communie de la manière du 
«monde la plus édifiante.» (fiadm à BoiUau, au camp devatU ZVtoiinir, 
1692. OEwna , éàiu de Getiffiroif Paris, 1 808, tom. VH , pag. 275 , 
lettre XXn.) 

V. 

( Page Si . Une croix amère, tonte propre à le détacher en monde.) 

«J'ai été afBigé de ce que vous ne serviez pas; maiscTestun desseit 
« de pure miséricorde pour vous détacher du monde et pour vous ra- 
« mener à une TÎe de pure foi, qui est une mort sans relâche.» ( OEu * 
vns^firii.d9 Fé»a<m^ itt-l2,tem.IV, Lettre GLX]X,pig. 171,172.) 

VI. 

( Page SI • Et que dirensHious de cet oCSder i qui madame Guyon, 
etc.) 

«II ne &iit pas vous rendre singulier ; ainsi ne vous lûtes pas une 
«afEûre de perdre quelquefois la messe les jours ooniers fturiùut 4 
« VarmH* Tout ce qni est ds votre état est ordre de Dieu pour vous. • 
{OEiwres de tmtdame Guiffm, tom. XXXIV; lom, Xldst JLelttv» eftr^ 
tknneset tpkU.t lettri&XVI% pag. 54, Londres, 1768, in^2.) 

VII. 

(Baige 27. Le titre deDiw ossaiuiées bffiUe à toutes les pages (?e 
fEcriture Sainte.) 

Mascaron a dit dans l'oraison funèbre de Turenne , au commence* 
mep.de la première partie: « Presque tous les peuples de la terre, 
«quelque différents d'humeur et d'inclination quils aient pu être, 
« sont convenus en œ point d'attaclier le premier d^ré de la gloire k 
« la prc4ession des armes. Cependant si ce sentiment n'était appuyé 
« que sur Topinion des hommes, on pourrait le regarder comme une 
« erreur qui a fasciné tous les esprits. Mais quelque chose de plus réel 
«et déplus solide me détermine là-dessus ; et si nous sommes trom- 

6. 



84 NOTES 

« pés dans la noble idée que nous nous formotit de la gloire des oo(H 
« quérants , grand Dieu I j'ose presque dife que Vest ¥Ous qui nous 
« ayez trompés. Le plus auguste des titres que Dieu se doDue à lui- 
« même, n'est-ce pas celui de Dieu des abuses? etc., etc.» 

Mais qui n*admirerait la sagesse d'Homère, qui feissât dire à son Ju« 
piter 9 il y a près de trois mille ans : Ah / que U» hommes accusent les 
dieux injustement ! Ils disent que les maux leur viennent de nous, tandis 
que <fest imiquement par leurs crimes qufils se rendent malheureux plus 
qjitils ne devraient Pétre, •— Disons-nous mieux ? Je prie qu'on fesse 
attention à Vvitép fiépoy ( Odyss^ 1, 33<) 



vni. 



( Page 34. La terre « a^ide de sang , ouvre la bouche pour le reœ- 
iroir et le retenir dans son sein jusqu'au moment où elle derra le 
rendre.) 

Isaie, XXVI , 91 . Gen. IV, 11 . Dans la tragédie grecque d'Oreste » 
Apollon déclare i «Qu'il ne feut point s'en prendre à Hélène de la 
« guerre de Troie , qui a coûté si cher aux Grecs ; que la beauté de 
« cette femme ne fut que le moyen dont les dieux se servirent, pour 
« allumer la guerre entre êbas. peuples , et faire couler le sang qui 
« devait purifier la terre, souillée par le débordement de tous les crimes.» 
( Mot à mot , pour pompée les souillttres,) Eurip., Orest. Y, 1677-SO. 

Peu d'auteurs anciens se montrent plus versés qu'Euripide dans 
tous les dogmes de la théologie antique. Il a parlé comme Isaie , et 
Mahomet a parlé comme l'un et l'autre : Si Dieu , dit-il , rtélevait pas 
nation contre nation, la terre serait entOrement corrompue, ( Alcoran , 
dtéparle chev. Will. Jones ; hist. de Thomas-Kouii-Khan. Works, 
iii-4% tom. V, pag. 8.) fas est et ab hoste doceri* 



IX. 



(Page 38. Cestle cri qifon entendit aux beaux jours d^ Louis XIV.) 

Voici ce qu'écrivait Bolingbroke au sujet de la guerre terminée par 
la paix de Nimègue, en 1679 : « La misérable conduite de rAutriclie, 
« la pauvreté de quelques princes de l'empire , b désunion et , pour 
« parler clair , la politique mercenaire de tous ces princes \ en un mol 



DU SEPTIËMB ENTRETIEN. 85 

« les vues étroites » les fausses notions , et, pour m'exprimer encore 
« aussi firanchement sur ma nation que sur les autres, la scélératesse du 
« cabinet anglais, n'empêchèrent pas seulement qu'on ne mit des bor« 
« i|es à ce(te puissance, mais relevèrent à une force presqu'insurmon- 
« table à toute coalition future. » ( Bolinghrokés Letters on the studif 
<i;idttseo/Ats/ory,B&le,i788,in-B% Lettre YIII«pag. 184. ) 

En écrivant ces lignes , Bolingbroke se doutait peu qu'en un clin 
d'œil les Hollandais fouleraient aux pieds Louis XIV à Gertruidenberg, 
et qu'ils seraient le nceud d'une coalition formidable qui serait brisée 
à son tour par ane puissance du second ordre : Un gant et un verre 
^eau. 



(Page 39. Sons l'empereur Arnoulf, Rome iiitprfte par un lièvre» 

L'empereur Âmoulf Élisait le siège de Rome : un lièvre qui s'était 
jfXé dans le camp de ce prince s'échappe en courant du côté de la 
ville ; les soldats le poursuiTant avec de grands cris , les assiégés, qui 
te crurent au moment d'un assaut général , perdirent la tête et prirent 
lA fuite, on se prédpitèrent du haut des remparts. Arnoulf, profitant 
de cette terreur panique , s'empara de la ville. ( Luitpr,, hUi., /tv. / , 
thap* 8.) Muratori ne croit pas trop àce iidt, quoiqu'il nous ait été ra- 
coBté par un auteur contemporain. (Muratori Ànn, à'italia ad ann. 
DCCCXCfl, io^^, tom. Y, pag, 215. ) Je le crois c ^pendant aussi 
certain que celui des oies. 



». 



(Page 72. Le poète que vous avez cité rappelle lui-même cette loi • 
•tc^etc.) 

Hiue testicidi iAi coMCiiu math /agit mm 

a ubivêlanpùturajubeti'' 

Qmtcuaque nlterius sexûs imitala figumm est. 



( J«ven.9 sat* VI , 3â8« 341^, 



^6 



KOTBf 



xn. 



{Pisge 79. Le Ckrbtbnîsiiie tftat emparéà seolirar do là Milt.cle«) 



Bottr «hatar M tMloMngcs, 
MotM mii»^ 8d|iiMr, • AtfumBi U Jow | 
FtS» qa'aind aifM dunlioiis an jmv «vae 
L« bien qa'4 tM Ans rétenra tonuMar. 



Ll«*««i, Ml«a 
Qui da rëtcrnlti m {ai* <|u*an haareos Joar| 
Fais briller k noa yaaac ta alaHIt Maouralila^ 
Bt i^oda dans aaa acawa la fca da ton mm 



Fajaa* songa** tnmpa .^ 
Daageraax annaoÉb par la imlt 
Bt qna fbla avaa roua la nénao 
m* objets qa*à noa aana 




Qm eajawa 

Qna soa lanfnea* ao» bbiIih* mm ymoi. aoleat lan oes n ta; 
Qna tout «oit ebasia en nont» al qa%m finrin Uj^tii 
An joair dm la rabo* atservlMa mm 



ChantDM PaMaor àê la lanMra 
Jnai|«*sa joar •& aoa oHm amav^ naiN 6a ( 
Et qn'en le bjniMant netra aaraca daralka 
Se perde en na nIA aaas aolr et aaaa auitln» eta.» ata; 



( Tojrez les hymnes du Biéfiaire romaÎD , traduites par Badne» dans 
les oeutres mêlées de ce grand poète. } Gelai qui ^rondrasansTocatioB 
essayer «jaelqne chose dans ce genre » en apporenoe si simple et si fiii> 
cile , apprendra deux choses en jetant la plome : ce que cTest que h 
prière « et ce qne cfest que le talent de Radoe, 



xm. 



(Psage 77. Les foyageon modernes ont tronvé en Amérique les tps* 
taies , le Teu noineoii « la droondsioB , le baptême , la confession » et 
«Tifia la présence réeUe sons les etpteei da|Niln et du pin,) 

Rien n'est plus Trai que cette assertion. Voy. les Lettres américainea 
de Carli-Rubbî, in-S^tom. I • lettres, 4, 5, 6. 9« 



DU SEPTIÈME ENTRETIEN. 87 

Aa Pérou» le sâcriHce comUtait dans le Cancu ou paîu consacré» 
et daas YAcà ou liqueur sacrée» dont les prêtres et les Inoas buvaient 
uue portion après la cérémonie. {Ibid,^ I. 9.) 

<c Les Mexicains formaient une image de leur idole en p&te de màït 
« qu'ils faisaient cuire comme un pain. Après l'avoir portée en pro* 
« cession et rapportée dans le temple, le prêtre la rompait etladistri- 
u buait aux assistants. Chaam mangeait son morceau f et te croyait 
<c simcti fié après avoir mangé son Dieu,'» (Raynal, Hist. phil. et pol.» 
elcliv. VI.) Garli a tort de citer ce trait sans le moindre signe de 
désapprobation. (Ibid,, I. 9.) On peut observer ici en passant que les 
mécréants du dernier siècle. Voltaire, Hume, Frédéric II, RaynaUetc.» 
se sont extrêmement amusés à nous faiie dire : Que nous mangeons, 
notre Dieu après t avoir fait; qu'une oublie devient Dieu , etc. Ils ont 
trouvé un moyen infaillible de nous rendre ridicules» (fest de nous 
prêter leurs propres pensées ; mais cette proposition, le pain est Dieu^ 
tombe d'elle-même par «a propre aftn(rdi(^.(Bossuet»Hist. des Variât.» 
H, 3.) Ainsi tous les bouffons possiUes sont bien les maStres de battrez 
l'air tant qu'ils voudront. 

XIV. 

(Page 78. Hîppocrate n'a-t-il pas composé un traité exprés sur les 
songes, etc. etc.) 

Hippocrate dit dans ce traité : Que tout homme qtn juge tien des 
signes donnés par les songes en sentira V extrême importance; et il dé- 
cide ensuite d'une manière plus générale que la mémoire de l'interlo- 
cuteur ne lui rappelait : Que F intelligence des songes est une grande 
partie de la tagesse. Carcs otn iiziSTatat xpivtiv xecura opô&ç, /isycc 
fiépov titiaxKXKi aofirjç, (Hipp. de Somn. pp. Edit Van der linden. 
Tom. I» cap. 2» in fin. p. 635. ) Je ne connais aucun autre texta 
d'Hippocrate qui se rapporte plua directement au sujet. 

(Note de VEditewr.) 

XV. 

(Page 78. Enfin, Harc-Auréle a regardé ces communications noo- 
liirnes comme un fait incontestable ; mais, etc. 
On lit en effet ceci dans les tablettes de ce grand personnage : Ut 



"f^ 




88 NOTES 

dieux oni la bonté de donner aux hommes ,' par les songes et par Ic9 
oracles , les secours dont ils ont besoin. Une grande marque du soin des- 
dieux pour moi , c^est que y dans mes sottges, ils m'ont enseigné des re- 
mèdes pour mes maux, particulièrement pour mes vertiges et mon crache- 
ment de sang, comme il rrC arriva ù Gaéte et à Chryse. (Pensées de 
Marc-Aurèle, iW. I , in fin. ; liv. IX , §27.) 



■■■'■' ■ — >- 



HUITIÈME ENTRETIEN. 



LE GHETALIEE. 

Taomnsz bon , messieurs, qa^avant de pour- 
suivre nos entretiens je vous présente le pro- 
cès^verbal des séances précédentes. 

LB SÉRATEUH, 

Qa^est-ce donc qae vons voulez dire, mon-* 
sieur le chevalier? 

us GHBVALIBR. 

Le plaisir qae je prends à nos conversa- 
tions m^a fait naître Kdée de les écrire. 
Tout ce que nous disons ici se grave pro- 
fondément dans ma mémoire. Vous savez 
que cette faculté est très forte chez moi : 
c'est un mérite assez léger pour qu'ail me soit 
permis de m'^en parer; d'ailleurs je ne donne 
point aux idées le temps de s^échapper. Cha- 



90 LES SOmÉES 

que soir avant de me coucher, et dans le 
moment oii elles me sont encore très pré* 
sentes, j'arrête sur le papier les traits princi* 
paux, et pour ainsi dire la trame de la con« 
versation ; le lendemain je me mets au travail 
de bonne heure et j'achève le tissu , m'appK- 
quant surtout à suivre le fil du discours et la filia- 
tion des idées. Vous savez d^ailleurs que je ne 
manque pas de temps, car il s'^en faut que nous 
puissions nous réunir exactement tous les jours; 
je regarde même comme une chose impossible 
que trois personnes indépendantes puissent , 
pendant deux ou trois semaines seulement , 
faire chaque jour la même chose , à la même 
heure. Elles auront beau s'accorder, se pro- 
mettre, se donner parole expressément, et 
toute affaire cessante , toujours il y aura de 
temps à autre quelque empêchement insur- 
montable, et souvent ce ne sera qu'une baga^ 
teUe. Les hommes ne peuvent être réunis 
pour un but quelconque sans une loi ou une 
régie qui les prive de leur volonté : il faut 
être religieux ou soldat. Tai donc eu plus de 
temps qu'il ne fallait, et je crois que peu d'i- 
dées essentielles me sont échappées. Vous ne 
me refuserez pas d'ailleurs le plaisir d'enten- 
dre la lecture de mon ouvrage : et vous com- 



DE SAINT-PiTEBSBOURG. 9t 

prendrez , à la largeur des marges , qne j^ai 
compté sm* de nombreuses corrections. Je 
me sois promis nne véritsible jouissance dans 
ce travail commun; mais je vous avoue qu^en 
m^imposant cette tâche pénible, j^ai pensé aux 
autres plus qu^'à moi. Je connais beaucoup 
d^hommes dans le monde , beaucoup de 
jeunes gens surtout, extrêmement dégoûtés 
des doctrines modernes, D^autres flottent et 
ne demandent qu^à se fixer. Je voudrais leur 
communiquer ces mêmes idées qui ont oc- 
cupé nos soirées, persuadé que je serais utile 
à quelques-uns et agréable au moins à beau- 
coup d^autres. Tout homme est une espèce 
de FOI pour un autre , et rien ne Tenchante , 
larsqu^il est pénétré d'aune croyance et à me- 
sure qu^ en est pénétré, comme de la trou* 
Ter chez Thomme qu'il estime* S'il vous sem- 
blait même que ma plume , aidée par une 
mémoire heureuse et par une révision sévère , * 
eilit rendu fidèlement nos conversations , en 
vérité je pourrais fort bien faire la folie de 
les porter chez llmprimeur. 

LB GOKTB. 

Je puis me tromper , mais je ne crois pas 
qu'un tel ouvrage réussit. 



I 



92 us 90mÈEM 

LE GESYAUEB. 

Poiirqaoi donc , je tous en prie ? Vous me 
disiez cependant, il y a peu de temps : çu^ime 
coni^ersation valait mieux qvùun livre. 

LE COMTE. 

Elle Tant mieux sans doute pour s^t 
struire , puisqu'^elle admet interruption, Fin- 
terrogation et Texplicatîon ; mais il ne s^en- 
suît pas qu^elle soit faite pour être impri- 
mée. 

UB CHBYALIKB. 

Ne confondons pas les termes : ceux de 
corwersation ^ de dialogue et d^entretien ne 
sont pas synonymes. La com^rsation diva- 
gue de sa nature : elle n'^a jamais de but an- 
térieur; elle dépend des circonstances ; elle 
admet un nombre illimité d^terlocuteurs. 
Je conviendrai donc si tous voulez qu'elle ne 
serait pas faite pour être imprimée , quand 
même la chose serait possible , à cause d^un 
certain pêle-mêle de pensées, finît des transi- 
tions les plus bizarres, qui nous mènent sou- 
vent à parler , dans le même quart d%eure , 
de l'existence de Dieu et de Topéra-comique. 



DE SÂniT-PfiTERSBOURG. 93 

Mais Y entretien est beaucoup plus sage ; i] 
suppose un sujet, et si ce sujet est grave , il 
me semble que Tentretien est subordonné aux 
régies de Tart dramatique , qui n'^admettent 
point un quatrième interlocuteur (1). Cette 
régie est dans la nature.. Si nous avions ici 
un quatrième, il. nous gênerait fort. 

Quant ^VL dialogue i ce mot ne représente 
qu'aune fiction ; car il suppose une conversa- 
tion qui n'a jamais existé. C'est une œuvre 
purement artificielle: ainsi on peut en écrire 
autant qu'on voudra ; c'est une composition 
comme une autre , qui part toute formée , 
comme Minerve, du cerveau dé Técrivain; et 
les dialogues des morts ^ qui ont illustré plus 
d'une plume, sont aussi réels, et même aussi 
probables , que ceux des vivants publiés par 
d'autres auteurs. Ce genre nous est donc ab- 
solument étranger. 

Depuis que vous m'avez jeté Tun et l'autre 
dans les lectures sérieuses , j'ai lu les Tuscu- 
lanes de Cicéron , traduites en français par 
le président Bouhîer et par l'abbé d'Olivet. 
VoÙà encore une œuvre de pure imagination , 
et qui ne donne pas seulement l'idée d'un 



(i) Nec quarta loquipersona taboret. (Hoi.) 



04 LES SOIRÉES 

entretien réel. Gicéron introduit un audîteof 
qu^il désigne tout simplement par la lettre A: 
il se fait faire mie question par cet auditeur 
imaginaire, et lui répond tout dHme haleine 
par une dissertation régulière : ce genre ne 
peut être le nôtre. Nous ne somtmes point 
des lettres majuscules ; nous sommes des êtres 
très réels, très palpables : nous parlons pour 
nous instruire et pour nous consoler. Il n^ 
a entre nous aucune subordination ; et, mal-^ 
gré la supériorité d'^âge et de lumières , vous 
m'accordez une égalité que je ne demande 
point. Je persiste donc à croire que si nos 
entretiens étaient publiés fidèlement , c^est-à- 
dire avec toute cette exactitude qui est pos- 
sible. ••. Vous riez, M« le sénateur? 

LB SËIÏATEUR. 

Je ris en effet , parce qu^il me semble que, 
sans vous en apercevoir vous argumentez puis- 
samment contre votre projet* Commentpour- 
riez-vous convenir plus clairement des in- 
convénients qull entraînerait qu^en nous en- 
traînant nous-mêmes dans une conversation 
sur les conversations? Ne voudriez-vous pas 
aussi récrire, par hasard ? 



tm SAINT-PÉtXRgBOURÔ. 9ti 

LB GHETALIEB. 

Je n'^y manqaerais pas , je vous assure , si 
je publiais le liTre ; et je suis persuadé que 
personne ne s^en fâcherait. Quant aux autres 
digressions inévitables dans tout entretien 
réel j Yy vois plus d^avantages que d^inconvé- 
nients , pourvu qu- elles, naissent du sujet çt 
sans aucune violence. Il me semble que tou- 
tes les vérités ne peuvent se tenir debout par 
leurs propres forces : il en est qui ont besom 
d'être, pour ainsi dire, fianquées par d'autres 
vérités* et de 1& vient cette maxime très vraie 
que j^ai lue je ne sais où : Que pour sasioir 
bien une chose , il fallait en sat^oir un peu 
mille. Je crois donc que cette facUîté que 
donne la conversation, d'assurer sa route en 
étayant une proposition par d'autres lorsqu'elle 
en a besoin ; que cette facUité, dxs-je, trans- 
portée dans un livre , pourrait avoir son prix 
et mettre de l'art dans la négligence. 

LE SÉNATEUR. 

I 

Ecoutes, M. le chevalier, je le mets sur 
votre conscience , et je crois que notre ami 
en fait autant. Je crains peu , au reste , que 
la responsabilité puisse jamais vous ôter le 



96 LES SOmÈES 

sommeil , le livre ne pouvant faire beaucoup 
de mal 9 ce me semble. Tout ce qae nous 
vous demandons en commmi, c^est de vous 
garder sm* tontes choses , quand même vous 
ne pubUeriez Touvrage quV^s notre mort, 
de lire dans la préface : J^espère que le lec- 
teur ne regrettera pas son argent (1), autre- 
ment vous nous verriez apparaître comme 
deux ombres furieuses , et malheur à vous ! 

LB CHEVALIER. 

JVayez pas peur : je ne crois pas qu^on 
me surprenne jamais à piller Locke , après la 
peur que vous m^en avez faite. 

Quoi qu^il en puisse arriver dans l'avenir , 
voyons , je vous en prie , où nous en 
sommes aujourd'hui. Nos entretiens ont 
commencé par Texamen de la grande et éter 
nelle plainte qu'on ne cesse d'élever sur le 
succès du crime et les malheurs de la vertu ; 
et nous avons acquis Pentière conviction qu'il 
n'y a rien au monde de moins fondé que cette 
plainte , et que pour celui même qui ne croi- 
rait pas à une autre vie , le parti de la vertu 
serait toujours le plus sûr pour obtenir la plus 



Cl) Fby. tom. 1,|>. 569. 



DE SAÏNT-PÉTERSBOURG. d1 

haute chance de bonheur temporel. Ce qui a 
été dit sur les suppHces, sur les maladies 
et sur les remords ne laisse pas subsister le 
moindre doute sur ce point. J^ai surtout fait 
mie attention particulière à ces deux axiomes 
fondamentaux : savoir , en premier lieu , que 
nul homme nest puni comme juste , mats 
*joujours comme homme j en sorte qull est 
faux que la vertu souffre dans ce monde : 
c'est la nature humaine qui souffre , et tou- 
jours elle le mérite; et secondement , que le 
plus grand bonheur temporel rCest nullement 
promis y et ne saurait îêtre , a Vhomme ver- 
tueux mais a la vertu^ Il suffit en effet, 
pour que Tordre soit visible et irréprochable , 
même dans ce monde, que la plus grande 
masse de bonheur soit dévolue à la plus 
grande masse de vertus en général; etThomme 
étant donné tel qu'il est , il n'est pas même 
possible à notre raison d'imaginer un autre 
ordre de choses qui ait seulement une appa- 
rence de raison et de justice. Mais comme il 
vlj a point d'homme juste , il n'y en a point 
qui ait droit de se refuser à porter de bonne 
grâce sa part des misères humaines , puisqu'il 
est nécessairement criminel ou de sang cri- 
minel; ce qui nous a conduits à examinjer & 

n. 7 



98 LES SOIRÉES 

fond toute la théorie du péché originel , qui 
est malheureusement celle de la nature hu- 
maine. Nous avons vu dans les nations sau- 
vages une image affaiblie du crime primitif ; 
et rhomme n^étant qu\ine parole animée, 
la dégradation de la parole s'^est présentée à 
nous , non comme le signe de la dégradation 
humaine, mais comme cette dégradation 
même ; ce qui nous a valu plusieurs ré- 
flexions sur les langues et sur Torigine de la 
parole et des idées. Ces points éclaircîs , la 
prière se présentait naturellement à nous 
comme un supplément à tout ce qui avait 
été dit, puisqu'elle est un remède accordé 
à rhomme pour restreindre Tempire du mal 
en se perfectionnant lui-même , et qu'il ne 
doit ^ta prendre qu'^à ses propres vices y 
s'il refuse d'employer ce remède. A ce mot 
de prière nous avons vu s'élever la grande 
objection d'une philosophie aveugle ou cou- 
pable , qui , ne voyant dans le mal physique 
qu'un résultat inévitable des lois éternelles 
de la nature , s'obstine à soutenir que par là 
même il échappe entièrement à l'action de la 
prière. Ce sophisme mortel a été discuté 
et combattu dans le plus grand détail. Les 
fléaux dont nous sommes frappés , et qu'on 



DB SAmT-PéTERSBOUaG. 90 

nomme très jastement fiéaux du ciel , nous 
ont paru les lois de ta nature précisément 
comme les snppHces sont des lois de la so- 
ciété , et par conséquent dtvaie nécessité pu- 
rement secondaire qcd doit enflammer notre 
prière , loin de la décourager. Nous pouvions 
sans doute nous contenter à cet égand des 
idées génécales, et rfenvîsager toutes ces 
sortes de calamités qu^en masse : cependant 
nous avons permis à la couva*satioQ de ser- 
penter un peu dans ce triste cbamp, et la 
guerre surtout nous a beaucoup occupés. C^est, 
je TOUS rassure , celle de toutes nos excur- 
sions qui m'^a le pins attaché ; car vous m''a- 
vez fait envisager ce iiéau de la guerre sous 
un point de vue tout nouveau pour mdi , et 
je compte y réfléchir encore de toutes mes 
forces. 

Pardon si je vous interromps , M. le che- 
valier ; mais avant d^abandonner tout à fait 
Tintéressante discussion sur les soufirances 
du juste , je veux encore soumettre à votre 
examen quelques pensées que je crois fondées 
et qui peuvent , à mon avis , faire considérer 
les peines temporelles de cette vie comme 

7, 



1 



100 LES SOIRÉES 

Tune des plus grandes et des plus naturelles 
solutions de toutes les objections élevées sur 
ce point contre la justice divine. Le juste , en 
sa qualité d'^homme, serait néanmoins sujet 
à tous les maux qui menacent Thumanité ; et 
comme il n'y serait soumis précisément qu'yen 
cette qualité d'homme , il n'aurait nul droit 
de se plaindre ; vous l'avez remarqué , et rien 
n'est plus clair; mais vous avez remarqué 
de plus j ce qui malheureusement n'a pas 
besoin de preuve , qu'il n'y a point de juste 
dans la rigueur du terme : d'où il suit que 
tout homme a quelque chose à expier. Or , 
si le juste ( tel qu'il peut exister ) accepte les 
souffrances dues à sa qualité d'homme , et si 
la justice divine à son tour accepte cette ac- 
ceptation , je ne vois rien de si heureux pour 
lui, ni de si évidemment juste. 

Je crois de plus en mon âme et conscience 
que si l'honmie pouvait vivre dans ce monde 
exempt de tonte espèce de malheurs , il fîni^ 
rait par s'abrutir au point d'oublier complè- 
tement toutes les choses célestes et Dieu 
même. Comment pourrait-il , dans cette sup- 
position, s'occuper d'un ordre supérieur, 
puisque dans celui même oii nous vivons, 
les misères qui nous accablent ne peuvent 



DE SAirCT-PÉTERSBOURO. 101 

nous désenchanter des charmes trompeurs 
de cette malheureuse vie ? 

LB CHEVALIER. 

Je ne sais si je suis dans Perreur , mais il 
me semble qu^il n*^ aurait rien de si infortuné 
qu^un homme qui n^aurait jamais éprouvé 
Tinfortune : car jamais un tel homme ne pour* 
rait être sûr de lui-même , ni savoir ce qu^il 
vaut. Les souffrances sont pour Thomme ver- 
tueux ce que les combats sont pour le miW- 
taire : elles le perfectionnent et accumulent ses 
mérites. Le brave s^est-il jamais plaint à Tar* 
mée d'être toujours choisi pour les expédi- 
tions les plus hasardeuses ? Il les recherche 
au contraire et s'en fait gloire : pour lui, les 
souffrances sont une occupation , et la mort 
une aventure. Que le poltron s^amuse à vivre 
tant qu'il voudra , c'est son métier; mais qu'il 
ne vienne point nous étourdir de ses imper- 
tinences sur le malheur de ceux qui ne lui 
ressemblent pas . La comparaison me semble 
tout à fait juste : si le brave remercie le géné- 
ral qui l'envoie à l'assaut , pourquoi ne remer- 
cierait-il pas de même Dieu qui le fait souffrir? 
Je ne sais comment cela se fait , mab il est 
cependant sûr que rhonmae gagne à souffrir 



mim 



102 LES SOIHÉBS 

vaiontsdremeM , et que Topimon même Feu 
estime davantage, y m souvent observé, à Té^ 
gard des austérités religieuses, que le vice 
même qui s'en moque ne peut s'empêcher 
de leur rendre hommage. Quel libertni a ja- 
mais trouvé Yofxàenixi courtisaBe y ipà dort 
i minuit sur l'édredon plus beareâse qoke 
Taustère carmélite, qui veiUe et qui prie pow 
nouis k la même heure ? Mais f en ré^éns 
toujours à ce que vous aves observé avec tant 
de raison : qu'il rCy a point de jusie^ GesX 
donc par un trait particulier de bonté que 
Dieu cfaàtse dans ce monde, an lieu dei chà* 
tîer beaucoup phis séirèreiiient dans Tautare. 
Vous sauter , messieurs , qu'il r£y a rien que 
je croie plos ferm<sme&t que le purgatoire. 
Conmient les peines ne seraient-elles pas tou- 
jours proportionnées anxc crnnes ? Je trouve 
surtout que les nouveaux raisonneurs qui ont 
nié les peines éternelles sont d'une sotdse 
étrange, s'ils n'admettefiE pas e:qNPe68ément 
le purgatoire : car, je vous prie ^ à qui ces 
gens^là feront-ils croire que l'Ame dé Robes^ 
pierre s'élança de l'échsf aud dans le sein de 
Dieu comme celle de Louis XVI ? Cette 
opinion n^est cependant ^as anassi rare qu'oix 
pourrait l'imaginer : j'ai passé quelques an-? 



• -* » y 



■^ ■ fci u rtiii m m I » ■■ . ^^mt^'—^mm^e^ 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 103 

nées , depuis mon hégire , dans certaines 
contrées de TAllemagne où les docteurs de 
la loi ne veulent plus ni enfer ni purgatoire : 
il n^ a rien de si extravagant. Qui jamais a 
imaginé de faire fusiller un soldat pour une, 
pipe de faïence volée dans la chambrée? 
cependant il ne faut pas que cette pipe soit 
volée impunément ; îl faut que le voleur soit 
purgé de ce vol avant de pouvoir se placer 
en ligne avec les braves gens. 

LE SÉNATEUR. 

Il faut avouer, M. le chevalier, que si 
jamais nous avons une Somme ihéologique 
écrite de ce style , elle ne manquera pas de 
réussir beaucoup dans le monde. 

LE OHSVAUEll. 

Il ne s'agit nullement de style ; chacun a 
le sien : il s'agit des choses. Or, je dis que le 
purgatoire est le dogme du bon sens; et puis- 
que tout péché doit être expié dans ce mondo 
ou dans Tautre , il s'ensuit que les afflictions 
envoyées aux hommes par la justice divine 
sont un véritable bienfait , puisque ces peines» 
lorsque nous avons la sagesse de les accepter ^ 
nous sont, pour ainsi dire, décomptées sur 



104 LES SOIRÉES 

celles de Tavenir. Rajoute qu'elles sont an 
gage manifeste d^amour , puisque cette anti- 
cipation ou cette commutation de peine exclut 
évidenunent la peine étemelle. Celui qui rfa 
jamais souffert dans ce monde ne saurait être 
sur de rien ; et moins il a souffert moins il est 
sûr : mais je ne vois pas ce que peut craindre ^ 
ou pour m'exprimer plus exactement , ce que 
peut laisser craindre celui qui a souffert avec 
acceptation. 

m 

LE COMTE* 

Vous avez parfaitement raisonné, M. le 
chevalier , et même je dois vous féliciter de 
vous être rencontré avec Sénèque; car vous 
avez dit à^ carmélites précisément ce qu^il 
a dit des vestales (1 ) : j^ignore si vous savez 
que ces vierges fameuses se levaient la nuit , 
et qu'elles avaient leurs matines , au pied de 
la lettre , comme nos religieuses de la stricte 
observance : en tout cas comptez sur ce 
point de Thistoire. La seule observation cri- 
tique que je me permettrai sur votre théolo- 
gie peut être aussi , ce me semble , adressée 

(1)iVbn est intqttum nobilhsimas virgines ad sacra facienda noeti^ 
bus excitarif ulUssimo somno inqimatas frui ? ( Seaec. , de Pfot. ^ 
cap. V.) 



DB SAINT-PÉTEASBOURG. 105 

^ ce même Séaèqae : ce Aimeriez^vous mieux , 
disait-il, être Sylla que Régulus , etc. (1)? ^^ 
Mais prenez garde, je vous prie, qu^il n'y 
ait ici une petite confusion dldées. Il ne 
s'^agit point du tout de la gloire attachée à la 
vertu qui supporte tranquillement les dangers , 
les privations et les souffrances ; car sur ce 
point tout le monde est d'accord : il s'agit 
de savoir pourquoi il a plu à Dieu de rendre 
ce mérite nécessaire? Vous trouverez des 
blasphémateurs et même des hommes sim- 
plement légers , disposés à vous dire : Que 
Dieu aurait bien pu dispenser la vertu de 
cette sorte de gloire. Sénèque , ne pouvant 
répondre aussi-bien que vous, parce qu'il 
n'en savait pas autant que vous ( ce que je 
vous prie de bien observer), s'est jeté sur 
cette gloire qui prête beaucoup à la rhéto- 
rique ; et c'est ce qui donne à son traité de 
la Providence, d'ailleurs si beau et si esti- 
mable, une légère couleur de déclamation.' 
Quant à vous, M. le sénateur, en mettant 
même cette considération à l'écart, vous 
avez rappelé avec beaucoup de raison que 

(t)/(/em» ibid,, tom. m. Ce ne sont pas les propres mots , mais U 
sens e&t rendu. 



106 LES SOIRÉBS 

tout homme souffre parce qa^il est homme , 
parce qu^îl serait Dieu s^il ne souffrait pas , et 
parce que ceux qui demandent im honmie 
impassible , demandent un autre monde ; 
et TOUS avez ajouté une chose non moins in* 
contestable en remarquant que nul homme 
n'^étant juste ^ c'est-à-dire exempt de crimes 
actuels ( si Ton excepte la sainteté proprement 
dite , qui est très rare ) , Dieu fait réellement 
miséricorde aux coupables en les châtiant 
dans ce monde. Je crois que je vous aurais 
parlé de ces peines temporaires futures que 
nous nommons purgatoire , si M. le cheva- 
lier ne m^avait interdit de chercher mes 
preuves dans Tautre monde (1). 

LE CHEYALIEB. 

Vous ne m'aviez pas compris parfaitement ; 
je n^avais exclu de nos entretiens que les 
peines dont Thomme pervers est menacé 
dans Tautre monde ; mais quant aux peines 
temporaires imposées au prédestiné , c^est 
autre chose.... 



(i) Voyf toin. 1 .p. i4f 



DB SAINT*P£T£RSBOURa. t07 

Comme il vous plaira. Il est certain que 
ces peines futures et temporaires fournissent, 
pour tous ceux qui les croient, une répoiise 
directe et péremptoire à toutes les objections 
fondées sur les souffrances du'prétendu juste , 
et il est vrai encore que ce dogme est si plau- 
sible , qu^il s^empare , pour ainsi dire , du 
bon sens , et n^attend pas la révélation. Je 
ne sais, au reste, si vous n^étes pas dans 
Terreur en croyant que dans ce pays où vous 
aç^ez dépensé sans fruit , mais non pas sans 
mérite , tant de zèle et tant de valeur , vous 
avez entendu les docteurs de la loi nier tout 
à la fois Penfer et le purgatoire. Vous pour' 
riez fort bien avoir pris la dénégation d^un 
mot pour celle d^une chose. C'est une énorme 
puissance que celle des mots ! Tel ministre , 
que celui de purgatoire mettrait en colère , 
nous accordera sans peine un lieu dt expiation 
ou un état intermédiaire , ou peut-être même 
des stations; qd sait...? sans se croire le 
moins du monde ridicule. — Vous ne dites 
rien, mon cher sénateur ? Je continue. — Un 
des grands motifs de la brouillerie du XVl* 
^iècle fut précbément le purgatoire. Les in- 



108 LES soquBes 

surgés ne voulaient rien rabattre de Tenfer 
pur et simple. Cependant, lorsqa'^ils sont 
devenus philosophes ils se sont mis à nier Té- 
temité des peines , laissant néanmoins subsis- 
ter un enfer a temps , uniquement pour la 
bonne police , et de peur de faire monter au 
ciel , tout d^un trait , Néron et Messaline à côté 
de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un 
enfer temporaire rfest autre chose que le pur- 
gatoire; en sorte qu'^après s'être broiùliés 
avec nous parce qu'ils ne voulaient point de 
purgatoire , ils se brouillent de nouveau parce 
qu'ils ne veulent que le purgatoire : c'est 
cela qui est extravagant , comme vous disiez 
tout à l'heure^Maisen voilà assez sur ce sujet. 
Je me hâte d'arriver à l'une des considérations 
les plus dignes d'exercer toute l'intelligence 
de l'homme , quoique , dans le fait , le com- 
mun des hommes s'en occupe fort peu. 

Le juste ^ en souffrant volontairement , ne 
satisfait pas seulement pour lui y mais pour 
le coupable par voie de réversibilité. 

C'est ime des plus grandes et des plus im- 
portantes vérités de l'ordre spirituel; mais 
il me faudrait pour la traiter à fond plus de 
temps qu'il ne m en reste aujoui'd'hui. Remet* 
tons-en donc la discussion à demain, et lais- 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 109 

sez-moi consacrer les derniers moments de 
la soirée au développement de quelques ré- 
flexions qui se sont présentées à mon esprit 
sur le même sujet. 

On ne saurait expliquer , dit-on , par les 
seules lumières de la raison , les succès du 
méchant et les souffrances du juste dans ce 
monde. Ce qui signifie sans doute qiCily a 
dans tordre que nous voyons une injustice 
qui ne s'' accorde pas ai^ec la justice de Dieu; 
autrement Tobjection n^aurait point de sens. 
Or, cette objection pouvant partir de la bouche 
d'^un athée ou de celle d^un théiste , je ferai 
d^abord la première supposition pour écarter 
toute espèce de confusion. Voyez donc ce 
que tout cela veut dire de la part d^un de 
ces athées de persuasion et de profession. 

Je ne sais en vérité si ce malheureux Hume 
s^est compris lui-même, lorsqu^îl a dit si 
criminellement , et même si sottement avec 
tout son génie : QuUl était impossible de 
justifier le caractère de la Divinité (1). Jus- 
tifier le caractère d'un être qui n^existe pas ! 



(i) Il a dit en eflet en propres termes : « Qu'il est impossible à la 
« raison naturelle de justifier le caractère de la Divinité. » ( Essays 
ou liberty and necessity. vers. fin. } Il ajoute avec une froide et rérol- 
tante audace : « Monlrcr que Dieu n'est pas l'auteur du péché » cTest 



1 1 LES SOHiÉÉ* 

Encore une fois , qu'est-ce qu^on veut dire î 
Il me semble que tout se réduit à ce rai- 
soimement : DieuEST injuste , donc il n^existe 
pas. Ceci est curieux ! Autant vaut le Spinosa 
de Voltaire qui dît à Dieu : Je crois bien 
entre nous que vous rCexistez pas (1). Il 
faudra donc que le mécréant se retourne 
et dise : Que texistence du mal est un ar- 
gument contre celle de Dieu ; parceque si 
Dieu existait j ce mal^ qui est une injustice ^ 
rt existerait pas. Ah! ces messieurs sayent 
donc que Dieu qui n^eidste pas est juste par 
essence! Ils connaissent les attributs d^un 
être cliimérîque ; et ils sont en état de nous 
dire à point nommé comment Dieu serait fait 
si par hasard il y en avait un : en vérité il n'*y 
a pas de folie mieux conditionnée. S'il était 
permis de rire en un sujet aussi triste , qui 
ne rirait d'entendre des hommes qui ont 
fort bien une tête sur les épaules comme 
nous , argumenter contre Dieu de cette même 
idée qu'il leur a donnée de lui-même , sans 
faire attention que cette seule idée prouve 
Dieu , puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce 



^^ 



« ce qui a passé jusqu'à présent toutes les forces de la pliilosophîe. » 
(/Wd. Essajs, tom. IH, sect. vni. ▼. Beatly. onTruth.parl. II, ch. ii«} 
C3) Vo^ez la pièce très connue intitulée les Systèmes, 



DB SAINT-PÉTERSBOURG. 111 

qaî n'existe pas? En effet, Thomma peut-il 
se représenter à lui-même , et la peinture 
peut-elle représenter à ses jeux autre chose 
que ce qui existe ? Llnépoisable imagination 
de Baphael a pu couvrir sa fameuse galerie 
d'assemblages fentastiquies ; mais chaque pièce 
existe dans la nature. Il en est de même du 
monde moral : Thcmime ne peut concevoir 
que ce qui est; ainsi Taillée , pour nier Dieu , 
le ^a{çose. 

Au surplus , messieurs , tout ceci n'est 
«pi'une espèce de préface à Tidée favorite 
que je voulais vous communiquer* J'admets 
la supposition folle d'un dieu hypothétique , 
et j'admets encore que les lois de l'univers 
puissent être injustes ou cruelles à notre 
égard sans qu'elles aient d'anteur intelligent; 
ce qoi est cependant le comble de Textra* 
vagance : qu'en résulta^a-t-îl contre Texis- 
tence de Dieu? Rien du tout. L'intelligence 
ne se prouve à l'intelligence que par le nont^ne. 
Toutes les autres considérations ne peuvent 
se rapporter qu'à certaines propriétés ou qua- 
lités du sujet intelligent, ce qui na rien de 
commun avec la question primitive de l'exis- 
tence. 

Le nombre , messieurs , le nombre I ou l'or- 



nu 



t ! 2 Î.ES SOIPvKES 

dre et la symétrie; car Tordre n'est que le 
^nombre ordonné^ et la symétrie n'^est que 
Vordre aperçu et comparé. 

Dites-moi , je vous prie , si , lorsque Néron 
illuminait jadis ses jardins avec des torches 
dont chacune renfermait et brûlait un homme 
vivant, ralignement de ces horribles flam- 
beaux ne prouvait pas au spectateur une in- 
telligence ordonnatrice aussi -bien que la 
paisible illmnination faite hier pour la fête de 
S. M. Timpératrice-mère (1)? Si le mois de 
juillet ramenait chaque année la peste, ce 
joli cycle serait tout aussi régulier que celui 
dès moissons. Commençons donc à voir si le 
nombre est dans l'univers ; de savoir ensuite 
si et poiirquoiVh.ovûin& est traité bien ou mal 
dans ce même monde : c'est une autre ques- 
tion qu'on peut examiner une autre fois , et 
qui n'a rien de commun avec la première. 

Le nombre est la barrière évidente entre la 
brute et nous; dans l'ordre immatériel , comme 
dans l'ordre physique, l'usage du feu nous 
distingue d'elle d'une manière tranchante et 
ineffaçable . Dieu nous a donné le nombre , et 



(1) GeUe circonsiaace fixe la date du dialogue au 25 juilici. 

{Note de feditevr,) 



DB SAÔït-PÊTEBSBÔUaG* i i 3 

C^esl par le nombre qull se prouve à nous , 
comme c'^est par le nombre que Thomme se 
prouve à son semblable. Otez le nombre , 
vous ôtez les arts , les sciences , la parole et 
par conséquent Tîntelligence. Ramenez-le : 
avec lui reparaissent ses deux filles célestes , 
Pharmonie et la beauté ; le cri devient chant , 
le bruit reçoit le rhjthme , le saut est danse , 
la force s'appelle djnamique^ et les traces 
sont des Tî^wre^. Dne preuve sensible de cette 
vérité , c'est que dans les langues (du moins 
dans celles que je sais ^ et je crois qu il en 
est de même 4« celles que jlgnore) les mêmes 
mots expriment le nombre et la pensée : on 
dit , par exemple , que la raison d'un grand 
honmie a découvert la raison d'une telle pro- 
gression : on dît raison sage et raison in- 
verse , mécomptes dans la politique , et mé- 
comptes dans les calculs ; ce mot de calcul 
même qui se présente à moi reçoit la double 
signification , et Ton dit : Je me suis trompé 
dans tous mes calculs j quoiqu'il ne s'agisse 
du tout point de calculs. Enfin nous disons 
également : // compte ses écus , et // compte 
aller vous voir, ce que l'habitude seule nous 
empêche de trouver extraordinaire. Les mots 
relatifs aux poids , à la mesure , à l'équilibre , 
n. 8 



114 LES SOfUÉBS 

ramènent à tout moment, dans le discours, le 
nombre comme synonyme de la pensée on 
de sts procédés ; et ce mot de pensée même 
ne Tient-il pas d\uQ mot latin qui a rapport 
an nombre? 

L^intelligence comme la beauté se plait à 
se contempler :or, le miroir delInteUigence, 
c^est le nombre. De là vient le goût que nous 
avons tons pour la symétrie ; car tout être 
intelligent aime à placer et à reconnaître de 
tout côté son signe qui est Vordre. Pourquoi 
des soldats en uniforme sont-ils plus agréa- 
bles à la vue que sous Thabit commun ? pour- 
quoi aimons-nous mieux les voir marcher en 
ligne qu -à la débandade ? pourquoi les arbres 
dans nos jardins, les plats sur nos tables, 
les meubles dans nos appartements , etc. , 
doivent-ils être placés symétriquement pour 
nous plaire ? Pourquoi la rime , les pieds , les 
ritournelles , la mesure , le rhjfthme , nous 
plaisent-Us dans la musique et dans la poé- 
sie ? Pouvez-vous seulement imaginer qu'U y 
ait, par exemple , dans nos rimes plates (si 
heureusement nommées), quelque beauté in- 
trinsèque? Cette forme et tant d^autres ne 
peuvent nous plaire que parce que TinteUî- 
gence se plaît dans tout Ce qui prouve Tîntel- 



DB SÀ^T-PÉTBB&BOURG. 1 1 3 

Ugexice, et qijie son sigi^e priacipal est le 
nombre. Elle jffqit doac partout où elle 3e 
reeonaait , et le p|ai§ir qae nous cause la 
synpfcétrie ^ç s£^çu*ait a,Toir d!^autre racine \ mais 
împm. a^traQ^on <^e ce plaisir et n^exa^û-- 
noas qpe la chose en eUe-iiiénie. Gomme 
ces mots que je prononce dans ce moment 
TOUS prouv4^At Texistençe 4e celui q^i les pro-^ 
nonce , et que s^ils étaient écrits , ils la prou- 
veraient de même à tous ceux qui liraient 
ces mots arrangés suivant les lois de la syn- 
taxe j de même tous les êtres créés prouvent 
par leur syntaxe Texistence d^un sqpi'ême 
écrivain qui nous parle par ces signes; en 
effet , tous ces êtres sont des lettres dont I9 
réumon forme un discours qui prouve !Die^i , 
c'est-^rdire Tintelligence qui le prononce: 
car il ne peut y avoir de discours sans àm^ 
pcirlante , ni d^écritnre sans écrivain ; à modms 
qu^on ne veuille soutenir que la courhe que 
je tmce grossièrement sur le papier avec vj^ \ 
anneau de fil et un compas prouTe ti^n 
une tntelKgence qui Ta tracée , mais que c^tte 
même courbe décrite par une planète ne 
prouve rien; ou qu'aune lunette achroma- 
tique prouve hien Texistence de DoUond de 
Ramsden , etc. ; mais que l'œil , dont le mer- 

8. 



^w^t^w^^'"'^^^^^ 



116 LES SOiaËES 

veilleux înâtrament que je viens de nommée 
n'est qu'une grossière imitation, ne prouve 
point du tout l'existence d'un artiste suprême 
ni l'intention de prévenir l'aberration! Jadis 
un navigateur , jeté par le naufrage sur une 
île qu'il croyait déserte, aperçut en parcou- 
rant le rivage une figure de géométrie tracée 
sur le sable : il reconnut l'homme et rendit 
grâces aux dieux. Une figure de la même espèce 
aurait-elle donc moins de force pour être 
écrite dans le ciel , et le nombre n'est-il pas 
toujours le même^ de quelque manière qu'il 
nous soit présenté ? Regardez bien : il est 
écrit sur toutes les parties de l'univers et 
surtout sur le corps humain. Deux est frap* 
pant dans Téquilibre merveilleux des deux 
sexes qu'aucune science n'a pu déranger; il 
se montre dans nos yeux , dans nos oreil* 
les, etc. Trente-deux est écrit dans notre 
bouche ; et vingt divisé par quatre porte son 
invariable quotient à l'extrémité de nos quatre 
membres. Le nombre se déploie dans le ré- 
gne végétal, avec une richesse qui étourdit 
par son invariable constance dans les variétés 
infinies. Souvenez-vous, M. le sénateur, de 
te que vous me dites un jour, d'après vos 
amples recueils sur le nombre trois en partir 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 117 

colier : il est écrit dans les astres , sur la 
terre; dans Tintelligence de Thomme , dans 
son corps ; dans la vérité , dans la fable ; 
dans TEvangile , dans le Talmnd ; dans les 
Védas; dans tontes les cérémonies religieu- 
ses , antiques ou modernes , légitimes ou illé- 
gitimes , aspersions , ablutions , invocations , 
exorcismes , charmes , sortilèges , magie noire 
ou blanche ; dans les mystères de la cabale , 
de la théurgie , de Talchimie , de toutes les 
sociétés secrètes ; dans la théologie , dans la 
géométrie , dans la politique , dans la gram- 
maire, dans une infinité de formules ora- 
toires ou poétiques qui échappent à Tatten- 
tion inayertie; en un mot dans tout ce qui 
existe. On dira peut-être , dest le hasard : 
allons donc ! -^ Des fous désespérés s'y 
prennent d^une autre manière : ils disent (je 
Tai entendu ) que àest une loi de la nature. 
Mais qu'^est-ce qu^une loi? est-ce la volonté 
d^un législateur ? Dans ce cas ils disent ce que 
nous disons. Est-ce le résultat purement mé- 
canique de Certains éléments mis en action 
d^une certaine manière ? Alors , comme il faut 
que ces éléments, pour produire un ordre 
général et invariable , soient arrangés et agis- 
«ent eux-mêmes d'une certaine manièn» in- 



118 IE$ 80IBÉBS 

vtuiable, la question recoiiimeii€e , et il «e 
trouve qa'aa lieu d'une preuve de Tordre et 
de rintelligeQ€e qui Ta produit , il y en a 
dciux; tOHïme si plusieurs dés fêtés on grand 
nombre de fois amènent tocq^urs rqfie de 
six , Tintelligence sera prouvée par llnvaria- 
bîHté du nombre qui est Teffet , et par le 
travail intérieur de Tartiste qui est la cause. 

Dans une ville tout échauffée par le fer* 
ment philosophique , j'ai eu lieu de fisdre une 
singulière observation : c^est que Ta^ct de 
Tordre , de la symétrie , et par conséquent du 
.nombre et de TinteUigence , pressant trop 
vivement certains hommes que je me rap- 
pelle fort bien, pour échapper à cette tor- 
ture de la conscience , ils ont inventé un sub- 
terfuge ingénieux et dont ils tirent le plus 
grand parti. Ils se sont mis à soutenir qu*il 
est impossible de reconnaître tintention'k 
moins de connaître Vobjet de tintention: 
vous ne sauriez croire combien ils tiennent 
à cette idée qui les enchante, parce qu^elle 
les dispense du sens commun qui les tour- 
mente. Us ont fait de la recherche des inten- 
tions une affaire majeure, une espèce d^ar- 
cane qui compose, suivant eux, une pro- 
fonde science et d'immenses travaux. Je les 



DE SAINT-PÉTERSi)017R6. 119 

tu enfendus dire , en parlant d\in grand phy* 
siden qui avait prononcé qaelqae choâe dans 
ce genre : // ose iéles^er jusqtCaws^ causes 
finales ( c^est ainsi qu^ils appellent les inten- 
tions). Voyeâ le grand effort! Une autre fois 
ils avertissaient de se donner bien garde 
de prendre un effet pour une intention; ce 
qui serait fort dangereux , comme vous sexi- 
tez : car si Ton venait à croire que Dieu se 
mêle dWe chose qui va toute seule , ou quH 
a eu une telle intention tandis qu'ail en avait 
une autre , quelles suites funestes n^aurait pas 
une telle erreur ! Pour donner à Kdée dont 
je vous parle toute la force qu'elle peut avoir, 
j^ai toujours remarqué qirïls affectent de res- 
serrer autant qu^ils lé peutent la recherche 
des intentions dans le cercle du troisième 
régne. Ils se retranchetit pour ainsi dire dans 
la minéralogie et dans ce qu^ appellent la 
géologie^ où les intentions sont moins visi- 
blesi^ du moins pour eux, et qui leur pré- 
sentent dérailleurs le {dus vaste champ pour 

« 

j disputer et pour nier ( c'est le paradis de Tor^ 
gueîl); mais quant au régne de la vie, donf 
il part une voix un peu trop claire qui se fait 
entendre aux j^ eux , ils n'aiment pas trop en 
discourir. Souvent je leur parlais de Tanimal 



120 LES SOIRÉES 

par pure malice , toujours ils me ramenaient 
aux molécules , aux atomes , à la gravité , aux 
couches terrestres, etc. Que sas^ons-^ous ^ 
me disaient-ils toujours avec la plus comique 
modestie , que savons-nous sur les animaux ? 
le germinaliste sait-il ce que àest qitun 
germe ? entendons-nous quelque chose à tes-' 
sence de torganisatîon? a-t-on jait un seul 
pas dans la connaissance de la génération ? 
la production des êtres organisés est lettre 
close pour nous. Or, le résultat de ce grand 
mystère , le voici : c'est que Tanimal étant 
lettre close , on ne peut y lire aucune inten- 
tion. 

Vous croirez difficilement peut-être quHl 
soit possible de raisonner aussi mal; mais 
vous leur ferez trop d'^honneur. C'est ce 
qrfils pensent; ou du moins c'est ce qu'ils 
veulent faire entendre (ce qui n'est pas à 
beaucoup près la même chose). Sur des points, 
où il n'est pas possible de bien raisonner, 
l'esprit de secte fait ce qu'il peut ; il divague , 
tl donne le change, et surtout il s'étudie à 
laisser les choses dans un certain demi-jour 
favorable à l'erreur. Je vous répète que lorsque 
ces philosophes dissertent sur les intentions , 
ou , comme ils disent , sur les causes finales, 



DE SAINT-FfiTEBSBOURG. 12t 

(mais je n^aime pas ce mot), toujours ils 
parlent de la nature morte quand ils sont les 
maîtres du discours , évitant avec soin d^étre 
conduits dans le champ des deux premiers 
tégnes où ils sentent fort bien que le terrein 
résiste à leur tactique ; mais , de près ou de 
loin y tout tient à leur grande maxime , que 
VinterUion ne saurait être prouvée tant qu*on 
n'a pas prouvé tobjet de rintention; or je 
n'^imagine pas de sophisme plus grossier : 
comment ne voit-on pas (1) qu'il ne peut y 
avoir de symétrie sans fin , puisque ^a symé- 
trie seule est une fin du sym^riseur ? Un 
garde-temps , perdu dans les forêts d'Amé- 
rique et trouvé par un Sauvage, lui démontre 
la main et Pintelligence d'un ouvrier aussi 
certainement qu'il les démontre à M. Schub- 
bert (2). N'ayant donc besoin que d'une un 



(1) On voit très bien ; maïs fon est âcfaé de voir, et Ton voudrait ne 
pas voir. Oa a honte d'ailleurs de ne voir que ce que les autres voient, 
et de recevoir une démonstration ex ore infanitum et lactentitan. L'or- 
gueil se révolte contre la vérité, qui huste approcher les enfante. Bien- 
tôt Ist ténèbres du eceur s'élèvent jusqu'à l'esprit, et la cataracte est for- 
mée. Quant à ceux qui nient par pur orgueil et sans conviction ( le 
nombre en est immense), ils sont peut-être plus coupables que les 
premiers» 

(22) Savant astronome de l'académie des sciences de Saint- Péter»i 
bourg, distingué par une foule de connaissances que sa politesse tient 
constamment aux ordres de tout amateur qui veut en proGier. 



122 LES SOIRËSS 

paar tirer notre conclusion , ncyas ne sommes 
point obligés de répondre an sophiâ^e qui 
nous demande , quelle fin ? Je fais creuser 
un canal autour de mon château : Tun dit , 
c^est pour consen^er du poisson; Tautce, 
c^est pour se mettre a Pabri des voleurs : xak 
troisième enfin , c'est pour dessécher et ras* 
sainir le terrein. Tous peuvent se trom|)«r; 
mais celui qui serait bien sûr d^avoir raison , 
c^est celui qui se bornerait à dire : // ta fait 
creuser pour des fins à lui connues. Quant 
au philosophe qui viendrait nous dire : ce Tant 
ce que vous n'^êtes pas tous d^accord sur Fin- 
ce tentîon , j^ai droit de n^en voir aucune. Le 
ce lit du canal n'^est qu^im affaissement natu- 
ce rel des terres; le revêtement est une con- 
» crétion; la balustrade tfest que Touvrage 
ce d\m volcan ^ pas plus extraordinaire par 
ce sa régularité que ces assemblages d^aiguilles 
ce basaltiques qu^on voit en Irlande et ail- 
ce leurs, etc...5> 

LE CHEVALIER. 

Croyez-vous , messieurs , qu'il y eût ttn 
peu trop de brutalité à lui dire : Mon bon 
ami , le canal est destiné à baigner les fous , 
ce qu^on lui prouverait sur-le-champ ? 



»B SAnrr-FÉTBRSBOURG. 123 

LE SÉNATEUR. 

Je m^opposerais pour mon compte à cette 
manière de raisonner, par la raison tonte 
simple qn^en sortant de Tean j le philosophe 
aurait en droit de dire : Cela ne prouve 
rien. 

LE COIHTB, 

Ah ! quelle erreur est la vôtre j mon cher 
sénateur! Jamais Torgueil n^a dit: Xaitortjel 
celui de ces gens-là moins que tous les au- 
tres. Quand vous lui auriez donc adressé l'ar- 
gument le plus démonstratif, il vous dirait 
toujours : Cela ne prouve rien. Ainsi la ré- 
ponse devant toujours être la même , pour- 
quoi ne pas adopter Targument qui fait justice ? 
Mais comme ni le philosophe , ni le canal, ni 
surtout le château ne sont là , je continuerai , 
si vous le permettez. 

Ils parlent de désordre dans l^mivers; 
mais qu'^est-ce que le désordre? c'est une 
dérogation à V ordre apparemment ; donc on 
ne peut objecter le désordre sans confesser 
on ordre antérieur, et par conséquent Tin* 
teUigence. On peut se former une idée par- 
faitement juste de l^anivers en le voyant sous 



124 LBS SOIRÉES 

Taspect d'^un vaste cabinet d'histoire naturelle 
ébranlé par un tremblement de terre. La 
porte est ouverte et brisée ; il n'y a plus de 
fenêtres; des armoires entières sont tombées; 
d'autres pendent encore à des fiches prêtes à 
se détacher. Des coquillages ont roulé dans 
la salle des minéraux , et le nid d'un colibri 
repose sur la tête d'un crocodile. — Cepen- 
dant quel insensé pourrait douter de l'inten- 
tion primitive , ou croire que l'édifice fut 
construit dans cet état? Toutes les grandes 
]nasses sont ensemble : dans le moindre éclat 
d'une vitre on la voit tout entière; le vide 
d'une layette la replace : l'ordre est aussi 
visible que le désordre ; et l'œil , en se pro- 
menant dans ce vaste temple de la nature, 
rétablît sans peine tout ce qu'un agent fu- 
neste a brisé , ou faussé , ou souillé , ou dé- 
placé. Il y a plus : regardez de près , et déjà 
vous reconnaîtrez une main réparatrice. Quel- 
ques poutres sont étayées; on a pratiqué des 
routes au milieu des décombres ; 'et , dans la 
confusion générale , une foule âHanalogues 
ont déjà repris leur place et se touchent. Il 
y a donc deux intentions visibles au lieu 
d'une, c'est-à-dice Tordre et la restauration; 
mais en nous bornant à la première idée , le 



DB SAmT-FÉTERSBOURG. 125 

désordre supposant nécessairement tordre f 
celui qui argumente du désordre contre Texis- 
tence de Dieu la suppose pour la com- 
battre. 

Vous voyez à quoi se réduit ce fameax 
argument : Ou Dieu a pu empêcher le mal 
que nous voyons , et il a manqué de bonté ; 
ou voulant t empêcher il ne Va pu ^ et il a 
manqué de puissance. — Mon Dieu ! qu'est-ce 
que cela signifie? Il ne s'agit ni de toute- 
puissance ni de toute-bonté; il s'agit seule- 
ment dexistence et de puissance. Je sais 
bien que Dieu ne peut changer les essences 
des choses; mais je ne connais qu'une infi- 
niment petite partie de ces essences , de ma- 
nière que j'ignore une infiniment grande quan- 
tité de choses que Dieu ne peut faire, sans 
cesser pour cela d'être tout-puissant. Je ne 
sais ce qui est possible , je ne sais ce qui est 
impossible ; de ma vie je n'ai étudié que le 
nombre; je ne croîs qu'au nombre; c'est le 
signe , c'est la voix , c'est la parole de l'in- 
teUigence; et comme il est partout, je la 
vois partout. 

Mais laissons là les athées , qui heureuse- 
ment sont très peu nombreux dans le mon- 



\16 iM soffiixs 

de ( 1 ) , et reprenons la qp;iestion avec le 
théisme. Je veux me montrer tout aussi com- 
plaisant à son égard que je Tai été avec Ta- 
thée; cependant il ne trouvera pas mauvais 
que je commence par lui demander œ que 
c'est qu'une injustice ? S'il ne mVcwde pa3 
que c^est un acte qui viole um loi^ \^ mot 
n'aura plus de sens^; et s^U ne m'accorde p^ 
que la loi est la volonté d'un législateur^ 
manifestée à ses sujets pour être la régie de 
leur conduite , je ne comprendrai pas mieu^ 
le mot de loi que celui d^injustiçe. Or je com^ 
prends fort bien comment une loi humaine 
peut être injuste y lorsqu'elle viole une loi 
divine ou révélée , ou innée ; mais le iégisla^ 
teur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc 
qu'une injustice de Dieu à l'égard de l'honmie ? 
Y aurait-il par hasard quelque législateur 
commun au-dessus de Dieu qui lui ait prescrit 
la manière dont il doit agir envers l'homme ? 
Et quel sera le juge entre lui et nous ? IS le 
théiste croît que Tîdée de Dieu Remporte 



(1) Je ne sais s'il y a peu d'athées dans le inonde , mais je sais 
Inen que la philosophie çntiére du dernier siècle est tout^-fiât athéis- 
tique. Je trouve même que l'athéisme a sur elle l'avantage de la fran- 
chise. Il dit : JeneUvoU pas; l'autre dit : JSr fM le voi» pa$ là ; maïs 
jamais elle ne dit autrement : jeb trouve moins honnêu. 



DK SAINT-PËTEBSBOUR^. 12^ 

point celle d^niie justice semblable à la nôtre , 
de qaoi se plaint-il? il ne sait ce qull dit. 
Que si , au contraire , il croit Dieu juste sui- 
vant nos idées , tout en se plaignant des in- 
justices qu^il remarque dans Tétat où nous 
sommes j il admet , sans y faire attention , 
une contradiction monstrueuse , c'^est-à-dire 
Cinjustice à^un Dieu juste. — Un tel ordre 
de choses est injuste; donc il ne peut avoir 
lieu sous r empire d'un Dieu juste : cet argu- 
ment n^est qu'aune erreur dans la bouche d^un 
athée , mais dans celle du théiste c^est une 
absurdité ; Dieu étant une fois admis , et sa 
justice Tétant aussi comme un attribut néces- 
saire de la divinité , le théiste ne peut plus 
revenir sur &ts pas sans déraisonner , et il doit 
dire au contraire : Un tel ordre de choses a 
lieu sous Pempire d^un Dieu essentiellement 
juste : donc cet ordre de choses est juste par 
des raisons que nous ignorons; expliquant 
Tordre des choses par les attributs , au lieu 
d'accuser follement les attributs par Tordre 
des choses. 

Mais j'accorde même à ce théiste supposé 
la coupable et non moins folle proposition , 
qiCil rCjr a pas m,oyen de justifier le carao 
tère de la Divinité. 



128 LES SOIRÉÎÎ* 

Quelle conclusion pratique en tii*eron^ 
nous ? car c^est surtout cela dont il s^agît^ 
Laissez-moi , je vous prie , monter ce bel ar* 
gument : Dieu est injuste^ cruel ^ impitoya^ 
hle; Dieu se plaît au malheur de ses créa- 
tures; donc... y c'est ici oii j'attends les mur- 
murateurs ! — Donc apparemment // ne faut 
pas le prier. — Au contraire , messieurs ; et 
rien n'est plus évident : donc il faut le prier 
et le servir aç^ec beaucoup plus de zèle et 
d^anxiété que si sa miséricorde était sans 
bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais 
vous faire une question : si vous aviez vécu 
sous les lois d'un prince f*je ne dis pas mé- 
chant, prenez bien garde, mais seulement 
sévère et ombrageux, jamais tranquille sur 
son autorité , et ne sachant pas fermer l'œil 
sur la moindre démarche de ses sujets , je 
Itérais curieux de savoir si vous auriez cru 
pouvoir vous donner les mêmes libertés que 
sous l'empire d'un autre prince d'un caractère 
tout opposé , heureux de la liberté géné- 
rale , se rangeant toujours pour laisser passer 
l'homme , et ne cessant de redouter son pou- 
voir , afin que personne ne le redoute ? Cer- 
tainement non. Eh bien ! la comparaison 
saute aux yeux et ne souffre pas de réplique^ 






DE SAINT-PËTfiRSfiOURG. 129 

Plus Dieu nous semblera terrible , plus iiouâ 
devrons redoubler de crainte reUgieuse en- 
vers lui, plus nos prières devront être ar- 
dentes et infatigables : car rien ne nous dit 
que sa bonté y suppléera, La preuve de Texis- 
tence de Dieu précédant celle de ses attri^ 
buts , nous savons qu^il est avant de savoir ce 
qiCil est; même nous ne saurons jainais 
pleinement ce qu'il est. Nous voici donc pla- 
cés dans un empire dont le souverain a pu- 
blié une fois pour toutes les lois qui régissent 
tout. Ces lois sont, en général, marquées au 
coin d^une sagesse et même d^une bonté 
frappante : quelques-unes néanmoins (je le 
suppose dans ce moment) paraissent dures , 
injustes même si Ton veut : là-dessus , je le 
demande à tous les mécontents , que faut-il 
faire ? sortir de l'empire, peut-être ? impossi- 
ble: il est partout, et rien n^ést hors de lui. Se 
plaindre, se dépiter , écrire contre le souverain? 
c'est pour être fustigé ou mis à mort. Il n'y a 
pas de meilleur parti à prendre que celui de la 
résignation et du respect , je dirai même de 
t amour ; car, puisque nous partons de la sup- 
position que le maître existe, et qu'il faut abso- 
lument jcmr, ne vaut-il pas mieux (quel qu'il 
soit) le servir par amour que sans amour? 

TT. 9 



130 LBS S(MRÉB8 

Je ne reviendrai point sur les arguments 
avec lesquels nous avons réfuté, dans nos 
^écéJents ^itretîens^ les plaintes qu'on ose 
élever contre la providence ^ mais je crois 
devoir ajouter qu^il y a dans ces plaintes 
quelque chose dlntrinsèquement faux et 
même de niais , ou coimne disent les An- 
glais , un certain non sens qui saute aux 
yeux. Que signifient en effet des plaintes ou 
stériles ou coupables , qui ne fournissent 
à rhomme aucune conséquence pratique^ 
aucune lumière capable de Téclaîrer et de 
le perfectionner ? des plaintes au contraire 
qui ne peuvent que lui nuire , qui sont 
inutiles même à Tathée , puisqu'^elles n'ef- 
fleurent pas la première des vérités et qu'elles 
prouvent même contre lui ? qui sont enfin à 
la fois ridicules et funestes dans la bouche 
du théiste , puisqu'elles ne sauraient aboutir 
qu^à lui ôter l'amour en loi laissant la crainte ? 
Pour moi je ne sais rien de si contraire aux 
plus simples leçons du sens commun. Mais 
savez-vous, messieurs, d'où vient ce débor- 
dement de doctrines insolentes qui jugent 
Dieu sans façon et lui demandent compte de 
ses décrets ? Elles nous viennent de cette 
phnlange nombreuse qu'on aj^elle les sa- 



DS SAINT-PÊTiSRSBOlTlitG. 131 

vaïits j et que nous n^avons pas sa tenir dans 
ce siè<!:le à leui' place , qui est la seconde. 
Autrefois il y avait très peu de savants , et 
un très petit nombre de ce très petit nombre 
était impie ; aujourd'hui on ne voit que sa- 
vants : c^est un métier , 'c'est une foule , 
c^est un peuple ; et parmi eux Pexception , 
déjà si biste , est devenue régie. De toutes 
parts ils ont usurpé une influence sans bor- 
nes ; et cependant , s'il y a une chose sûre 
dans le monde, c'est , à mon avis, que ce 
n'est point à la science qu'il appartient de 
conduire les hommes. Rien de ce qui est 
nécessaire ne lui est confié : il faudrait avoir 
perdu Tesprit pour croire que Dieu ait chargé 
les académies de nous apprendre ce qu'il 
est et ce que nous lui devons. Il appartient 
aux prélats, aux nobles, aux grands officiers 
de Tétat d'être les dépositaires et les gardiens 
des vérités conservatrices ; d'apprendre aux 
nations ce qm «st mal et ce qui est bien ; ce 
qui est vrai et ce qui est faux dans l'orâre 
moral et spirituel : les autres n'^ont pas droit 
de raisonner sur ces sortes de matières. Ils 
ont les sciences naturelles pour s'amuser : de 
quoi pourraient-ils se plaindre ? Quant à ce- 
lui qui parle ou écrit pour ôter un dogme na- 

9. 



132 LES SOIRÉES 

tîonal an peuple , il doit être peûda comme 
volem* domestique. Rousseau même en est 
convenu, sans songer à ce qa'û deniandait 
pour luî(1). Pourquoi a-t-on commis l'impru- 
dence d^accorder la parole à tout le monde 7 
C'est ce qui nous a perdus* Les philosophes 
(ou ceux qu'on a nommés de la sorte) ont 
tous un certain orgueil féroce et rebelle qui 
ne s'accommode de rien : ils détestent sans 
exception toutes les distinctions dont ils ne 
jouissent pas; il n'y a point d'autorité qui ne 
leur déplaise: il n^ a rien au-dessus d'eux 
qu'ils ne haïssent. Laissez-les faire , ils atta- 
queront tout, même Dieu, parce qu'il est 
maître. Voyez si ce ne sont pas les mêmes 
hommes qui ont écrit contre les rois et contre 
celui qui les a établis ! Ah ! si lorsque enfin 
la terre sera rafTermie 

LS SÉNATEUR. 

Singulière bizarrerie du climat ! après une 
journée dessins chaudes , voilà le vent qui 
fraîchit au point que la place n'est plus te- 
nable. Je ne voudrais pas qu'un homme 



(1) Contrat iociul^ 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 133 

échauffé se trouvât sur cette terrasse ; je ne 
voudrais même pas y [tenir un discours trop 
animé. U y aurait de quoi gagner une ex- 
tinction de voix. A demain donc , mes bons 
amis. 



FIN DU HUmÉMB ENTRETIEN. 



••• 



NOTES WJ HOTTIÈME ENTRETIEN. 



N<> I. 



( Page 108. Ce dogme est si plausible qu'il s'empare pour ainsi dire 
du bon sens et n'attend pas la révélation.) 

Les livres mêmes des protestants présentent plusieurs témoignages 
favorables ù ce dogme. Je ne me refuserai point le plaisir d'en citer un 
des plus frappants , et que je nirai point exhumer d'un irt-foL Dans 
les Mélanges êxtraiitéetptpkrs éè maâamt Nedtirj ^éditeur, M. Nec- 
ker, rappelle au sujet de la mort de son incomparable épouse ce mot 
d'une femme de campagne : « Si celle-là n'est pas reçue en paradis , 
« nous sommes tous perdus. » Et il ajoute : Ah ! sans douté elle y est 
dans ce séjour céleste ; elle y est ou elle t sera , et son crédit y ser- 
vira ses amis /(Observations de l'éditeur, tom. I,p. 15.) 

On conviendra que ce texte exhale une assez forte odeur de Callio- 
licisme , tant sur le purgatoire que sur le culte des saints ; et l'on ne 
saurait » je crois, citer une protestation plus naturelle et plus sponlc- 
née du bon sens contre les préjugés de sectes et d'éducation. 



H. 



( Page 108. Ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent que 
le purgatoire.) 

Le docteur Beatlic , en parlant du VI" livre de l'Euéide , dit qi/on- 
y trouve une théorie sublime des récompenses et des châtiments de f autre 
vie y théorie prise probablement des Pythagoriciens et des Platoniciens,^ 
qui la devaient eux-mêmes à une ancienne tradition. Il ajoute que ce 
aysfhne, quoique imparfait, s^accorde avec les espérances et les craintes 
^r l'homme, et avec leurs notions naturelles du vice et de la vertu , assex^ 



DU HUITIÈME ENTRETIEN. 135 

pour rendre le récit du poète intéressant et pathétique à Vexcèa. ( Oa 
Thruth., part. III, ch. ii, in-8o, p. 221 , 223.) 

Le docteur , en sa qualité de protestant , ne se permet pas de parler 
plus clair ; on voit cependant combien sa raison s'accommodait d'un 
système qui renfermait surtout lugentes campos. Le Protestantisme, 
qui s'est trompé sur tout , comme il le reconnaîtra bientôt , ne s'est 
jamais trompé d'une manière plus anti-logique et plus anti-divine que 
sur l'artide du purgatoire. 

Les Grecs appelaient les morts les souffrants, (Oî xsxyutyjxdrefi , oi 
nx/iàvTii, ) Glarke , sur le 278* vers du lîl® livre de l'Iliade , et Er- 
nesti dans son Lexique , ( in KAMNQ ) prétendent que cette exprès* 
sion est exactement synonyme du latin vitûfunctusi ce qui ne peut 
être vrai , ce me semble, surtout à l'égard de la seconde forme /a/iiôv- 
Tî<, le vers d'Homère où se trouve celte expression remarquable in- 
diquant, sans le moindre doute, la vie et la souffrance actuelles, 

Ksci iroro/iioi, xai ysila, xxt ot ûnivcpAe KAMONTAS 

(Ilom, //iad., m. 278.) 

m. 

(Page 110. Puisqu'on ne saurait avoir l'idée de ce qui n'existe pas. ) 

Mallebranche , après avoir exposé cette belle démonstration de l'exis- 
tence de Dieu par l'idée que nous en avons , avec toute la force , toute 
la clarté, toute l'élégance imaginable , ajoute ces mots bien dignes de 
lui et bien dignes de nos plus sages méditations : Mais, dit-il, il est 
assez inutile de proposer au commun des hommes de ces démonstrations 
que r on peut appeler personnelles {Mallebr,^ Rech, de la Vér,, liv. H, 
cliap. XI. ) Que toute personne donc pour qui cette démonstration est 
faite s'écrie de tout son cœur : Je vous remercie de n'être pas comme 
WM de ceux-là. Ici la prière du piiarisien est permise et même or- 
donnée, pourvu i[U eu la prononçant, la personne ne pense pas du 
tout à ses talents , et n'éprouve pas le plus léger mouvement de haine 
contre ceux-lû.. 



136 NOTES BU HUITIEME ENTRETIEN. 



IV. 



(Page 118. Us ont fait de la recherche des intentions une aflaire 
majeure , une espèce dJarcane. ) 

Un de ces fous désespérés , remarquable par je ne sais quel orgueil 
aigre, immodéré, repoussant, qui donnerait à tout lecteur Tenvie 
d'aller battre Fauteur s'il était vivant , s'est particulièrement distingué 
parle parti qu'il a tiré de ce grand sophisme. Il nous a présenté une 
théorie des fins qui embrassei'ait les ouvrages de Vart et ceux de la nw 
tiire ( un soulier, par exemple, et une planète), et qui proposerait 
des règles d^ analyse pour découvrir les vues â^un agent par Vinspection 
de son ouvrage. On vient , par exemple , d'inventer le métier à bas : 
vous êtes tenu de découvrir par voie d* analyse les vues de Vartiste , et 
tant que vous n'avez pas deviné qu'il s'agit du bas de soie , il n'y a 
point de jfn, et, par conséquent, point d'artiste. Cette théorie est des- 
tinée à remplacer les ouvrages où elle est faiblement traitée ; car la plu- 
part des ouvrages écrits jusqu'à présent sur les cames finales, renferment 
des principes si hasardés , si vagues, des observations si puériles et si 
décousues , des réflexions si triviales et si déclamatoires , qu'on ne doit 
pas être surpris qu'ils aient dégoûté tant de personnes de ces sortes de 
lectures. Il se garde bien , au reste , de nommer les auteurs de ces ou- 
vrages si puérils, sr déclamcuoires ^ etc.; car il aurait fallu noHuner 
tout ce qu'on a jamais vu de plus grand , de plus religieux et de plus 
niraable dans le monde, c'est-à-dire, tout ce qui lui ressemblait le 
moins. 



NEUVIÈME ENTRETIEN. 



4M«i 



LE SÉNATBUB. 

Eh bien, M. le comte, ètes-vons prêt 
sxsr cette question dont vous nons parUez 
hier (1) 7 

LE GOHTB. 

Je n^onblierai rien , messieurs , pour voos 
satisfaire , selon mes forces; mais permettez- 
moi d^abord de tous Êiire observer que 
toutes les sciences ont des mystères, et 
qu^elles présentent certains points où la théo* 
rie en apparence la plus évidente se trouve 
en contradiction avec Texpérience. La poli- 
tique , par exemple , offire plusieurs preuves 
de cette vérité. Qu^ a-t-il de plus extrava- 
gant en théorie que la monarchie hérédi- 

(l)ros/. pag.108 



138 LES somÉBis 

taire? Nous en jugeons par rexpérîencej 
mais si Ton n^avait jamais oui parler de gou- 
vernement, et qu^il fallût en choisir un, 
on prendrait pour un fou celui qui délibé- 
rerait entre la monarchie héréditaire et Té- 
lective. Cependant nous savons, dis-je, par 
Texpérience, que la première est, à tout 
prendre , ce que Ton peut imaginer de mieux^ 
et la seconde de plus mauvais. Quel argu- 
ment ne peut-on pas accumuler pour établir 
que la souveraineté vient du peu[^ I Cen- 
dant il n^en est rien. La souveraineté ert 
toujonrs;7ma , jamsds donnée; et une seconde 
théorie plus profonde découvre ensuite qu'ail 
en doit être ainsi. Qui ne dirait que la meil- 
leiire constUxition politique est celle qui a 
été délibérée et écrite par des hommes d^état 
parfaitement au fait du caractère de la na- 
tion, et qui oat prévu tous les cas? néanmoins 
nen n^t pJns faux. Le peiqile le mieux 
coostitué est celm qoi a le moms écrit de 
lois consiitutîoniielies ; et toute constitution 
écrite tst imucfi. Vous n^vea pas oublié ce 
?our oji le pnofiBsseur P. ... ^ déchaîna si fort 
ici contre la vénalité des charges établies en 
France^ Je ne crois pas en effet qu'il y ait 
rien de plus révoltant au premier coup d'oeil ,, 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 139 

«t (cependant il ne fut pas difficile de faîre 
sentir , même au professeur, le paralogisme 
qui considérait la TénaKté en eUe-mémej 
aa lieu de la considérer seulement comme 
moyeu tt hérédité s et j'eus le plaisir de vous 
couvaînci^ quHme ma^strature héréditaire 
était ce qu'on pouvait imaginer de mieux 
(NI France. 

Ne soyons donc pas étonnés ^, dans 
d^utres branches de nos connaissances , en 
métaphysique swtout et en histoire natu- 
relle , nous rencontrons des propositions qui 
scandalisent tout à fait notre raison , et qui 
cependant se trouvent ensuite démontrées par 
les r^onnements les phis solides. 

Au n<xmbre de ces propositions , il faut 
sans doute ranger comme une des plus im- 
portantes celles que }e me contesntai d^énon- 
cer luer^ ^uc le juste , souffrant volontiU'^ 
rement , ne satisfait pas seulement pour &»- 
même , mais pour le coupable , qui , de lui- 
même , ne pourrait s^acquitter. 

Au lieu de vous parler moi-même, ou si 
vous voulez, avant de vous parler moi-même 
sur ce grand sujet, permettez, mes^eurs, 
que je vous cite deux écrivains qui Font traité 
chacun à leur manière , et qui, sans jamais 



140 LES SOmËES 

s'être lus ni connus mntaellement , se sont 
rencontrés avec nn accord surprenant. 

Le premier est un gentOhomme anglais , 
nommé Jennyngs , mort en 1787, homme 
distingué sous tous les rapports , et qui s^est 
fait beaucoup d'honneur par un ouvrage 
très court , mais tout à fait substantiel , in- 
titulé : Examen de téi^idence intrinsèque du 
Christianisme. Je ne connais pas d^ouvrage 
plus original et plus profondément pensé. 
Le second est Tauteur anonyme des Consi- 
dérations ^ur la France (1 ) , publiées pour 
la première fois en 1 794. Il a été longtemps 
le contemporain de Jennyngs , mais sans 
avoir jamais entendu parler de lui ni de son 
livre avant Tannée 1 803 ; c^est de quoi vous 
pouvez être parfaitement sûrs. Je ne doute 
pas que vous n^entendiez avec plaisir la lec- 
ture de deux morceaux aussi singuliers par 
leur accord. 

tJS COMTE. 

Avez-vous ces deux ouvrages ? Je les lirais 
avec plaisir , le premier surtout , qui a tout 
ce qu^il £iut pour me convenir, puisqu^l 
est très bon sans être long. 

(t) Le comte de Haistre luinoiénie. 



DB saint-p£tbrsboubg. 141 

LE COMTE. 

3e ne possède ni Tun ni Tautre de ces deux 
ouvrages , mais vous voyez dlci ces volumes 
immenses couchés sur mon bureau. G^est là 
que depuis plus de trente ans j^écris tout ce 
que mes lectures me présentent de plus frap- 
pant. Quelquefois je me borne à de simples 
indications ; d^autres fois je transcris mot à 
mot des morceaux essentiels ; souvent je les 
accompagne de quelques notes • et souvent 
aussi j^ place ces pensées du- moment, ces 
illuminations soudaines qui s^éteignent sans 
fruit. si Téclaîr n'est fixé par récriture. Porté 
par le tourbillon révolutionnaire en diverses 
contrées de TEnrope , jamais ces recueils ne 
m'ont abandonné ; et maintenant vous ne sau- 
riez croire avec quel plaisir je parcours cette 
immense collection. Chaque passage réveille 
dans moi une foule dHdées intéressantes et 
de souvenirs mélancoliques mille fois plus 
doux que tout ce qu'on est convenu d'appe- 
ler plaisirs. Je vois des pages datées de 
Genève, de Rome, de Venise, de Lausanne. 
Je ne puis rencontrer les noms de ces viUes 
sans me rappeler ceux des excellents amis 
que j'y ai laissés , et qui jadis consolèrent 



142 LES SOIREES 

mon exil. Quelques-uns n^existent plus , msià 
leur mémoire m^est sacrée. Souvent je tombe 
«or des feoilleis» écrites sous ma dictée par 
un enfant bien-aimé que la tempête a séparé 
de moi. Seul dam ce cabinet solitaire, je 
lui tends les bras j et je crois renlendre qui 
m'^appeUe à son tour. Une certaine date me 
rappelle ce moment où , stu* les bords d^vai 
fleuye étonné de se voir pris par les glaces , 
je mangeai avec un évéque finançais un diner 
que nous avions préparé nous-mêmes. Ce 
jour-là j^étais gai, j^avais la force de rire 
doucement avec Texcellent homme qui m^at* 
tend aujourd'hui dans un mdQlem* monde ; 
mais la nuit précédente, je Tavais passée à 
Tancre sur une barque découverte, au mi* 
Heu d'une nuit profonde , sans feu ni lu- 
mière, assis sur des cofires avec toute ma 
famille , sans pouvoir nous coucher ni même 
nous appuyer un instant, n'^entendant que 
les cris sinistres de quelques bateliers qui ne 
cessaient de nous menacer, et ne pouvant 
étendre sur des tètes chéries qu'une miséra- 
ble natte pour les préserver d^une neige fon- 
due qui tombait sans relâche 

Mais , bon Dieu ! qu'est-ce donc que je 
dis , et oii vais-je m'égarer ? M. le chevalier, 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 143 

TOUS êtes plus près; voulez-vous biea prendre 
le volume B de mes recueils, et sans me 
répondre surtout y lisez d^abord le passage 
de Jennyngs, comme étant le premier en 
date : vous le trouverez à la page 525* J^ai 
posé le signet ce matin. 

— En effet , le voici tout de suite. 

f^ue de t évidence de la religion chrétienne 
considérée en elle-même y par M. Jennjrngs , 
traduite par M. Le Tourneur. Paris , 1769. 
in-12. Conclusion, n** 4^ p. 517. 

ce Notre raison ne peut nous assurer que 
ce quelques souffrances des individifô ne soient 
ce pas nécessaires au bonheur du tout; elle 
ce ne peut nous démontrer que ce ne soit 
ce pas de nécessité que viennent le crime et 
ce le châtiment ; qu'ils ne puissent pas pour 
oe cette raison être imposés sur nous et levés 
ce comme .une taxe sur le bien général j ou 
c< que cette taxe ne puisse pas être payée 
ce par un être aussi*bien que par un antre , 
ic et que, par conséquent , si elle est volon- 
cc tairement offerte , elle ne piûsse pas être 
ce justement acceptée de Tinnocent à la place 

« du coupable Dès que nous ne con- 

cc naissons pas la source de mal^ nous ne 
<t pouvons pas juger ce qui est ou rfest pas 



1 M LES SOIRÉES 

(1 le remède efficace et convenable. Il est h 
c<^ remarquer que, malgré Tespèce d^absar- 
cc dite apparente que présente cette doctrine , 
ce elle a cependant été universellement adoptée 
ce dans tous les Âges. Aussi loin que Thistoire 
ce peut faire rétrograder nos recherches dans 
ce les temps les plus reculés, nous voyons 
ce toutes les nations , tant civilisées que bar- 
ce bares , malgré la vaste différenée qui les 
ce sépare dans toutes leurs opinions relig^en- 
ce ses, se réunir dans ce point et croire 
ce à Pavantage du moyen d^apaiser leurs dienx 
ce offensés par des sacrifices , c^est-à-dire 
ce par la substitution des souffrances des 
ce autres hommes et des autres animaux. Ja- 
ce mais cette notion n^a pu dériver de la rai* 
ce son, puisqu'elle la contredit; ni de Ti- 
ce gnorance , qui n^a jamais pu inventer nn 
ce expédient aussi inexplicable ;... • ni de Par- 
ce tifice des rois et des prêtres , dans la 
ce vue de dominer sur le peuple. Cette doc- 
ce trîne n'a aucun rapport avec cette fin. 
ee Nous la trouvons plantée dans Tesprît des 
ce Sauvages les plus éloignés qu^on découvre 
ce de nos jours , et qui n'ont ni rois ni pré- 
ce très. Elle doit donc dériver d'un instinct 
ce naturel ou d'une révélation surnaturelle; 



DE éAUrr-PËTER^BOURG. \AS 

èc et iSine ou Tantre sont égaleûient des opé- 
c( rations de la puissance divine. ... Le Chris- 
ce tianisme nous a dévoilé plusieurs vérités 
ce importantes dont nous n^avions précédem- 
t( ment aucune connaissance , et parmi ce.< 
ce vérités celle-ci ,.... que Dieu veut bien 
ce accepter les souffrances du Christ comme 
te une expiation des péchés du genre hu- 

ce main Cette vérité n^est pas moins in- 

ce tellîgîble que celle-ci Un homme ac- 

ce quitte les dettes dun autre homme (1), 
ce Mais.... pourquoi Dieu accepte ces puni- 
ce lions , ou à quelles fins elles peuvent servir , 
ce c^est sur quoi le christianisme garde le 
ce silence ; et ce silence est sage. Mille in- 
ce structions n^auraient pu nous mettre en état 
ce de comprendre ces mystères, et consé- 
c« quemment il n'exige point (jae nous sa- 



(i) li e^it difficile daus ces sortes de maliéres d'apercevoir quelque 
cliofie qui ait échappe àBellarniia. Saiiafactio , dît-il , est coifqtemaliù 
pcenœ vel soluiio debiti : potest autem tmm ita pro aJh pomam compen' 
Mre vel debinan solvert , ut ille S€Uûtfacere mérita dici poxsit. C'est- 
à-dire i 

La- compensation d'une peine ou le paiement d^unif dotlc est ce 
<|a'on nomme satisfactiotim Or, un horame peut , ou compenser une 
pcùe ou payer une dette pour un autre Jiomme, de manière qu'on 
puisse dire ayec vérité que oelni-là a saiisfait. ( Rob* Bellarniiui 
controv. christ. fideiàe indulgentiis, tib. I, cap. II, Ingolst., 1601 « 
i»4bl.,tom. 3, col. 1493.) 

u. 1 



146 LES SOIRÉES 

ce chions ou. que nous croyions rien sur la 
forme de ces mystères, w 

Je vais lire maintenant Tautre passage tiré 
des Considérations sur la France ^ 2® édi- 
tion , Londres, 1797, în-8^ , chap. 3, 
pag. 53. 

ce Je sens bien que , dans toutes ces con* 
ce sidérations , nous sommes continuellement 
ce assaillis par le tableau si fatigant des in- 
ce nocents qui périssent avec les coupables ; 
« mais sans nous enfoncer dans cette qqes- 
ce tîon qui tient à tout ce qu'il y a de plus 
ce profond , on peut la considérer seulement 
ce dans son rapport avec le dogme universel 
ce et aussi ancien que le monde , de la rêver- 
ce sibilité des douleurs de ^innocence au 
ce profit des coupables^ 

ce Ce fut de ce dogme , ce me semble , 
ce que les anciens firent dériver Tusage des 
ce sacrifices qulls pratiquèrent dans tout Tu- 
» nivers, et qu'ils jugeaient utiles , non- 
ce seulement aux vivants , maïs encore aux 
ce morts (1); usage typique que Thabitude 

(1) Ils sacrifiaient , au pied de la lettre, pour h repos des âmes. — 
Mais, dit Platon, on dira que nous serons punis dans fcnfrr , ou dana 
noire personne , ou dans celle de nos descendants , pour les crimes qui 
NOUS avons cemmis dam le monde. A cela on peut répondre qv^il y o 



DE SALNT-PÉTEKSBOURG. 147 

a nous fait envisager sans étonnement, mais 
a dont il n'est pas moins difficile d'atteindre 
c< la racine . 1 ' 

ce Les dévouements^ si fanysux dans Pan* 
ce tiquité, tenaient encore au même dogme, 
(t Décius avait la foi que le sacrifice de sa 
ce vie serait accepté par la divinité, et qu^il 
ce pouvait faire équilibre à tous tes maux 
Cl qui menaçaient sa patrie (1). 

ce Le Christianisme est venu consacrer ce 
«e dogme qui est infiniment naturel à lliomiue, 
Cl quoiqu'il paraisse difficile d^ arriter par 
« le raisonnement. 

ce Ainsi, il peut y avoir eu dans le cœur 
Cl de Louis XVI, dans celui de la céleste 
ce Elisabeth, tel mouvement, telle accepta- 
cc lion , capable de sauver la France, 

ce On demande quelquefois à quoi servent 
ce ces austérités terribles exercées par cer- 
ce tains ordres religieux , et qui sont aussi 
ce des dés^ouements ; autant vaudrait préci- 
cc sèment demander à quoi sert le Christîa- 

' "M iii . i n n m 1 <iwi«i f iM m i nM iiia I t »ii « ** 

dtê sacrifices très-puissants pour V expiation des péchés , et que les dieux 
se laissent fléchir ^ comme V assurent de très-grandes villes, et les poètes 
enfants des diciuc, et les prophètes envoyés des dieux. ( Plat., de Rep. 
opp., tom. VI , édit. Bipont,, p. 425. Litl. P. p. 226. Lill. A. ) 

(I) Pîaculum omni deorum irœ omnes mnas peiicutaqtu 

vl» (Uis snpcvis infaisrftcijî se unum ver tu. (Til. lâv. Vllf , 10.) 



■«■•«p 



mmmmmmmmf^tmttm 



l 48 LES SOIRKËS 

ce aisme, puisqu'il repose tout entier sut 
c< ce même dogme agrandi , de tinnocence 
ce payant pour le crime. 

ce L'autorité qui approuve ces ordres choi- 
cc sit quelques hommes et les isole du monde 
ce pour en faire des conducteurs. 

ce il n'y a que violence dans Tunivers ; 
ce mais nous sommes g&tés par la philoso- 
ce phie moderne, qui nous a dit que tout 
ce est bien , tandis que le mal a tout souillé, 
<^e et que dans un sens très vrai, tout est 
ce mal^ puisque rien n'est à sa place. La note 
ce tonique du système de notre création ayant 
ce baissé , toutes les autres ont baissé propor- 
ce tionnellement , suivant les règles de Thar- 
cc monie. Tous les êtres gémissent (1) et 
ce tendent avec effort et douleur vers un au- 
c( tre ordre de choses. i> 

Je suis persuadé , messieurs , que voufi 



(I) Saint Paul aux Romains t YIII^ 19 et siht. 

Le système de la palingénésie de Giarles Boiuiet a quelques points 
de contact airec le texte de saint Paul ; mais cette idée ne l'a pas con- 
duit à celle d'une dégradation antéiieore* Elles s'accordent cependant 
Turl bien. Le coup terrible frappé sur l'homme par la main di^ne pro- 
duisit nécessairement un contre-coup sur toutes les parties delà nature, 

KAITH FELT THK WOCM». 

(Bfiltons's Par. lostlX, 783 ) 

V«tU nonniuoi lou:» les cires géintf5«i>u 



DE SAmr-PSTERSBOtTRft- 149 

ne verrez pas sans étonnement deux écrivaini 
parfaitement inconnus Tun à Tantre se ren- 
contrer à ce point , et tous serez sans doute 
disposés à croire que deux instruments qui 
ne pouvaient s'entendre n'ont pu se trouver 
rigoureusement d'accord , que parce qu'ils 
Tétaient , l'un et l'autre pris à part , avec un 
instrument supérieur qui leur donne le ton. 
Les honunes n'ont jamais douté que l'in- 
nocence ne pût satisfaire pour le crime ; et 
ils ont cru de plus qu'il y avait dans le sang 
une force expiatrice ; de manière que la vie , 
qui est le sang, pouvait racheter une autre 
vie. 

• Examinez bien cette croyance , et vous 
•errez que si Dieu lui-même ne l'avait mise 
dans l'esprit de l'homme, jamais elle n'au- 
rait pu commencer. Les grands mots de su- 
perstition et de préjugé n'expliquent rien; 
car jamais il n'a pu exister d'erreur univer- 
selle et constante. Si une opinion fausse règne 
sur un peuple , vous ne la trouverez pas chez 
son voisin ; ou si quelquefois elle parait s'é- 
tendre , je ne dis pas sur tout le globe , mais 
sur un grand nombre de peuples , le temps 
TefTace en passant. 

Mais la croyance dont je vous parle ti^ 



m 



150 LES SOIREES 

$ouflre aucune exception de temps ni de 
tieu. Nations antiques et modernes , nations 
civilisées ou barbares, époques de science 
ou de simplicité , vraies ou feusses religions ^ 
il n^y a pas ime seule dissonnance dans Tu- 
nivers. 

Enfin ridée du péché et celle du sacrifice 
pour le péché , s^étaient si bien amalgamées, 
dans Tesprit des hommes de Tantiquité, que 
la langue sainte ejq^rimait Vxax et Tautre par 
le même mot. De là cet hébraïsme si connu, 
employé par saint Paul , que le Sauveur a 
été fait péché pour nous (i). 

A cette théorie des sacrifices , se rattache 
encore rinexplicable usage de la circonci- 
sion pratiquée ches tant de nations de Tan* 
tiquité ; que les descendants dlsaac et d^Is- 
mael perpétuent sous nos yeux avec une 
constance non moins inexplicable, et que 
les navigateurs de ces derniers siècles ont 
retrouvé dans Tarchipel de la mer Pacifique 
(nommément à Tatti), au Mexique, i la 
Dominique, et dans TAmérique septen- 
trionale , jusqu'^au 3^0^ degré de latitude (1)« 



0)11, Cor. V, 21. 

(t) Vq;« fc9 UUrtsMm^ncain':^ traduites dcri(ali«n de M« leooint« 



DE SAmT-FÉTEaSBOURG. 151 

Quelques nations ont pu varier dans la ma- 
nière; mais toujours on retrouve une opération 
doMiUHireuse et sanglante faite sur les or^ 
ganes de la reproduction. C'est-à-dire : jéna- 
thème sur les générations humaines y et salut 

PAR CB SANG. 

Le genre humain professait ces dogmes 
depuis sa chute , lorsque la grande victime^ 
élevée pour attirer tout à elle ^ cria sur le 
Calvaire: 

Tout est consommé ! 

Alors le voile du temple . étant déchiré y 
le grand secret du sanctuaire fut connu ^ 
autant qu'il pouvait Pétre dans cet ordre de 
choses dont nous faisons partie. Nous com- 
primes pourquoi Thomme avait toujours cru 
qu'une âme pouvait être sauvée par une autre , 
et pourquoi il avait toujours cherché sa régè* 
nération dans le sang. 

Sans le Christianisme , l'homme ne sait ce 
qu'il est, parce qull se trouve isolé dans 
l'univers et qu'il ne peut se comparer à 
rien; le premier service que lui rend la reli- 



GùnA-mmliù Cm U-RiUn. Paru « 17âd , 2 vol. iu-â*' Lettre IX » ^if^ 



■■■■■■iiW^^^B 



152 LES SOIRÉES 

gion est de lui montrer ce qu il vaut , en 
lui montrant ce qull a coûté. 

Regabdez-moi ; c^st Dieu qui fait mourir 

UN Dieu (1). 

Oui ! regardons -le attendivement , amis 
qui m'écoutez ! et nous verrons tout dans ce 
sacrifice : énormité du crime qui a exigé 
une telle expiation; inconcevable grandeur 
de Têtre qui a pu le commettre ; prix infini 
de la victime qui a dit : Me voici (2) / 

Maintenant, si Ton considère d'une part 
que toute cette doctrine de l'antiquité n'était 
que le cri prophétique du genre humain, 
annonçant le salut par le sang , et que , de 
Tautre, le Christianisme est venu justifier cette 
prophétie, en mettant Irréalité à la place do 
type , de manière que le dogme inné et ra- 
dical n'a cessé d'annoncer le grand sacrifice 
qui est la base de la nouvelle révélation, et 
que cette révélation, étincelante de tous les 
rayons de la vérité, prouve à son tour l'origine 



(i) IAE:S®E M'OIA nPO:S @EC '* . i K%XCi ®E0:5. 

Videte quanta patior à Dro Deus ! 

( iîLscIiyl. iii Prom. , v. 92.) 

(2) Corpus aptasti mihi timc dixi : cccc veaio^ 

^rsalm. XXXIX , 7 ; Hehr. X , 5.) 



DK SAINT-PÉTKRSBOURG. 153 

divine du dogme que nous apercevons con- 
stamment comme un point lumineux au mi- 
lieu des ténèbres du Paganisme , il résulte 
de cet accord une des preuves les plus entraî- 
nantes qu'il soit possible d'imaginer. 

Mais ses vérités ne se prouven^point par 
le calcul ni par les lois du mouvement. Celui 
qui a passé sa vie sans avoir jamais goûté 
les choses divines; celui qui a rétréci son 
esprit et desséché son cœur par de stériles 
spéculations qui ne peuvent, ni le rendre meil- 
leur dans cette vie, ni le préparer pour l'autre ; 
celui-là j dis-je , repoussera ces sortes de 
preuves , et même il n'y comprendra rien. 
Il est des vérités que l'homme ne peut saisir 
qtfavec T esprit de son cœur (1). Plus d'une 
fois l'homme de bien est ébranlé, en voyant 
des personnes dont il estime les lumières se 
refuser à des preuves qui lui pal*aissent claires : 
c'est une pure illusion. Ces personnes man- 
quent d'un sens , et voilà tout. Lorsque 
rhomme le plus habile n'a pas le sens reli- 
gieux, non-seulement nous ne pouvons pas 
le vaincre , mais nous n'avons même aucun 
moyen de nous faire entendre de lui y ce qui 

I ■ '■ ■ I 

(i) Memte coift)is sui. (Lac I » 51 •) 



154 LHS SOIRÉES 

ne prouve rien qne son malheur. Tout le 
monde sait Thistoire de cet aveugle-né qui 
avait découvert , à force de réflexion , que le 
cramoisi ressemblait infiniment au son de 
la trompette : or , que cet aveugle fut un 
sot ou qu'il fût un Saunderson , qulmporte 
à celui qui sait ce que c'est que le cramoisi ? 
Il faudrait de plus grands détails pour 
approfondir le sujet intéressant des sacrifices ; 
mais je pourrais abuser de votre patience . 
et moi-même je craindrais de m'égarer. Il est 
des points qui exigent j pour être traité à 
fond, tout le calme d'une discussion écrite (1 ). 
Je crois au moins , mes bons amis , que nous 
en savons assez sur les souffrances du juste. 
Ce monde est une milice, un combat éternel. 
Tous ceux qui ont combattu courageusement 
dans une bataille sont dignes de louanges 
sans doute; mais sans doute aussi la plus 
grande gloire appartient à celui qui en ifevient 
blessé. Vous nVvez pas oublié, j'en suis sur, 
ce que nous disait l'autre jour un homme 
d'esprit que j'aime de tout mon cœur. Je ne 
suis pas du tout, disait-il , de Pa^^is de Se- 
nèque , qui ne s'^étonnait point si Dieu se 

(1) Voyez à la fin de ce volume le morceau intitule : EelaircUie- 
pients sur les sacrifices. 



DE SAINT-PÊTBRSBOURG. 155 

donnait de temps en temps le plaisir de 
contempler un grand homme aux prises avec 
tad\^ersité (1). Pour moij Je vous Fai^oue^ 
je ne comprends point comment Dieu peut 
s'amuser à tourmenter les honnêtes gens. 
Peut-être qu'avec ce badinage philosopÛque 
il aurait embarrassé Sénèque ; mais pour nous 
il ne nous «nbarrasserait guère. Il n^a point 
de juste , comme nous Tavons tant dit; mais 
s'il est un homme assez juste pour mériter 
les complaisances de son Créateur , qui pour- 
rait s'étonner que Dieu, attentif sub son 
niOFBE ouvrage, {»*enne plaisir à le perfec- 
tionner? Le père de famille peut rire d'un 
serviteur grossier qui jure ou qui ment ; 
mais sa main tendrement sévère punit rigou- 
reusement ces mêmes fautes sur le fils unique 
dont il rachetterait volontiers la vie par la 
sienne. Si la tendresse ne pardonne rien, 
c'est pour n'avoir plus rien à pardonna. En 
mettant l'homme de bien aux prises avec 
l'infortune , Dieu le purifie de ses fautes pas- 



(4) Ego verd non miror ti quando impetmn capii (Deus) spectandi 

tnagnos viros eolliteiantes ciim aUquâ calamitate Ecce spectaculum 

iigiium ad quod resfndaf imtemti» operi suo Dec» ! Ecce par Deo dig- 
nmn ! vir fortU cvm mald fortunû compositus / ( Sen., de Prov. t 
df . II.) 



156 LES SOIRÉSS 

sées , le met en garde contre les fautes futures, 
et le mûrit pour le ciel. Sans doute il prend 
plaisir à le voir échapper à Finévitable jus- 
tice qui Tattendait dans un autre monde. Y 
a-t-il une plus grande joie pour Famour que 
la résignation qui le désarme ? Et quand on 
songe de plus que ses souffrances ne sont pas 
seulement utiles pour le juste , mais qtf elles 
peuvent, par une sainte acceptation, tourner 
au profit des coupables, et qu'en souffrant 
ainsi il sacrifie réellement pour tous les 
hommes , on conviendra qu'il est en efTet im- 
possible d'imaginer un spectacle plus digne 
de la divinité. 

Encore un mot sur ces souffrances du 
juste. Croyez-vous par hasard que Ih vipère 
ne soit un animal venimeux qu'au moment 
où elle mord, et que l'homme affligé du 
mal caduc ne soit véritablement épileptiqne 
que dans le moment de l'accès ? 

IiE SÉNATEUR. 

Où voulez-vous donc en venir , mon digne 
ami? 

LE COMTE. 

Je ne ferai pas un long circuit, comni- 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 157 

tous allez voir. L'homme qui ne comiait 
rhomme que par ses actions ne le déclare 
viéchant que lorsqu^il le voit conounettre nn 
erime. Autant vaudrait cependant croire que 
le venin de la vipère s^engendre au moment 
de la morsure. L^occasion ne fait point le 
méchant, elle le manifeste (1). Mai» Dieu 
qui voit tout, Dieu qui connaît nos inclina- 
tions et nos pensées les plus intimes bien 
mieux que les hommes ne se connaissent 
matériellement les uns les autres , emploie le 
châtiment par manière de remède , et frappe 
cet homme qui nous parait sain pour extirper 
le mal avant le paroxisme. Il nous arrive 
souvent , dans notre aveugle impatience , de 
nous plaindre des lenteurs de la providence 
dans la punition des crimes; et, par une sin- 
gulière contradiction, nousTaccusons encore, 
lorsque sa bienfaisante célérité réprime les 
inclinations vicieuses avant qu'^elles aient pro- 
duit des crimes. Quelquefois Dieu épargne 
un coupable connu, parce que la punition 
serait inutile , tandis qu^il châtie le coupable 
caché , parce que ce châtiment doit sauver 



(1) Toat homme instruit reconnaîtra ici quelc^ics idée» de Plstar 
que. ( De «ertf . Num. vincf.) 



1 [) 8 . LES SOIRÉES 

un homme. G^est ainsi qae le sage médecîl) 
évite de fatigaer par des remèdes et des opé- 
rations inutiles an malade sans espérance, 
ce Laissez4€y dit-il en se retirant, amusez * 
le , donnez-lui tout ce qiCil demandera : » 
mais si la constitution des choses lui per- 
mettait de voir distinctement dans le corps 
d'un homme, parfaitement sain en apparence, 
le germe du mal qui doit le tuer demain ou 
dans dix ans , ne lui conseillerait-il pas de se 
soumettre , pour échapper à la mort , aux re- 
mèdes les plus dégoûtants et aux opérations 
les plus douloureuses ; et si le lâche pré- 
férait la mort à la douleur , le médecin dont 
nous supposons Toeil et la main également 
infaillibles , ne conseillerait41 pas à ses amis 
de le lier et de le conserver malgré lui à sa 
famille ? Ces instruments de la chirurgie , 
dont la vue nous fait pâlir , la scie, le trépan , 
le forceps , le lithotome , est. , n'ont pas sans 
doute été inventés par un génie ennemi de 
l'espèce humaine : eh bien ! ces instruments 
sont dans la main de Thomme , pour la gué- 
rison du mal physique , ce que le mal phy- 
sique est, dans celle de Dieu, pour l'extirpa- 
tion du véritable mal (1). Un membre luxé 



(t) Oo peul dire des souffrances prôcisémeni ce que le priuce dei 



DE SAINT*FËTBfiSBOURG. 159 

OU fracturé peut-il être rétabli sans douleur ? 
oue plaie , une maladie interne peuvent-elles 
être guéries sans abstinence , sans privation 
de tout genre , sans régime plus ou moins 
fatigant? Combien y a-t-il dans toute la 
pharmacopée de remèdes qui ne révoltent pas 
nos sens ? Les souffrances, même immédiate- 
ment causées par les maladies , sont-eUes 
autre chose que PcrSbrt de la vie qui se dé- 
fend? Dans Tordre sensible conune dans 
Tordre supérieur , la loi est la même et aussi 
ancienne que le mal : Le rbmAde du désobdbe 
SIRA LJL Dooijina. 

LE GHBVAUBa. 

Dès que j^aurai rédigé cet entretien, ]^ 
veux le faire lire à cet ami commun dont 
vous me parliez il y a peu de temps; je suis 
persuadé qu^ trouvera vos raisons bonnes , 



orateurs cfarétiensaditdu Ura^U : « r(oas sommes péclieors» et comme 
«dk l*Ecriliure : iVoi» avom tous Hé conçus dans riniquiié.^- Dieu 
«donc envoie la douleiir & rhomme comme une peine de sa désobéis- 
«sanco et de sa rébellion » et cette peine est » en même temps , par 
«rapport à noua, satisfoctoirc fet préservatrice. SalisÊactoire , pour 
« expier le péché commis, et préservatrice , pour nous empêcher de 
«le commettre; satislactoire, parce que nous avons été prévaricateurs, 
«ei préservatrice afiD, que nous cessions de l'être.» Bourdalonc» Ser- 
mon sur roisif«lé«) 



ICO LES SOlBËEiï 

ce qui vous fera grand plaisir , puiiâqu^ votts 
Taimez tant. Si je ne me trompe, il croira 
même que vous avez ajouté aux raisons de 
Sénèque , qui devait être cependant un très 
grand génie, car il est cité de tout côté. Je 
me rappelle que mes premières versions 
étaient puisées dans un petit livre intitulé Sé- 
nèque chrétien , qui ne contenait que les pro- 
pres paroles de ce philosophe. Il fallait que 
cet homme jfùt d'une helle force pour qu'on 
lui ait fait cet honneur. J'avais donc une assez 
grande vénération pour lui , lorsque La Harpe 
est venu déranger toutes mes idées avec un 
volume entier de son Lycée , tout rempli d'o- 
racles tranchants rendus contre Sénèque. Je 
vous avoue cependant que je penche toujours 
pour l'avis du valet de la comédie : 

Ce Séûcque, monsieur, était un bien grand homme l 

LE COMTE. 

Vous faites fort bien , M. le chevalier , de 
ne point changer d'avis. Je sais par cœur 
tout ce qu'on a dit contre Sénèque ; maïs il 
y a bien des choses aussi à dini en sa faveur. 
Prenez garde seulement que le plus grand 
défaut qu'on reproche à lui ou à son style 
tourne au profit de ses lecteurs; sans doute 



DE SAINT-PÉTBRSBOURG. iGl 

il est trop recherché , trop sentencieux ; sans 
Joute il vise trop à ne rien dire comme les 
autres : mais avcQ ses tournures originales , 
avec ses traits inattendus , il pénètre profon- 
dément les esprits, 

Et de tout ce qu'il dit laisse un long souTeuir* 

Je ne connais pas d'auteur (Tacite peut- 
être excepté) qu'ion se rappelle davantage. A 
ne considérer que le fond des choses, il a 
des morceaux inestimables; ses épîtres sont 
un trésor de morale et de bonne philosophie. 
Il y a telle de ces épîtres que Bourdaloue ou 
Massillon auraient pu réciter en chaire avec 
quelques légers changements : ses questions 
jiatutelles sont sans contredit le morceau le 
plus précieux que l'antiquité nous ait laissé 
dans ce genre : il a fait un beau traité sur la 
Providence qui n'avait point encore de nom 
à Rome du temps de Cîcéron. Il ne tiendrait 
qu'à moi de le citer sur une foule de ques- 
tions qui n'avaient pas été traitées ni même 
pressenties par ses devanciers. Cependant, 
malgré son mérite , qui est très grand , il me 
serait permis de convenir sans orgueil que 
j'ai pu ajouter à ses raisons. Car je n'ai en 
cela d'autre mérite que d'avoir profité de plus 
grands secours; et je crois aussi, à vous par- 
i:. \ i 



16^ LES SOIBÉES 

Vr vrai , qall nWt supérieur  ceux qm VoiA 
précédé qae par la même raison, et qae s^îî 
a^avait été retenti par les préjugés de sièck , 
de pâitile et d^état, ii eût pa nanâ dire à pea 

près tout ce qae je vous ai £t; car toctt mé 
porte à juger qu^il avait une connaisssoice 
assee ap|M:ofondie de nos dosgmes^. 

IiS SÉNATEUR. 

Croirîe£-vons peut-être an Christismsme de 
Sénèqne on à sa cotrespondance ^»stokire 
avec saint Paul? 

liÊ compte; 

Je suis fort éloigné de soutenir ni rtin ni 
Tautre de ces deux faits ; mais je crois qu^ils 
ont une racine vraie , et je me tiens sûr qne 
Sénèque a entendu saint Paul, comme je le suis 
que vous m'^écoutez dans ce moment. Nés et 
vivants dans la lumière, nous ignorons ses 
effete sur rhomme qui ne l'anrait jamais vue. 
Lorsque les Portugais portèrent le Christia- 
nisme aux Indes, les Japonais, qui sont le 
peuple le plus intelligent de TAsie , forent si 
frappés de cette nouvelle doctrine dont la 
renommée les avait cependant très imparfai- 
tement informés , qalls députèrent à Goa 



Aenx membres de feors ileux prmeipeles «ea^ 
démies pour i^Hnfbrmer de cette nàaTelieTe- 
lîgîon; et liieiYtôtâQS ambassadletffs japoitaift 
vmreiït demander des prédieateiirs chréâeas 
an Tiee-roi des Indes ; de manière qoe , pour 
le dire en passant, il if j ecrt jamais nen de 
[dus paille, de plus légaS et de plus libre 
qaef introduction du Christianisme au Japon: 
ce qui est profondément ignoré par beaucoup 
de gens qui «e mêlent d^^ parler. Msds les 
Romains et les Crées du tsiède d^Auguste 
étsàentbien d^autresbcnumes que les Japonais 
du *XVF (1). Nous ne réSédbissons pas asse^ 
à l'effet que le Chrisflariisme dut opérer sur 
une foule de bons esprits de cette époque. Le 
gouTemeur romain dedésarée, qui sctvaH 
très bien ce que âêtak que cette doctrine , 
disant tout «ffrajié à saî&tl^anl : ti.iTest itssez 
pour jcette heure , retirez-^ous (2) , » et les 
aréopages qui lui disaient : ce JNous vous 



(l)Poiir la sdenoe , peat-éire, mais pour le :P)r9(p|lnie^ le iaontaeiu 
et l'esprit naturd, je nTeo sais rien. Saiot Franco^) %^cf, rj^iin0|péea 
qqîft leiwieai^iOODQiiIes Japeoiûs »eo awt la plus èaute idée. (Test , 
^à^ïif tme'naiion^ffm^ttme, ingiimm^ docOe à la roiioa* 4ttrès avidfi 
irii»iCrtiC<iQ«. iS>JFrw¥!ifi»Xaveni,ilml. Jp^ *«*<. Wrflm> 1754. 
iii-12, p. 1 66.) Il en ayait souTent pvl(é;«iir oelQn. 

( NcléOe VFAUevr.) 
(?) Act. XXIY, SK2, S5. 

11. 



% 



164 LES somÉBS 

entendrons une autrefois sur ces choses (1 ) > '^ 
faisaiei^ sans le savoir , un bel éloge de sa 
prédication. Lorsqa^Agrippa , après avoir en- 
tendn saint Paul , lui dit : // s'^enfaut de peu 
que vous ne me persuadiez dêtre chrétien; 
Ti^ôtre lui répondit : ce Plût à Dieu qiCil ne 
s* en fallût rien du tout , et que vous devins- 
siez , vous et tous ceux qui ni entendent , 
semblables à moi , A la béserve de ces liens , )> 
et il montra ses chaînes (2). Après que dix- 
huit siècles ont passé sur ces pages saintes: 
après cent lectures de cette belle réponse , 
fe crois la lire encore pour la première fois , 
tant elle me parait noble , douce , ingé- 
nieuse, pénétrante! Je ne puis vous expri- 
mer enfin à quel point j'en suis touché. Le 
cœur de d'Alembert , quoique raccorni par 
l'orgueil et par une philosophie glaciale , ne 
tenait pas contre ce discours (3) : jugez de 
TefTet qu^il dut produire sur les auditeurs. 



(I) Ibid.^ XVII» 33. 

(2)/^id.,XXVI,d9. 

(3) 11 pourrait bien y avoir ici une petite erreur de ménoire, car je 
ne sache pas que d'Alembert ait parlé de ce discours. Il a vanté seu 
iemera , si je ne me trompe , celui que le même apôtre tint à l^iréo^ 
page, et qui est en effet admirable. 

( /fore <fe Mitevr.) 



D£ SAIMT-PETEASBOURG. 165 

Rappelons-nous qae les hommes d^autrefois 
étaient faits comme noas. Ce roi Agrippa , 
cette reine Bérénice, ces proconsuls Serge et 
Gallion (dont le premier se fit chrétien) , ces 
goavernears Félix et Faostas , ce triban Ly- 
sias et toute leur suite, avaient des parents, 
des amis, des correspondants. Us parlaient , 
ils écrivaient. Mille bouches répétaient ce que 
nous lisons aujourd'hui , et ces nouvelles fai- 
saient d^autant plus d'impression qu'elles an- 
nonçaient comme preuve de la doctrine des 
miracles incontestables, même de nos jours , 
pour tout homme qui juge sans passion. 
Saint Paul prêcha une année et demie à Co- 
rinthe et deux ans à Ephése (1) ; tout ce qui 
se passait dans ces grandes villes retentissait 
en un clin d'œil jusqu'à Rome. Mais enfin le 
grand apôtre arriva à Rome même où il de- 
meura deux ans entiers^ recevant tous ceux qui 
venaient le voir, et prêchant en toute liberté 
sans que personne le gênât (2) . Pensez-vous 
qu'une telle prédication ait pu échapper à 
Sénèque qui avait alors soixante ans ? et lorsque 
depuis, traduit au moins deux fois devant les 



(t) Act. XVn, 11; XIX, 10. 
(:>) Acl. XXVHl, 30,31. 



166 LES SOmÉES 

tribunaux pour la doctrine (ju^il enseignait^ 
Paul se défendit publiquement et fut ab- 
sous (f),i pensez-vous que ees événements 
niaient pas rendu sa prédication et plus cé- 
lèbre et plus puissante ? Tous ceux qui ont la 
moindre connaissance de Tanitiquité savent 
que le Christianisme, dans son berceau , était 
pour les Chrétiens ime initiation , et pour les 
aiâres un système , une secte philosophique 
ou théurgiquCi Tout le monde sait combien 
on était alors avide d^opinions nouvelles : il 
n^est pas même permis d^imagîner que Se- 
nèque n^ait point eu connaissance de Tenseigne* 
ment de saint Paul; et la démonstration est 
achevée par la lecture de ses ouvrages, où il 
parle de Dieu et die Thomme d^mie manière 
toute nouvelle. A côté cfù passage de ses épi- 
tres où ii dit que Dieu doit être honoré et 
AIMÉ , une main inconnue écrivit jadis sur la 
marge de Texemplaîre dont je me sers : Deum 
amari vix alii auctores dixerunt (2). L'ex- 
pression est au moins très rare et très remar« 
quablè. 



(1) n. Tim. IV, 16. 

(2) xmm ma gwré à'nrêwn qm mm ta mm. s^t eâsLè q^etqiM 

trail de ce genre , on le trouvera dans Platon. Saiot Augustin lai ea 
iail booneur. {DecivU. Dei . VlIIf 5, 6. Vid. Scn. episi. 47 «} 



DE SAmT-PÉTERSBOURG. 167 

Pascal a fort bien observé qu'aucune autre 
religion que la nâtre x^a demandé k Dieu de 
V aimer; sur quoi je me rappelle qqe Voltaire y 
dans le honteux eommeTitqire qa*il a ajouté 
aux pensées de cet homme fameqx , objecte 
que Mavc^Aurèle et Epictète pqrlent corti^ 
lïUBiXBUKifT dmmer Dieu. PpurqilQi ce joli 
érudit B^a-t-il pas daigné nous citer hs pas- 
sages? Rien n'^étaît plu^ fiisé 9 puisitioei suivant 
lui, ils se touchent. Mais revenons à Sei^èque. 
Ailleurs il a dit : Mes Dieux (1 ) , et même 
notre Dieu et notre Père (2) ; ij fi dit for- 
mellement : Que la volonté de Dieu soit 
faite (3)» On passe sur ces expressions; 
mais cherchez-en de semblables chez les 
philosophes qui Font précédé , et cherchez^ 
les sm^^tout dans Cicéroi) qui a traité préci* 
sèment les mêmes sujets. Vous n^exîgez pas, 
Inespéré, de ma mémoire d^autres citations 
dims ce moment; mais lisez les ouvrages de 
S^que , et vous jseptirez }a vérité de ce que 
j'ai rfaonneur de vous dire. Je me flatte que 
lorsque vous tomberez;; sur certains passages 
dont je ^'aî plus qu'un souvenir vague , où il 



(I) Diçsmtoê. (Epis|. 95») 

(â) Peu» et parafé natter, (Epist. 110. ) 

(5) Phçeat homlni, qmdqvid Deoplacuerit. (Epist. 74<) 



168 LES S0ÎR1<ES 

parle de Tincroyable héroïsme de certains 
hommes qui ont bravé les tourments les plus 
horribles avec une intrépidité qui parait sur- 
passer les forces de Thumanité , vous ne dou- 
terez guère qu'il n'ait eu les Chrétiens eni'ue. 

D'aiUeurs, la traditionsur le Christianisme 
de Sénèque et sur ses rapports avec saint Paul, 
sans être décisive, est cependant quelque 
chose de plus que rien, si on la joint surtout 
aux autres présomptions. 

Enfin le Christianisme à peine né avait pris 
racine dans la capitale du monde. Les apô- 
tres avaient prêché à Rome vingt-cinq ans 
avant le règne de Néron. Saint Pierre s'y en- 
tretint avec Philon : de pareilles conférences 
produisirent nécessairement de grands effets. 
Lorsque nous entendons parler de Judaïsme 
à Rome sous les premiers empereurs , et sur- 
tout parmi les Romains mêmes , très souvent 
il s'agit de Chrétiens: rien n'est si aisé que 
de s*j tromper. On sait que les Chrétiens, 
du moins un assez grand nombre d'entre 
eux , se crurent longtemps tenus à l'obser- 
vation de certains points de la loi mosaïque ; 
par exemple , à celui de l'abstinence du sang. 
Fort avant dans le quatrième siècle , on voit 
encore des Chrétiens martyrisés en Perse 



DE SAINT-PÊTEHSBOUaG. 1G9 

pour avoir refusé de violer les observances 
légales. Il n^est donc pas étonnant qu'on les 
ait souvent confondus , et vous verrez en effet 
les Chrétiens enveloppés comme Juifs dans la 
persécution que ces derniers s'attirèrent par 
leur révolte contre Tempereur Adrien. Il faut 
avoir la vue bien fine et le coup d'œil très 
juste ; il faut de plus regarder de très près , 
pour discerner les deux religions chez les au- 
teurs des deux premiers siècles. Plutarque, 
par exemple, de qui veut-il parler, lorsque, 
dans son Traité de la Superstition , il s*écrie : 
O Grecs! qiû est-ce donc que les Barbares 
ont fait de vous ? et que tout de suite il parle 
de sahhatismes , de prosternations , de hon- 
teux accroupissements , etc. Lisez le passage 
entier , et vous ne saurez s'il s'agit de di- 
manche ou de sabbat , si vous contemplez un 
deuil judaïque ou les premiers rudiments de 
la pénitence canonique. Longtemps je n'y 
ai vu que le Judaïsme pur et simple ; aujour- 
d'hui je penche pour l'opinion contraire. Je 
vous citerais encore à ce propos les vers de 
Rutîlius, si je nCen soutenais ^ comme dit 
inadame de Sévigné. Je vous renvoie à son 
voyage ; vous y lirez les plaintes amères qu'il 
fait de cette superstition judaïque qui s^eni* 



170 LES somËEs 

parait du monde entier. Il en veut à Poiupée 
et à Titus pour avoir conquis cette malheu-r 
reuse Judée qui empoisonnait le inonde : or , 
qui pourrait croire qu^il s^agit ici de Judaïsme ? 
IVest-ce pas , au contraire , le Christianisme 
qui s^emparait du monde et qui repoussait 
également le Judaïsme et le Paganisme ? Ici 
les faits parlent ; il n^ a pas moyen de dis- 
puter. 

Au reste, messieurs, je supposerai volon- 
tiers que vous pourriez bien être de Favis de 
Montaigne , et qu^un moyen sûr de vous faire 
haïr les choses vraisemblables serait de vops 
les planter pour démontrées. Croyez donc ce 
qu'il vous plaira sur cette question particu- 
lière ; mais dites-moi , je vous prie ^ pensez- 
vous que le Judaïsme seul ne fût pas suffisant 
pour influer sur le système moral et religieux 
d'^un homme aussi pénétrant que Sénèque, 
et qui connaissait parfaitement cette religion ? 
Laissons dire les poètes qnî ne voient que la 
superficie des choses, et qui croient avoir 
tout dit quand ils ont appelé les Juifs verpos 
et recutitosj et tout ce qui vous plaira. Sam 
doute que le grand anathème pesait déji sur 
eux. Mais ne pouvait-on pas alors, conune à 
présent , admirer les écrits en méprisant les 



DE SAmT-féTERSBOUKG. 171 

personnes ? An moyen de la version déé Sep^ 
tàufe, Sénèqae ponviât lire la Bible aussi 
cOBUnodémenC que noa$. Qae devait-il pen* 
ser lotsqn^il comparât les théogonies poé- 
tiqtied an premier verset de la Genèse, ou 
qtill rapprochait le déloge d^Ovîde de celui 
de Moïse? Quelle source immense de ré- 
flexions ! Toute la philosophie antique pâlit 
deYànt le seul livre de la Sagesse. Nul homme 
intelligent et libre de préjugés ne lira les 
Fsatimes sans être frappé d^admiràtion et 
transporté dans un nouveau monde. A Tégard 
des personnes mêmes , il y atait de grandes 
^tinetions & faire. Fhilon et Josèphe étaient 
bien apparemment àts hommes de bonne 
compagnie , et Ton pouvait sans doute s^ins- 
traire avec eux. En général , il y avait dans 
cette nation , même dans les temps les plus 
anciens, et longtemps avant son mélange avec 
les Grecs , beaucoup plus d'instruction qu'on 
ne le croît communément, par àeii raisons 
qu'ail ne serait pas difficile d'assigner. Oii 
avaient-ils pris, par exemple, leur calendrier , 
Tun des plus justes , et peut-être le plus juste 
de Tantiquité ? Newton , dans sa chronologie , 
n''a pas dédaigné de lui rendre pleine justice, 
et il ne tient qu'à nous de Tadmirer encore 



1^2 LES SOmÉES 

de nos jours, puisque nous le voyons mar< 
cher de front avec celui des nations mo- 
dernes, sans erreurs ni embarras d'^aucune 
espèce. On peut voir , par Texemple de Daniel, 
combien les hommes habiles de cette nation 
étaient considérés à Babylone, qui renfer- 
mait certainement de grandes connaissances. 
Le fameux rabbin Moïse Maimonide , dont 
j^ai parcouru quelques ouvrages traduits , 
nous apprend qu^à la fin de la grande capti- 
vité, un très grand nombre de Juifs ne vou- 
lurent point retourner chez eux ; qu'ils se 
fixèrent à Babylone ; qu'ils y jouirent de la 
plus grande liberté , de la plus grande con- 
sidération , et que la garde des archives les 
plus secrètes à Ecbatane était confiée à des 
honunes choisis dans cette nation. 

En feuilletant l'autre jour mes petits Elzé- 
virs que vous voyez là rangés en cercle sur 
ce plateau tournant, je tombai par hasard 
sur la république hébraïque de Pierre Cu- 
Tiœus. Il me rappela cette anecdote si cu- 
rieuse d^Aristote , qui s'entretint en Asie avec 
un Juif auprès duquel les savants les plus 
distingués de la Grèce lui parurent des espèces 
de barbares. 

La traduction des livres sacrés dans une 



)»i 



DE SAINT-PÉTERSBODRG. 173 

langae devenue celle de Funivers , la disper- 
sion des Juifs dans les différentes parties du 
monde , et la curiosité naturelle à Thomme 
pour tout ce qtf il y a de nouveau et d'extraor- 
dinaire , avaient fait connaître de tout côté la 
loi mosaïque , qui devenait ainsi une intro- 
duction au Christianisme. Depuis longtemps, 
les Juifs servaient dans les armées de plu- 
sieurs princes qui les employaient volontiers 
à cause de leur valeur reconnue et de leur fidé- 
lité sans égale. Alexandre surtout en tira 
grand parti et leur montra des égards recher- 
chés. Ses successeurs au trône d'Egypte Timi- 
tèrent sur ce point, et donnèrent constamment 
aux Juifs de très -grandes marques de con- 
fiance. Lagus mit sous leur garde les plus 
fortes places de TEgypte , et, pour conserver 
les villes qu'ail avait conquises dans la Libye , 
il ne trouva rien de mieux que d'y envoyer 
des colonies juives. Uun des Ptolomées, ses 
successeurs, voulut se procurer une traduc- 
tion solennelle des livres sacrés. E vergetés , 
après avoir conquis la Syrie , vint rendre ses 
actions de grâces à Jérusalem : il offrit à Died 
un grand nombre de victimes et fit de riches 
présents au temple. Philométor et Cléopâtre 
confièrent à deux hommes de cette nation le 



174 LES SOIRfiES 

goufHmMineiri; du roysasMet le JcammaEidâ'* 
ment de raniEiée{1), Tooteam mot justîfiaï 
le discours de HisiÂe â ses frères : Dieu 9ous 
a dispersés parmi les nations qui ne ieoon^ 
naissent pas , afin tfue ^x)us leur fassiez 
cormattre ses merveilles j ^tfinque vous leur 
iqjpremez qu^U est le seul Dieu et le s&d 
totd'puissant (2). 

Stiivamtles idées ancî^mes, qt^adinettaieiit 
une fotde de di^^tés et surtont die diecK mat- 
tionatR, le Bien d^I^aël n^étajt, p(Mir ItR 
Grecs, pour les RomaÎRS et mèiHe pour tovAes 
les autres nattions , ^"une noui>elle dvdaiité 
Routée aux «utres; oe ^ niavak rk&^le 
choquant. Sfais i^onanie H y a toujours èasÈS 
la irérité 'une aciion secrète {ans Ibrte ^e 
tous les préjfigés , le nouveau >Dieu , partout 
où il se montrait , ^evrit nècessmrement faire 
une grande inxpresrion ^sur ^une foule .^-es- 
prits. Je ¥Ous en ^ dté ra{N[demeKiitiquei(pies 
exemples , et je puis enconetTous encîtGrid!»i* 
très, lia cour des enoipeireursiromains sneaitfiui 
grand respect pour le /temple de Jémsafem. 



m^'^t^m'^^^ 



(i)Jos6pheeontre Appîoo.Liv. II, chap.ii. 

ffQ Ideo disiw9ii vos inur génies qttœ ignorant eum, vt vos enttrre- 
tisomnia mirabiUaQUs^etfaciàtisscire eos quia non eitalius i)eu8 
uipotcns prœter illtan, (Tob. XIII, 4.) 



DE SAINT-PaSTEBSBOUIia. 17^ 

Cah» Agrii]|>a arpnt tramm la Judée sans 
^ faire ses dét^oùkms , (^octLez-TiMs ane par* 
doaûer cette expression ? ) soniafcttl, l^«mpe- 
pear Auguste^ en fiit esArôniemeitt fnrîté; et 
ce qoHl y a de ideai singdîer^ c^cst qu^ine 
disette ilerribie qniafflig^ilome à oëtte épa^e 
fotregavdée parlV>pimoii poUiqne cactbiie xm 
cMtimeiit de cette &tite« Par une eq)éGe de 
véparation , tm fiar xm monvieoiient ^nontatné 
encore fdns lunoraide itiwir Ini , Avaliste , 
4|a<ncpK^ ttA ten geBeral ignnid et confitant 
ennenû des re%ions éfvangères, ^ordonna 
qb^m sacrifierait icitfiqiie ^urà 3C6 ifirab sur 
l^aotel ie JénasaleBU iiFie<^ sa fomne , y fit 
pnésenter des dons censidérablefi. Celait la 
mode à la conr^ et la icfaose jen était ivenise 
-au fioint qoe tontes des nations , même les 
mcfiiis anâes de la jnire^ .cataignaienit de Ilof- 
fenser-, depesr'detdéplaine an nutltre ; cftqne 
ttnt hoaaane qoi vamsadt iosé toncher «an li\a« 
aacré des Jtiifs, on à i1argent>q[itBs> envoyaient 
à Jémsalem^ anrait été 'considéré et puni 
.connne xin sacrilège, j^erbon $en$ d^Atignste 
dcYSiit sans ^lonte être ^JSrappé de la imanière 
dont les Jnifs concevaient la Divinité. Tacite, 
par ^in aveuglement sîngc^r , -a porté cette 
doctrine aux nnes en croyant la blâmer dans 



176 LES SOlhÉES 

un texte célèbre ; mais rien ne m'a fait autant 
(l'impression que Tétonnante sagacité de Ti- 
bère au sujet des Juifs. Séjan , qui les détes- 
tait, avait voulu jeter sur eux le soupçon 
d'une conjuration qui devait les perdre ; Ti- 
bère n'y fit nulle attention , car , disait ce 
prince pénétrant , cette nation , par principe , 
ne portera jamais la main sur un souverain . 
Ces Juifs, qu'on se représente comme un 
peuple farouche et intolérant , étaient cepen- 
dant , à certains égards , le plus tolérant de 
tous , au point qu'on a peine quelquefois à 
comprendre comment les professeurs exclu- 
sifs de la vérité se montraient si accommo- 
dants avec les religions étrangères. On connaît 
la manière tout à fait libérale dont Elisée ré- 
solut le cas de conscience proposé par un ca- 
pitaine de la garde syrienne (1 ) . Si le prophète 
avait été jésuite , nul doute que Pascal , pour 
cette décision , ne l'eût mis , quoiqu'à tort , 
dans ses Lettres provinciales. Philon, si je 
ne me trompe , observe quelque part que le 
grand-prêtre des Juifs, seul dans l'univers, 
priait pour les nations et les puissances étran- 
gères (2). En effet , je ne crois pas qu'il y 

(1) heg. lY, 5, 19. 

(1) Barucli, liv. XI. — Ils obéissaicat ciicclu ù un [>rccc;>lo dûl.i^ 
;j?rcin. XXIV, 7*.) 



^■^^ÏT^^bCï 



DB SAîNT-PÉTER^BOURG. 177 

en ait d'autre exemple dans rantiquîté. Le 
temple de Jérusalem était environné d'un por- 
tique destiné aux étrangers qui venaient y 
prier librement. Une foule de ces Gentils 
avaient confiance en ce Dieu (^quel qu'il fût) 
qu'on adorait sur le mont de Sion. Personne 
ne les gênait ni ne le^or demandait compte de 
leurs croyances nationales , et nous les voyons 
encore, dans TEvan^le, venir, au jour so- 
lennel de Pîlque , adorer à Jérusalem ^ sans 
la moindre marque de désapprobation ni de 
surprise de la part de Thistorien sacré. 

L'esprit humain ayant été suffisamment pré- 
paré ou averti par ce noble culte , le Christia- 
nisme parut ; et , presque au moment de sa 
naissance, il fiit connu et prêché à Rome. 
C'en est assez pour que je sois en droit d'affir- 
mer que la supériorité de Sénèque sur ses de- 
vanciers, par parenthèse j'en dirais autant 
de Plutarque, dans toutes les questions qui 
intéressent réellement l'homme , ne peut être 
attribuée qa*à la connaissance plus ou moins 
parfaite qu'il avait des dogmes mosaïques et 
chrétiens. La vérité est faite pour notre intel- 
ligence conune la lumière pour notre œil; 
l'une et l'autre s'insinuent sans effort de leur 
part et sans instruction de la nôtre , toutei 
u. ta 



EOERN LANGUAGIS 
ACULTY LiaRARY 
OXFORD. 



178 LES SOIRÉES 

les fois qu'elles sont à portée d'agir. Du mQ- 
inent où le Christianisme parut dans le monde, 
il se fit un changement sensible dans les écrits 
des philosophes , ennemis même ou indiffé- 
rents. Tous ces écrits ont, si }e puis m^espri- 
mer ainsi , une couleur que nWaient pas les 
ouvrages antérieurs à cette grande époque. 
Si donc la raison humaine veut nous montrer 
ses forces , qu^elle cherche ses preuves avant 
notre ère; qu'elle ne vienne point battre sa 
nourrice; et , comme elle Ta fait si souvent, 
nous citer ce qu'elle tient de la révélation, 
pour nous prouver qu'elle n'en a pas besoin. 
Laissez-moi , de grâce , vous rappeler un trait 
ineffable de ce fou du grand genre ( comme 
l'appelle Buffon ) , qui a tant influé sur un 
siècle bien digne de l'écouter* Rousseau nous 
dit fièrement dans son ÉmUe : Qu'on lui sou- 
tient vainement la nécessité d'une révélation j 
puisque Dieu a tout dit à nos yeux , a notre 
conscience et à notre jugement : que Dieu 
veut être adoré en ESPBrr et en tébité , et que 
tout le reste rC est qu'' une affaire de police (1). 
Voilà , messieurs , ce qui s'appelle raisonner ! 
Adorer Dieu en esprit et en vérité! C'est 

(I) Emile. La Haie, 1 762, in-8**, tom. HI , p. 138, 



DE SÂmT-PÉTBRSBOUBG. 179 

une bagatelle sans doute ! il n'a faîlo qujb 
Diea pour nous Tenseiguer, 
** Lorsqu'une bonne nous demandait jadis : 
Pourquoi Dieu nous a-t-il mis au monde ? 
Nous répondions : Pour le connaître ^ t aimer ^ 
le servir dans cette vie , et méditer ainsi ses 
récompenses dans tautre. Voyez commeni: 
cette réponse , qui est à la portée de la pre- 
mière enfance , est cependant si admirable , 
si étourdissante , si incontestablement au- 
dessus de tout ce que la science humaine 
réunie a jamais pu imaginer ; que le sceau 
divin est aussi visible sur cette ligne du Ca- 
téchisme élémentaire que sur le Cantique de 
Marie , ou sur les oracles les plus pénétrants 

do SEEMOIV DE LA MONTAGMB, J) 

Ne soyons donc nullement sorpris si cette 
doctrine divine y plus ou moins connue de Se- 
nèqoe, a produit dans ses écrits une foule 
de traits qu'on ne saurait trop remarquer. 
J^espère que cette petite discussion , que nous 
avons pour ainsi dire trouvée sur notre route, 
ne TOUS aura point ennuyés. 

Quant à La Harpe , que j'avais tout à fait 
perdu de vue , que voulez-vous que je vous 
dise ? En faveur de ses talents , de sa noble 
résolution , de son repentir sincère , de son 

ff Ml * 



180 LES SOIRÉES 

invariable persévérance , faisons grâce k tout 
ce qa^ a dit sur des choses qn^il n'^entendait 
pas , ou qui réveillaient dans lui q[nelque pas- 
sion mal assoupie, Çu^il repose en paix I Et 
nous aussi , messieurs , allons reposer en 
paix; nous avons fait un excès aujourd'hui, 
car il est deux heures : cependant il ne faut 
pas nous en repentir. Toutes les soirées de 
cette grande ville n^auront pas été aussi inno- 
centes , ni par conséquent aussi heureuses 
que la nôtre. Reposons donc en paix! et 
puisse ce sommeil tranquille , précédé et pro- 
duit par des travaux utUes et d'innocents plai- 
sirs , être Timage et le gage de ce repos sans 
fin qui n^est accordé de même qu'^à une suite 
de jours passés comme les heures qui vien* 
nent de s'écouler pour nous I 



(nu VC RBUVIBHB UTHIfiJKJI» 



NOTES DU NEUVIÈME ENTRETIEN* 



ÏTL 



(Page 140. Exameuée f évidence ùitriusègut et ChritHanime.) 
Ce livre fat traduit en firançiis sous ce titre : Vue de tevidence de la 
HeUgion chrétienne , considérée en eUe-méme tparM. Jenningt, Paris , 
4764 , in-12. Le traducteur» M. Le Tourneur , se permit de mutiler 
et d'altérer l'ouvrage sans en avertir, ce qu'il ne faut, je crois, jamais 
faire. On lira avec plus de fruit la traduction de Tabbé de Feller avec 
des notes. Liège « 1779 1 in-12. Elle est inférieure du c6té du style , 
mais ce n'est pas de ^uoi il i^agit. Celle de Le Tourneur est remarqua- 
ble par cette épigraphe , faîte pour le siècle : Voui me persuaderiet 
pamxn dTétre CkrOien. (Act. XXYI, 29.) 



n. 



( Page 1 63. Il n'y eut jamais rien de plus l^ai et de plus fibre que 
fintroduction du Christianisme au Japon.) 

Rien n'est si vrai : il suffit de dter les lettres de saint François 
Xavier. Il écrivait de Malaca, le 80 juin 1549 : «Je pars (pour la 
« Japon) moi troisième , avec Cosme , Turiani et Jean Femand : nous 
« sommes accompagnés de trois Chrétiens japonais, sujets d'une rare 
« probité.... Les Japonnais viennent fort à propos d'envoyer des am- 
«baasadeurs au vice-roi des Indes, pour en obtenir des prêtres qui 
« puissent les instruire daus la religion chrétienne. » Et le 3 novembia 
de la même année, il écrivait deCongosimo au Japon, où il était arrivé 
le 5 août : « Deux bonzes et dTautres Japonnais , en grand nombre , 
« s'en vont à Goa pour s'y instruire dans la foi. » ( S. fWmdsci Xav^ 
ri7, Ittd. ap. Epiuaiœ, Wi-atislavi», 1734, in>12, pngc 160 et 203.) 



1 82 HOTES 



m. 



(Page 167. Voltiîre ohiecte que Marc-Afirèle et Kpietète \**ik 

lent ÇQMT>a,nELi jtyg'.yT jjViwkt Dieu, ) 

Voy. les Pensées de Pascal. Paris , Reynouard , 1803, â vot. in-^", 
tom. Il , pag. 328. — Il y a dans ce passage de Voltaire autant de bé* 
vaes que de mots. Car sans parler du continuellement , qui est toatà 
fait ridicule , parler if aimer Dieu n'est point du tout demander ù Dieu 
la grâce de f aimer ; et c^est ce que Pascal a dit. Ensuite Marc-Àuréle et 
Epictète n'étaient pas des religions. Pascal n'a point dît (ce qu'il aurait 
pu dire cependant) : Aucun homme hors de notre religion n'a demandé» 
etc. Il a dit , ce qui est fort différent : Aucune autre religion que îa 
nôtre, etc. Qu'importe que tel ou tel homme ait pu dire quelques mots 
mal prononcés sur Vamour de Dieu ? Il ne s'agit pas d'en parler, il s'a- 
git de l'avoir ; il s'agit même de l'inspirer aux autres , et de Hnspirer 
en vertu d'une institutrôn générale , à portée de tous les esprits. Or, 
"voilà ce qu^feit le Christianisme, et Toilà ce que jamais la philosophie 
^ a fait, ne fera m ne peut faire. On ne saurait assez le répéter : elle 
ue peut rien sur le coeur de fhomme. — Circùm prœcordia ludit, 
CHe 66 jooe auteur du coenr ; jamais e^ n'entre* 



IV. 



(Page 168.... Vous ne douterez guère qu'il (Sénéque) n'ait eu les 
Chrétiens en vue.) 

« Que sont , dit-il , dans son épitre lxxtui , que sont les maladies 
« les plus cruelles comparées aui flammes , aux chevalets » aux lames 
« Tougîes , Â -ces plaies laites par un raffinement de cruauté sur des 
« raemtires déjà enflammés par des phies précédentes ? Et cependant , 
« au milieii de ces supplices , un homme a pu ne pas laisser échapper 
« un soupir ; H a pu ne pas supplier : ce if est pas assez, il a pu ne pas 
« répondre: ce ifest point assez encore; il a pu rire, et même de bon 
«c cœur. » Et atllcars : « Quoi donc, si le fer , après avoir menacé la 
« têtp de Ifiomme intrépide , creuse , découpe l'une après Fautra 
« toutes les parties de son corps; si on lui fait contempler ses entrailles 
« dans son propre sein*; si, pour aiguiccrla douleur, on interrompt 
«MB supptice pour le «'«prendre bientôt après ; si fou déchire ui 



DU NEUVIÈME ENTRETIEN. 183 

« plaies dcdtris^espovrenjaire jaittir de nouveau sang, n'éprotnrera-t-il 
«t ni la crainte ni la douleur? â snuilrira sans doute , car nul degré de 
« courage ne peut éteindre le sentiment ; mais £1 n'a peur de rien : il 
« regarde den haut ses propres souffrances. » (Epit. uxxt.) 

De qui donc voulait parler Sénéque? Y a-t-il avant les martyrs des 
exemples de tant d'atrocité d'une part et de tant d'intrépidité de l'au- 
tre ? Sénéque avait vu les martyrs de Néron ; Lactance , qui voyait 
seul Diodétien , a décrit leurs souffrances , et Ton a les {dus fortes rai- 
sons de croire qu'en écrivant, il avait en vue les passages de Sénèqua 
qu'on vient de lire. Ces deux phrases surtout sont remarquables par 
leur rapprochement. 

Si ex intervaîlo, quà magis lormenta sentîat , repetitur etper siccata 
vîscera recens dimittitur sanguis. (Sen. Ep. lxxxv. ) 

Nihil aliud devîtani quàm ut ne torti morîantur.,,, curam tortis dili" 
genter adbibent ut ad alio^^ crudatus membra renoventur , et reparetur 
novus sanguis adpcmam, (Lact., div. Instit.^ lib. V, cap. ii , de Justitiâ.) 



( Pag. 169.... Et tout de suite il (Plutarque) parle de sabbatismes, 
de prosternations , de honteux accroupissements , etc. ) 

Chez les Hâ>reux, et sans doute aussi chez d'autpes nations orien- 
tales , l'homme qui déplorait la perte d'un objet chéri ou quelque 
autre grand malheur, se tenait asâs ; et voilà pourquoi siéger et pleu- 
rer sont si souvent synonymes dans l'Écriture-Sainte. Ce passage des 
fisMones, par exemple (totalement dénaturé dans nos malheureuses 
traductions) : Surgite pœtquùm sederitis, qui numdueatis panem dolO' 
rit, (Ps. GXXYIy 2. ) signifie : « Consolez-vous, après avoir pleuré, 6 
«vooa qui mangez le pain delà douleur! » Une foule d'autres textes 
attestent la même coutumet qui n'était point étrangère aux Romains* 
Biais lorsque Ovide dit , en pavlant de Lucrèce t 

Passis SEOZT illa capillis , 

Ut solet «4 mrti mater itiua rogom. 

(Fosf.n, 813—814.) 

n n'entend sftrement pas décrire Vatlitude ordinaire d'une femme 
nssîse ; et brsqne les enfants dlsrael venaient sasseoîr dans le temple 
pour y pleurer leurs crimes ou leurs malheurs, (Ji.J. XX , 2G , eic.,) 



1 84 INQTES 

iU n'étaient pas sûrement assis commodément sur des sièges. H pa- 
rait certain que , dans ces circonstances , on était assis à terre et ac- 
croupi ; et c'est & cette attitude d'un homme assis sur ses jambes que 
Plutarque fait allusion par l'expression qu'il emploie et qui ne peut être 
rendue facilement dans notre langue. Assise ignoble serait l'expressioa 
)>ropre, si le mot d'assise n'ayait pas perdu, comme celui de session ^ 
sa signification primitive. 

Il faut cependant observer, pour l'exactitude» qu'une différence de 
ponctuation peut altérer la phrase de Plutarque , de manière que l'é- 
pi théte d'ignoble tomberait sur le mot de prosternation^ aa lieu d'af- 
iecter celui d*accroupissement. Le traducteur latin s'est déterminé pour 
le sens adopté de mémoire par l'interlocuteur* L'observation principale 
ilcmeure au reste dans toute sa force. 

(Note de VEditeur^ 



VI. 



(Page 170. 11 (Rutilius) en veut à Pompée et à Titus pour avoir 
( oiiquis cette malheureuse Judée qui empoisonnait le monde. ) 
Je crois qu'on ne sera pas fâché de lire ici les vers de Rutilius : 

Âtqae ntinam nonquam Judœa suhacta fuissct 

Poiripeii belHs imperioque Tili ! 
Latiùs cxcisse pestis contagta serpunt» 

Viciorcsqiie suos naiio victa premit. 

C'est-à-dire : « Plût aux dieux que la Judée n'eût jamais succombé 
« sous les armes de Pompée et de Titus ! Les venins qu'elle communi- 
« que s'étendent plus au loin parla conquête, etla nation vaincue vn- 
« lit ses vainqueurs. »I1 semble en effet que ces paroles , dites surtout 
<!ans le V© siècle, ne sauraient désigner que les cliréliens, et c'est ainsi 
que les a entendues le docte Huet dans sa Démonstration evangdliqitt, 
(Prop. III , S 21 .) Cependant un très habile interprèle de l'Écriture- 
Sainte , et qui nous l'a expliquée avec un luxe d'érudition qui s'ap- 
proche quelquefois de l'ostentation, embrasse le sentiment contraire, et 
croit que, dans le passage de Rutilius, il s'agit uniquement des Juits. 
(Dissertaadoni e lezioni diS. Scrittura del P. Nicolaï dideUa Compaguia 
di Gesù.Firenze, 1756, in-4*, tom. I. Dissert. prim. Vby. pag. 138.) 
Tant il rsl difficile de voir clair sur ce point, et de discerner exacte-. 
*ufui les Jeux r.'ligions Jans les éoiils des aulcurs païens! 



DU N£Uyi£M£ £NTi;£Ti£N. 185 

vn. 

(Page 170... Sénéqae, qui cooiiaîssait parfaitement cette religion.) 

n la connaissait si bien , qu'il en a marqué le principal caractère 
dans un ouTrage que nous n'avons plus» mais dont saint Augustin nous 
a conservé ce firagment. « Il y a , dit Sénèque , parmi les Juifs » des 
« hommes qui savent les raisons de leurs mystères ; mais la foule 
ignore pourquoi elle fait ce qu'elle £aiit« » (Sen* apud S, Àug. Civ, 
Deif YII9 n,J £t saint Augustin n'a-t-il pas dit lui-même : Que peu de 
gêna comprenaient jcee mystères, quoique plusieurs les céhSfrassent ! 
ftbid, Xy i6.J Origène est plus détaillé et plus exprès. F a-t-il rien 
dephts beaUf dit-il, que de voir les Juifs instruits dès le berceau de Vim- 
mortaUté de Vûme et des peines et des récompenses de t autre vie ? Les 
choses if étaient cependant représentées que sous une enveloppe mifthoh- 
yique aux enfants et aux hommbs-eiifaiits. Mais pour ceux qui cher^ 
chaientla parole et qui voulaient en pénétrer les mystères ^ cette mytholo- 
gie était 9 s* il m'est permis de m'exprirner ainsi, métamorphosée en vé- 
rité. (Orig. adv. Gels. lib. V, n* 42, pag. 610, col. S, Litt. D.) Ce 
qu'il dit aiUeucs n'est pas moins remarquable : la doctrine des Chré- 
tiens sur la résurrection des morts, sur le jugement de Dieu, sur les 
peines et les récompenses de Vautre vie, n'est point nouvelle : ce sont les 
anciens dogmes du Judaïsme. (Id» ibid., lib. II , n" 1, A.J 

Eusèbe , cité par le célèbre Huet , lient absolument le môme lan- 
gage, n dit en propres termes : « Que la multitude avait été assujettie 
« chez les Hébreux à la lettre de la loi et aux pratiques minutieuses , 
« dépourvues de toute explication ; mais que les esprits élevés, afifran- 
« chîs de cette servitude, avaient été dirigés vers l'étude d'une certaine 
« pbflosophie divine , fort au-dessus du vulgaire , et vers l'interpréta- 
it tion des sens allégoriques. » (Huet, Demonstr, évangel,, tom. Il, 
Prop. IX, diap. 171 , n° 8.) 

Cette tradition (00 réception) est la véritable et respectable Cabale, 
dont la moderne n'est qu'une fille illégitime et contrefaite. 



Yni. 



(Pag. 171. Newton, dans sa chronolojfîe. n'a pns dédaigné de lui 
HMidre pleine justice. ) 






186 NOTES 

Je ne sache pas que Newtou ait parlé du calendrier des Hébrevs 
dans sa chronologie ; mais il ea dit un mot en passant dans ce livre, 
dont on peut dire à bon droit : Beaucoup en ont parlé, mais peu foM 
bien connu; c'est dans le Commentaire de l'Àpocaljpse, où il dit la- 
coniquement (mais c'est un oracle) .: Judan usi non nmt vitioso eyclo. 
(Isaaci Newtoni ad Dan. proph. valic. nec non, etc., opus posthumum. 
(Trad.lat. deSuderman^ Âmst. 1737, in-4^, cap.n, pag. 113.) 
ficallger , excellent juge dans ce genre , décide qu'il n'y a rien de plus 
tœaci, rien de plus parfait que le calcul de l'année Judaïque ; il rea- 
▼oie même les calculateurs modernes à Vécole des Juifs, et leur con* 
jeille sans façon de ^instruire ù cette école ou de se taire. (Scalîger, 
deEmend. temp., lih. Vin.-GenèYe, 1629, in-fol., p9g. 656.) Ail- 
leurs il nous dit : Hœc sunt ingeniosissima , etc,.,^ methodum hujut 
compati lunaris argutissimam et elegantissimam esse rumo harum re^ 
rvm paulà peritus inficiabitur. (Jbid,^ lib. VII, pag* 640.) 

(NoiedeVEditeur.J 



IX. 



(Page 17f ... La garde des archives les plus secrètes à Eobatana 
cidit <^nfiée à des hommes choisis Jans cette nation.) 

Quelque estime qu'on doive à ce rabbin justement célèbre ( MoSse 
Maimonide\ je voudrais cependant, sur le fait particulier des archivai 
d'Ëcbatamc , rechercher les autorités sur lesquelles il s'est appuyé; ce 
que Je o£ suis point à même de faire dans ce moment. Quant à l'im- 
nieose établissement des Juifs au-delà de TEuphrale, où ils £»rmaîeat 
réeUement u«e puissance , il n'y a pas le moindre doute mut m iri^ 
(K^. l'Ambassade de Philon, inter operagraic. et lai* Geaève ,1^13, 
iJi-fol., pag. 792, Un. B.) 



(Page 172. n ( Arislote ) s'eoti^tint en Asie wec an Jàif auprès du- 
quel les savants les plus distingues de la Grèce lui parurent des espè- 
ces de barbares.) 

Cunaeus dit en effet (Lib. î, c. nr, pag. 26. EIz. 1652) : «Tanlâ 
« eruditione ac scienti hominem, uti prœ illo omnes Grœci qui ade- 
« rant trunci et siipites esse videreiitur. » Biais cet auteur , quoique 



BU NEUVIÈME EJNTKETIEW. 1S7 

ll'aQlears savant et exact , s'est permis ici une légère Ijyper!x)!e , sH 
n'a pas été trompé par sa mémoire. Aristote -vante ce iaif comme un 
homme aimable, hospitalier, vertueux, chaste surtout , savant et élo- 
quent. Il ajoute, qu*il y avait beaucoup à apprendre en sa conversa" 
tion; mais fl ne fait aucune comparaison humiliante penr les Grecs. 
Je ne sais donc où Gunaeus a pris ses <ïimci et ses stipites. L'interlocuteur 
au reste pardt ig^norer que ce n'est point Aristote qui parle ici, mais 
bien Cléarque, son disdple, qui ^t parier Aristote dans un dialogue 
de la composition du premier. ( Vop. le fragment de déarqae dans le 
livre de Josèphe contre Appion. liv. I, chap. vm, trad* d'Arnault 
d'AndiHy.) 

(Note def Editeur,^ 

XI. 

(Page 17f. La traduction des livres saorés dans une langue deve- 
nue ceQe de Tunivers.) 

fl y avait longtemps , avant les Septante , une tradvetion grecque 
d'une partie de la BSile. ( Voy» la préface qui est h la tête de k Bible 
de Bejeriing, Anvers, 3 vol. in-fol.-^FIrérec, Défmsede hChronologie , 
pag. 264 ; Leçons de f histoire^ tom. I, pag, ^16. Battus, Défense des 
Ptres^ etc. Chap. XX, Paris, în-4o, 1741, iMig. 614 etsuîv. 

On pourrait môme à cet égard se dispenser de preuves ; car la tra- 
duction qfficieUe ordonnée par Ptolomée suppose néoessaîrement que 
le livre était alors, je ne dis pas connu ^ mais célèbre. En effet, on 7ie 
peut dfyfrer ce qu*on ne connaît pas. ^d prince a jamais pu ordonner 
la traduction d'un livre, et d'vn tel livre, sans y être déterminé par 
un désir universel, fondé à son tour sur un grand intérêt exdté par 
ce livre? 

Xli. 

(Page i75. Tacite, par un aveuglement singulier, a porté celte 
doctrine aux nues en croyant la blÀmcr dans un texte célèbre. ) 

« Judaâ mente solà unumque numen intelligunt, summum illud ai 
« œtemum , neque mutabile, neque interiturum. » Cest ce même hommci 
qui nous dira du mime culte et dans le même chapitre : mos absurdut 
tordidusque. (Ann. v. 3.) Rendre justice à ce qu'on hait est un tour 
de force presque toujours au-dessus des plus grands esprits. 

On sera bien aise peut-être de lire, d'après Philon , le détail de cer- 
taines circonstances extrêmement icléressanies, touchées rapidemeal 



18S NOTES DU NEUVIÈME ENTAËTIEX. 

dans hd dialogue dont la mémoire fait tous les frais. Pbiloa pariant i 
un prince tel que Caligula » et lui citant les actes et les opinions de la 
famille impériale » n*était sûrement pas tenté de mentir ni même d'exa- 
gérer. 

« Agrippa» dit-il, votre aïeul maternel * étant allé à Jémsalem, 
<( sons le régoe d'Hérode , fiit enchanté de la religion des Juifs « el oe 
« pouvait plus s'en taire.» •• L'empereur Auguste ordonna que, de ses 
« propres revenus et selon les formes légitimes^ on (^Enrait chaque jour 
« AU DHD TRÈs-BiuTy SOT l'autd de Jérusalem 9 un taureau et deux 
« agneaux en holocauste y quoiqu'il sût très bien que le temple m 
« renfermait aucun simulacre « ni public « ni caché; mais ce grand 
« prince» que personne ne surpassait en esprit philosophique, sentait 
« bien la nécessité qu'il existât dans ce monde un autel dédié au Diea 
a invisible, et qu'à ce Dieu tous les honunes pussent adresser leurs 
« vœux pour en obtenir la communication d'un heureux espoir et la 
« jouissance des biens parfaits. •••• 

« Julie , votre bisaïeule , fit de magnifiques présents au tempb eo 
« vases et en coupes d'or, et quoique l'esprit de la femme se détache 
n difficilement des images, et ne puisse concevoir des choses absolo- 
« ment étrangères aux sens, Julie, cependant, aussi supérieure à m 
K sexe par l'instruction que par les autres avantages de la nature, a^ 
« riva au point de contempler les choses intelligibles préférahlemeot 
« aux sensibles, et de savoir que celles-ci ne sont que les ombres des 
« premières. » N. B. Par ce nom de Julie^ il iaut entendre Uvie, femme 
« d'Auguste, qui avait passé , par adoptiofi , dans la femille des Joies» 
«( et qui était eo effet bisaïeule de Caligula. 

Ailleurs, el dans le même discours à ce terrible Caligula, I^iibn loi 
dit expressément : (2ue Vempereur Auguste n'admxrmt pas seulement, 
mais qu'il adoraft cette coutume de n*emphyer aucune image pour re- 
présenter matAnellement une nature invisible, 

£0aû/AaÇ£ xccl Tcpoaéxuvet. x* t. A. 

(Philonis leg. ad Caiusn , inter 0pp. Golon. Allobrog., i6l5, io-fol-t 
I <g. 799 et 803.) 



DIXIÈME ENTRETIEN. 



LE SÉNATBnn. 

DnES-NOUS , M. le chevalier , si vous rfavez 
point rêvé aux sacrifices la nuit dernière ? 

LE CHEVALIER. 

Ouï , sans doute , j'y ai rêvé ; et comme 
c'est un pays absolument nouveau pour moi , 
je ne vois encore les objets que d'une ma- 
nière confuse. Il me semble cependant que 
le sujet serait très digne d'être approfondi , 
et si j'en crois ce sentiment intérieur dont 
nous parlions un jour, notre ami commun 
aurait réellement ouvert dans le dernier entre- 
tien une riche mine qu'il ne s'agit plus que 
d'exploiter. 

LE SÉNATEUR. 

C'est précisément sur quoi je voulais vous 
entretenir aujourd'hui. Il me parait , M. le 



199 LES SOIRÉES 

comte, que vous avez mis le principe dei 
sacrifices au-dessus de toute attaque , et que 
vous en avez tiré tme foule de conséquences 
utiles. Je crois de plus que la théorie de la 
réversibilité est si naturelle à Thonmie , qu'on 
peut la regarder comme une vérité innée 
dans toute la force du terme , puisqu'il est 
absolument impossible que nous Tayons ap- 
prise. Mais croyez-vous qu'il le fût également 
de découvrir ou (^entrevoir au moins la rai- 
son de ce dogme universel ? 

Plus on examine Tunivers , et plus on se 
sent porté à croire que le mal vient d'une 
certaine division qu'on ne sait expliquer, 
et que le retour au bien dépend d'une force 
contraire qui nous pousse sans cesse vers 
une certaine unité tout aussi inconcevable (1). 
Cette communauté de mérites, cette réver- 
sibilité que vous avez si bien prouvées , ne 
peuvent venir que de cette unité que nous 
ne comprenons pas, Ea réfléchissant sur la 



(1) Le genre humain en corps pourrait, dans cette supposilion, adres- 
ser ù Dieu CCS mêmes paroles employées par saint Augustin parlant 
de lui-même : « Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de 
«ton unité j^ur me perdre dans une fouie d'objets : tu daignai ras- 
« sembler les morceaux de moi-même. » Colligens me à disper^one itt 
quâ fritsiratim discissus sian, dum ab uno te averstu in multa evonui* 
( l). August* Confess. Il » 1 , 2.) 



DE SAINT-PÉTEBSBOURG. 191 

croyance générale et «or Tinstinct naturel 
des hommes ^ on est frappé de cette tendance 
qu'ils ont à unir des choses que la nature 
semble avoir totalement séparées : ils sont 
très disposés, par exemple, à regarder un 
peuple j une ville , une corporation , maïs 
surtout une famille, comme un être moral 
J: unique , ayant ses bonnes et ses mauvaises 
qualités , capable de mériter ou démériter , 
et suaceptible par conséquent de peines et de 
récompenses. De là vient le préjugé, ou pour 
parler plus exactement , le dogme de la no- 
blesse, si universel et si enraciné parmi les 
hommes. Si vous le soumettez à Texamen de 
la raison , il ne soutient pas Tépreuve ; car 
il n^y a pas , si nous ne consultons que le rai- 
sonnement , de distinction qui nous soit plus 
étrangère que celle que nous tenons de nos 
aïeux : cependant il n^en est pas de plus es- 
timée , ni même de plus volontiers reconnue, 
hors le temps des factions, et alors même 
les attaques qu^on lui porte sont encore un 
hommage indirect et une reconnaissance 
formelle de cette grandeur qu'on voudrait 
anéantir. 

Si la gloire est héréditaire dans Topinioa 
de tous les hommes, le blâme Test de même. 



1 



192 LES SOIRÉES 

et par la même raison. On demande quelqpe* 
fois , sans trop y songer , pourquoi la honte 
d'un crime ou d'un supplice doit retomber 
sur la postérité du coupable; et ceux qui 
font cette question se vantent ensuite du mé- 
rite de leurs aïeux : c'est une contradiction 
manifeste. 

LE CHEVALIER. 

Je n'avais jamais remarqué cette analogie. 

LE SÉNATEUR. 

Elle est cependant frappante. Un de vos 
aïeux , M. le chevalier ( j'éprouve un très 
grand plaisir à vous le rappeler ) , fut tué 
en Egypte à la suite de saint Louis : un autre 
périt à la bataille de Marignan en disputant 
un drapeau ennemi : enfin votre dernier aïeul 
perdit un bras à Fontenoi. Vous n'entendez 
pas sans doute que cette illustration vous soit 
étrangère , et vous ne me désavouerez pas , 
si j'affirme que vous renonceriez plutôt à la 
vie qu'à la gloire qui vous revient de ces 
belles actions. Mais songez donc que si votre 
ancêtre du XIIP siècle avait livré saint Louis 
aux San^asins au lieu de mourir à ses côtés , 
cette infamie vous serait commune par la 



fi 



DE SAIlSfT-PÉTKRS^ÔUHG. 19 

fliême raison et avec la même justice qui 
vous a transmis une illustration tout aussi 
personnelle que le crime , si Ton n'en croyait 
que notre petite raison. Il n'y a pas de mi- 
lieu , M. le chevalier ; il faut ou recevoir la 
honte de bonne grâce, si elle vous échoit, 
ou renoncer à la gloire. Aussi Topinion sur 
Ce point n'est pas douteuse. Il n'y a sur le 
déshonneur héréditaire d'autre incrédule que 
celui qui en souffre : or ce jugement est évi- 
demment nul. A ceux qui , pour lé seul 
plaish-de montrer de l'esprit et de contredire 
les idées reçues', parlent, ou même font des 
livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou 
le préjugé de la naissance , proposez , s'ils 
ont un nom ou seulement de l'honneur , de 
s'associer par le mariage une famille flétrie 
dans les temps anciens, et vous verrez ce 
qu'ils* vous répondront. 

Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni 
l'autre, comme ils parleraient aussi pour eux , 
il faudrait les laisser dire. 

Cette même théorie ne potirraît-elle point 
jeter quelque jour sur cet inconcevable mys- 
tère de la punition des fils pour les crime» 
de leurs pères ? Rien ne choque au premier 
coup d'œîl comme une malédiction horédi- 
II. !J 



194 LSS SOIBÉSS 

taire t cependant, pourquoi pas, puisque h 
l>énédiction Test de même?. Et prenez garde 
que ces idées n^appartiennent pas seulement 
à la Bible, comme on Timagîne souvent. 
Cette hérédité heureuse ou malheureuse est 
aussi de tous les temps et de tous les pays : 
elle appartient au Paganisme comme au Ju- 
daisme ou au Christianisme ; à Tenfance du 
monde, conmie aux \ieilles nations; on la 
trouve chez les théologiens , chez les philo- 
sophes , chez lès poètes , au théâtre et à 
TÉglise. 

Les arguments que la raison fournît contre 
cette théorie ressemnlent à celui dé Zenon 
contre la possibilité du mouvement. On ne 
sait que répondre , mais on marche. La fa- 
mille est sans doute composée d^individus 
qui n^ont rien de commun suivant la raison -, 
mais , suivant Tinstinct et la persuasion uni- 
verselle , toute famille est une. 

Gest surtout dans les familles souveraines 
que brille cette unité : le souverain change 
de nom et de visage ; mais il est toujours , 
comme dit TEspagne , moi us roi. Vos Fran- 
çais, M. le chevalier, ont deux belles man- 
mes plus vraies peut-être qu^ils ne pensent : 
Tune de droit civil, le mort saisit le vif; 



DE SAmiVPÉTEBSBOURC^. 193 

et Tautre de droit public, le roi ne meurt 
pas. Il ne faut donc jamais le diviser {>ar la 
pensée lorsqu*^ s^agit de le jtiger. 

On s^étonne q[uelquefois de voir un mo* 
narqfue innocent périr misérablement dans 
Tune de ces catastrophes politiques si fré<- 
quentes dans le monde. Vous ne croyez pas 
sans doute que je veuille étouffer la com- 
passion dans les cœurs ; et vous saves ce que 
les crimes récents ont fait souffrir au mien: 
néanmoins , à s^en tenir à la rigoureuse rai- 
son , que veut-on dire ? tout coupable peut 
être innocent et même saint le jour de son 
supplice. Il est des crimes qui ne sont con- 
sonmiés et caractérisés qu'eau bout d^un assez 
long espace de temps : il en est d^autres qui 
se composent d^une foule d'actes plus ou 
moins excusables , pris à part , mois dont la 
répétition devient à la fin très criminelle. 
Dan.<: ces sortes de cas, il est évident que la peine 
ne saurait précéder le complément du crime. 

£t même dans les crimes instantanés , les 
supplices sont toujours suspendus et doivent 
Fètre. Cest encore une de ces occasions si 
fréquentes oii la justice humaine sert d'in- 
terprète à celle dont la nôtre rfest qu'une 
image et une dérivation. 



1-^ 



v>. 



mmmmmmmm'W^'^'^9^., 



196 LES SOIREES 

Une étourderie , une légèreté , une coh* 
Iravention à quelque règlement de police , 
peuvent être réprimées sur-le-champ ; mais 
dès qu'il s'jagit d'un crime proprement dit , 
jamais le coupable nVst puni au moment où 
il le devient. Sous l'empire de la loi maho- 
métane , l'autorité punit et même de mort 
l'homime qu'elle en juge digne au moment 
et sur le lieu même où elle le saisit ; et ces 
exécutions brusques, qui n'ont pas manqué 
d'aveugles admirateurs, sont néanmoins une 
des nombreuses preuves de l'abrutissement 
et de la réprobation de ces peuples. Parmi 
nous, l'ordre est tout différent: il faut que le 
coupable soit arrêté; il faut qu'il soit accusé ; 
il faut qu'il se défende ; il faut surtout qu'il 
pense à sa conscience et à ses affaires; il 
faut des préparatifs matériels pour son sup- 
plice ; il faut enfin , pour tenir compte de 
tout , un certain temps pour le conduire aa 
lieu du châtiment , qui est fixe. L'écha- 
faud est un autel : il ne peut donc être placé 
ni déplacé que par l'autorité ; et ces retards , 
respectables jusque dans leurs excès , et qui 
de même ne manquent pas d'aveugles dé- 
tracteurs , ne sont pas moins une preuve de 
uulre 5n|îcriurilé. 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 197 

Si donc il arrive que , pendant la suspen- 
sion indispensable qui doit avoir lieu entre 
le crime et le châtiment , la souveraineté 
vienne à changer de nom, qu'importe à la 
justice? il faut qu'elle ait son cours ordi- 
naire. En faisant même abstraction de cette 
unité que je contemple dans ce moment , 
rien n'est plus juste humainement ; car nulle 
part rhéritier naturel ne peut se dispenser 
de payer les dettes de la succession , à moins 
qtfil ne s^abstienne. La souveraineté répond 
de tous les actes de la souveraineté. Toutes 
les dettes I tous les traités, tous les crimes 
Tobligent. Si , par quelque acte désordonné , 
elle organise aujourd'hui un germe mauvais 
dont le développement naturel doit opérer 
une catastrophe dans cent ans , ce coup frap- 
pera justement la couronne dans cent ans. 
Pour s'y soustraire il fallait la refuser. Ce 
n'est jamais CB roi , c^est le roi qui est inno- 
cent ou coupable. Platon, je ne sais plus oii, 
dans le Gorgias peut-être , a dit une chose 
épouvantable à laquelle j'ose à peine pen- 
ser (1); mais si l'on entend sa proposî- 



(i) TTpoardETvis «éJ«o>« où8* eîç iroT« oiS^xuç à7ré).otTO Oiy' ouriiç rris 
nô;.eu$ ^$ ir^oaraTcI. (Plat. Gorgias. Opp., t. VI» édit. Biponl., 
r-^S- 156.) 



198 LES SOIREES 

lion dand Je sens que je vous présente main- 
tenant > il pourrait bien aroir raison. Des 
siècles peuvent s'éconler justement entre Tacte 
méritoire et la récompense , comme entre 
le crime et le chàtimeat. Le roi ne pent 
naître , il ne pent mourir qu'une fois : il dure 
autant que la royauté^ S'il devienf^coupable, il 
est traité avec poids et mesure ; il est, suivant 
les circonstances , averti , menacé , hmnilié, 
suspendu, emprisonné» jugé ou sacrifiât '^ 
Après avoir examiné Thomme , esmxiinons 
ce qu'il y a de plus merveilleux en lui , la 
parole; nous troweron^ encwe le même 
mystère , Q*est4^ire , division inexplicable et 
tendance vers une certaine unité toot aussi 
inexplicable. I^çs deux plus grandes époques 
du monde spirituel sont sans doute celle de 
Bahel y où les langues se divisèrent > et celle 
de la Pentecôte j où elles firent un mer- 
veilleux effort pour se réunir ; on peut même 
observer Jba^essus , en passant, que les danx 
prodiges les plus extraordinaires dont il m^ 
fait mention dans Thistoire de Thomme sont, 
en même temps , les faits les plus certains 
dont nous ayons coHnaissance. Pour les con- 
tester il faut manquer i 1a fois de raison et, 
de probité. 



DB SAINT-PÉTRRSBOURG, 199 

Voîià coiiiinent tout ayant été divisé , tout 
désire la réunion. Les hommes, conduits 
par ce sentiment , ne cessent de Tattester de 
mille manières. Ils ont voulu., par exemple, 
que le mot union signifiât la tendresse , et 
ce mot de tendresse même ne signifie que la 
disposition à Tunion. Tous leurs signes d^at^ 
tachement (autre mot créé par le même sen- 
timent) sont des unions matérielles. Ils se 
totichentla main , ils s^embrassent. La bouche 
étant Torgane de la parole , qui est elle-même 
Torgane et Pexpression de Kntelligence, tous 
les hommes ont cru qu'il y avait dans le rap^ 
prochement de deuxbouches humaines quel- 
que chose de sacré qui annonçait le mélange 
de deux âmes. Le vice s^empare de tout et se 
sert de tout, maïs je n'examine que le {w*incipe. 

La religion a porté à Tautel le baiser de 
paix avec grande connaissance de cause : 
je me rappelle même avoir rencontré , en 
feuilletant les saints pères, des passages oil 
ils se plaignent que le crime ose faire servir 
à ses excès un signe saint et mystérieux. Mais 
soit qu'il assouvisse Peffronterie, soit qull 
efffàie la pudeur , ou qu'il rie sur les lèvres 
pures de l'épouse et de la mère , d'où vient 
sa généralité et sa puissance ? 



200 LES somÉES 

Notre unité mutuelle résulte de notre unité 
en Dieu tant célébrée par la philosophie 
même. Le système de Mallebranche de la 
vision en Dieu n'est qu'un superbe com^ 
mentaire de ces mots si connus de saint Paul: 
Oest en lui que nous usions la vie, le mou-r 
ventent et Vêtre. Le panthéisme des stoïciens 
et celui de Spinosa sont une corruption de 
cette grande idée; mais c'est toujours le même 
principe , c'est toujours cette tendance vers 
l'unité, La première fois que je lus dans le 
grand ouvrage de cet admirable Mallebranche, 
si négligé »par son injuste et aveugle patrie: 
Que Dieu est le lieu des esprits comme F es- 
pace est le lieu des corps , je fus ébloui par 
cet éclair de génie et prêt à me prosterner. 
Les hommes ont peu dit de choses aussi 
belles. 

J'eus la fantaisie jadis de feuilleter les 
œuvres de madame Guy on, uniquement parce 
qu'elle m'avait été recommandée par le meil- 
leur de mes amis , François^ de Cambrai. 
Je tombai sur un passage du commentaire sur 
le Cantique des Cantiques , où cette femme 
célèbre compare les intelligences humaines 
aux eaux courantes qui sont toutes parties 
^e l'Océan, et qui ne s'agitent sans cessç 



I)£ SÀIMT-PÉT£iLSBOURG. 20 1 

que pour y retourner. La comparaison est 
suivie avec beaucoup de justesse ; mais vous 
savez que les morceaux de prose ne sé- 
journent pas dans la mémoire. Heureusement 
je puis y suppléer en vous récitant des vers 
inexprimablement beaux de Métastase (1 ) , 
qui a traduit madame Guyon, à moins qu'il 
ne Tait rencontrée comme par miracle» 

L'onda dal mar divisa 
Ba^^a la yalle e il monte : 
Va passngicra in fiume ; 
Va prigioniera in fonte : 
Mormora sempre c geme 
Finclie non torni al mar; 

Al mar dove ella nncne « 
Dove acquistô gli uniori ^ 
Dove d*a langhi errori 
Spera di riposar (2) 



(1; . . . Musaruii) comltcm, cal cannina scmpcr 
£t cithar» eordi , numerosquc intendere nervis. 

(Virg.^ Ad„ IX, 775-776.) 
(S) Metast, Ârtas. m , I . — Voici le passage de Mad. Guypn , indi- 
qué dans le dialogue : — «Dieu étant notre dernière fin , l'Âme peut 
<( sans cesse s'écouler dans lui comme dans son terme et son centre» et 
« y être mêlée et transformée sans en ressortir jamais. Ainsi ({u*un 
« tIeuTe, qui est une eau sortie de la mer et très distincte de la mer, 
« se trouTant hors de sou origine , tâche par diverses agitations de se 
« rapprocher de la mer , jusqu'à ce qu'y étant, enfin retombé, il se 
«< perde et se mélange avec elle, ainsi qu'il y était perdu et mêlé avant 
« que d'en sortir; et il ne peut plus en être distingué. » ( Comment, 
9ur le Cantique des Cantiques ; in-12, 1687 , chap. 1 , v. i. ) 
t'illustre ami de madame Guyon exprime encore la même idée (l;u)s 



\ 



202 LES SOIBÈBS 

Mais toutes ces eauK ne peuvent se mêler 
à rOcéan sans se mêler ensemble , du moins 
d'une certaine manière que je ne comprends 
pas du tout. Quelquefois je voudrais m'élan- 
cer hors des limites étroites de ce monde ; 
je voudrais anticiper sur le jour des révé- 
lations et me plonger dans Tinfini. Lors- 
que la double loi de Thomme sera effacée , 
et que ces deux centres seront confondus ^ 
il sera un : car n^y ayant plus de combat 
dans lui , oii prendrait-il Tidée de la duité? 
Mais, si nous considérons les hommes les uns 
& regard des autres, qu'yen sera-t-il d^eux 
lorsque le mal étant anéanti , il n'^y aura plus 
de passion ni dlntérêt personnel? Que de- 
viendra le MOI, lorsque toutes les pensées 
seront communes comme les désirs , lorsque 
tous les esprits se verront comme ils sont 
vus ? Qui peut comprendre , qui peut se re- 
présenter cette Jérusalem céleste où tous les 
habitants, pénétrés par le même esprit, se 
pénétreront mutuellement et se réfléchiront 



■on Télénaqm. La rtasimt dii~Il, est comme vn grand œêm deUt- 
mièrtt t noi €sprit$ 801H comme de petits rMisfucaiX qui em aortent etqiâ 
y retourneat pour aV pcrâre. (î.iv. IV.) Oa sent dans ces^drax mor- 
ceaux ilcux ûiiies tnvUvs, 



DB SAINT-PâTERSBOURG. 203 

le bonheur (1 ) ? Une infinité de spectres lu- 
mineux de même iKmension, s'ils viennent 
à coïncider exactement dans le même lieu , 
ne sont plus une infinité de spectres lumi- 
neux; c^est un seul spectre infiniment lu- 
mineux. Je me garde bien cependant de 
vouloir toucbar à la personnalité , sans la- 
quelle ^immortalité n'est rien; mais je ne 
puis m'^empècher d'être frappé en voyant 
comment tout Funivers nous ramène à cette 
mystérieuse unité. 

Saint Paul a inventé un mot qui a passé 
dans toutes les langues chrétiennes ; c'est celui 
S^édifierj qui est fort étonnant au premier 
coup d'ottl : car qu'y a-t-il donc de commun 
entre la construction d'un édifice et le bon 
exemple qu'on donne à son prochain ? 

Mais on découvre bientôt la racine de cette 
expression. Le vice écarte les honunes, connue 
la vertu les unit. Il n'y a pas un acte contre 
Tordre qui n'enfante un intérêt particulier 
contraire à l'ordre général; il n'y a pas un 
' acte pur qui ne sacrifie un intérêt particulier 
à l'intérêt général , c'est-à-dire qui ne tende 



(1) Jermakm quœ œd{ficatur ui civiuu cigut pm^ticq^aiio ^m m 



204 LES SOIRÉES 

à créer une volonté une et régulière à la place 
de ces myriades de volontés divergentes et 
coupables. Saint Paul partait donc de cette 
idée fondamentale, que nous sommes tous 
r édifice de Dieu; et que cet édifice que nous 
dei^ofis élei^er est le corps du Saus^eur (1). 
Il tourne cette idée de plusieurs manières. Il 
veut qu'on s'édifie les uns les autres; c'est- 
à-dire que chaque homme prenne place vo- 
lontairement comme une pierre de cet édifice 
spirituel , et qu'il tâche de toutes ses forces 
d'y appeler les autres , afin que tout homme 
édifie et soit édifié. Il prononce surtout ce 
mot célèbre : La science enfle , mais la cha- 
rité édifie (2) : mot admirable , et d'une vé- 
rité frappante : car la science réduite à elle- 
même divise au lieu d'unir, et toutes ^s 
constructions ne sont que des apparences: 
au lieu que la vertu édifie réellement , et 
ne peut même agir sans édifier. Saint Paul 
avait lu dans le sublime testament de son 
maître que les hommes sont un et plusieurs 
comme Dieu (3) ; de manière que tous sont 



(l)Cor. in,9. 
(2)1.Cor. VIlT,iO. 

(5) «Qu'ils suiiii UN comme nous {Jean, XVII, 11. )> ^^ fl"**^ 
« soient un tous cnst- p.iblc, comme vous êtes en moi et moi eu voui , 



D£ SAINT-PÉTERSBOURG. 205 

terminés et consommés dans r unité (1) , car 
jusque-là l'œuvre n'est pas fime. Et comment 
n'y aurait-il point entre nous une certaine 
unité ( elle sera ce qu'on voudra : on l'appel- 
lera comme on voudra ) , puisqu'w/i seul 
homme nous a perdus par un seul acte ? 
Je ne fais point ici ce qu'on appelle un cer- 
cle en prouvant l'unité par l'origine du mal, 
et l'origine du mal par Punité : point du tout ; 
le mal n'est que trop prouvé par lui-même ; 
il est partout et surtout dans nous. Or, de 
toutes les suppositions qu'on peut imaginer 
pour en expliquer l'origine , aucune ne satis- 
fait le bon sens ennemi de l'ergotage autant 
que cette croyance, qui le présente conune le 
résultat héréditaire d^une prévarication fon- 
damentale , et qui a pour elle le torrent de 
toutes les traditions humaines. 

La dégradation de l'homme peut donc être 
mise au nombre des preuves de l'unité hu-^ 
maine , et nous aider à comprendre comment 
par la loi d'analogie, qui régit toutes les 



«qu'ils soient de même un eu tous. ( hid.^ XXI.) Je leur ai donné la 
« gloire que tous m'avez donnée , afin qulls soient un comme nous 
« sommes m. {Jbid.^ XXIT.) » 

(1) «Je suis en eux et tous en moi » aGn qu'ils soient consommés en 
ai.(/Mtf.,XX1II.)» 



SI 08 LES SOIRÉES 

leurs comparaisons de Pépi et de la grappe^ 
qui sont les matériaux du mystère. Car tout 
ainsi que plusieurs grains de blé ou de raisifi 
ne font qu^un pain et une boisson , de même 
ce pain et ce vin mystiques qui nous sont 
présentés à la table sainte, brisent le moi, 
et nous absorbent dans leur inconcevable 
unité. 

U y a une foule dVxemples de ce sentie 
ment naturel ^ légitimé et consacré par la 
religion , et qu^on pouirait régarder comme 
des traces pi ;:sque effacées d^un état primitif. 
En suivant cette route , croyez-vous , M. le 
comte, qu^il fût absolument impossible de 
se former une certaine idée de cette solida- 
rité qui existe entre les honunes (vous me 
permettrez bien ce terme de jurisprudence) , 
d'^oii résulte la réversibilité des mérites qui 
explique tout ? 

LE COMTE. 

Il me serait impossible , mon respectable 
ami, de vous exprimer, même d^une ma- 
nière bien imparfaite , le plaisir que m^a causé 
votre discours; mais, je vous Tavoue avec 
une franchise dont vous êtes bien digne , ce 
plaisir est mêlé d'un certain effroi. Le vol 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 209 

que vous prenez peut trop aisément vous 
égarer, d'autant plus que vous n'avez pas, 
comme moi , un fanal que vous puissiez re- 
garder par tous les temps et de toutes les 
distances. N'y a-t-il pas de la témérité à vou- 
loir comprendre des choses si fort au-dessus 
de nous ? Les honunes ont toujours été tentés 
par les idées singulières qui flattent Torgueil : 
il est si doux de marcher par des routes ex- 
traordinaires que nul pied humain n^a foulées ! 
Mais qu'y gagne-t-on ? Thomme en devient-il 
meilleur ? car c'est là le grand point. Je dis 
de plus : en devient-il plus savant ? Pourquoi 
accorderions-nous notre confiance à ces belles 
théories , si elles ne peuvent nous mener ni 
loin ni droit ? Je ne refuse point de voir de 
fort beaux aperçus dans tout ce que vous 
venez de nous dire ; mais , encore une fois , 
ne courons-nous pas deux grands dangers, 
celui de nous égarer d'une manière funeste , 
et celui de perdre à de vaines spéculations 
un temps précieux que nous pourrions em- 
ployer en études , et peut-être même en dé- 
couvertes utiles ? 

LE SÉNATEUR. 

C'est précisément le contraire , mon cher 
n. U 



2\0 LES somÉEg 

comte : il n'y a rieu de si utile qae ces études 
qui ont pour objet le monde intellectuel , et 
c'est précisément la grande route des décou- 
vertes. Tout ce qu'ion peut savoir dans la 
philosophie rationnelle se trouve dans un 
passage de saint Paul , et ce passage , le voici : 

CB MONDE EST tJI? SYSTÈME DE CHOSES INVISIBLES 
MANIFESTÉES VISIBLEMENT. 

VunwetSj a dit quelque part Charles Bon- 
net, ne serait donc qiCun assemblage d^ap^ 
pàrences (1) ! 

Sans doute , du moins dans un certain 
sens; car il y a un genre d^idéalisme qui 
est très raisonnable. Difficilement peut-être 
trouvera-t-on un système de quelque célébrité 
qui ne renferme rien de vrai. 

Si vQus considères que tout a été fait par 
et pour Tintelligence ; que tout mouvement 
est un effet , de manière que la cause propre* 
ment dite d^m mouvement ne peut être un 
mouvement (2); que ces mots de cause et 



(1) Toutt; la nature ne serait donc pour nou9qu*un graiid et ma^ni^ 
Cque spectacle d'apparences. ( Bonnet, Paling.t paurt. XUI, chap. u.) 

(2) Saint Thomas a dit : Omne nmbile A principio mmobilù ( Adr. 
génies I, xliv, n® 2, etxLvii, n** 6.) Mallebranche Pa répétée. /Wc« 
feul, dit-îi, est tout à la fois uuueurêi mmMe. (ftech* deUtéiitéf 



de matière s'^excluent mutuellement comme 
cens de cercle et de triangle , et que tout s^ 
rapporte dans ce monde qae iious voyons à 
un autre monde ^qtxe noM ne voyons pas (1) , 
70US sentirez aisément que nous livons en 
effet au milieu if un système de choses in* 
visibles manifestées visiblement^ 

Parcourez le c^cle des scie&ees , vous 
verrez qu*elles commencent toutes pa»r un 
mystère. Le mathématicien tâtonne $ur les 
bases du calcul des <piantitâs tmâginaiiea , 
qumque ses opérarations soi^it très justes. 
Il comprend encore moins le principe do 
calcul infinitésimal , Vvxl des instruments les 
plus puissants que Dieu ait confiés à Thomme. 
H s^étonne et tirer des conséqiienfces infail- 
libles d^un principe qod choque le bon sens ^ 
et nous avons vu des académies demander 

\ 

au monde swfmX ^explication de ces oontra» 
dictions apparœtes. L^astronome attraction* 

naîre dit ^uV/ ne Rembarrasse nullement de 

— — — — -II " ■ ■ Il » Il > 111 I 

tiK4^» App6Qd» pag» ZEbO. > Biais i^»io9i8 app«itieiit à la phtloiopliie 
auli^oe, 

(3) Tout ce monde visible n'estât que pour te siècle à venir: tout 
oèquipassea ses rapports soerets avec oe oécle éternel4i& rien ae pas- 
aéra plus : t»itt ee ^e naos ^ohs n'est <j^ la figine et Tatteote des 
choses invisibles.... Dieu n'agit dans le temps que pour l'éterni/é. 
{Massillon, Serm, sur les afflktiom, lll* partie. 

14. 



mm 



1 



212 LES SOIRÉES 

saç^oir ce que c'est que Tattraction, /^owr^^zi 
qu'il soit démontré que cette force existe ; 
mais , dans sa conscience , il s^en embar- 
rasse beaucoup. Le germinaliste ^ qui vient 
de pulvériser les romans de Vépigénégiste^ 
s'arrête tout pensif devant Toreille du mulet : 
toute sa science branle et sa vue se trouble. 
Le physicien, qui a fait Texpérience de Haies, 
se demande à lui-même ce que c'est qu'une 
plante , ce que c'est que le bois , enfin ce que 
c'est que la matière , et n'ose plus se moquer 
des alchimistes. Mais rien n'est plus .intéres- 
sant que ce qui se passe de nos jours dans 
l'empire de la chimie. Soyez bien attentifs 
à la marche des expériences , et vous verrez 
où les adeptes se trouveront conduits. J'ho- 
nore sincèrement leurs travaux; mais je crains 
beaucoup que la postérité n'en profite sans 
reconnaissance , et ne les regarde eux-mêmes 
comme des aveugles qui sont arrivés sans 
le savoir dans un pays dont ils niaient l'exis- 
tence. 

Il n'y a donc aucune loi sensible qui n'ait 
derrière elle (passez-moi cette expression ri- 
dicule) une loi spirituelle dont la première 
n'est que l'expression visible ; et voilà pour- 
qnoi (oiile explirntion de cause par la matière 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. 213 

ne contentera jamais un bon esprit. Dès 
qu'on sort du domaine de Texpérience maté- 
vielle et palpable pour entrer dans celui de 
la philosophie rationnelle , il faut sortir de 
la matière et tout expKquer par la métaphy 
sique. Tentends la vraie métaphysique, et 
non celle qui a été cultivée avec tant d'ardeur 
durant le dernier siècle par des hommes qu'on 
appelait sérieusement métaphysiciens. Plai- 
sants métaphysiciens ! qui ont passé leur viç 
à prouver qu'il n'y a point de métaphysique ; 
brutes illustres en qui le génie était animai 
Usé I 

U est donc très certain , mon digne ami , 
qu'on ne peut arriver que par ces routes ex- 
traordiriaires que vous craignez tant. Que si 
je n'arrive pas , ou parce que je manque de 
forces, ou parce que l'autorité aura élevé 
des barrières sur mon chemin , n'est-ce pas 
déjà un point capital de savoir que je suis 
dans la bonne route ? Tous les inventeurs , 
tous les hommes originaux ont été des hommes 
religieux et même exaltés. L'esprit humain, 
dénaturé par le scepticisme irréligieux , res- 
semble à une friche qui ne produit rien , 
ou qui se couvre de plantes spontanées, inutiles 
à l'homme. Alors même sa fécondité natu-^ 



214 LES SOIREES 

relie est un mal : car ces plantes , en mêlant 
et entrelaçant leors racines , durcissent le 
sol , et forment nne barrière de 'plos entre le 
ciel et la terre. Brisez , brisez cette croûte 
maudite ; détruisez ces plantes mortellement 
vivaces; appelez toutes les forces de Thomme; 
enfoncez le soc ; cherchez profondément 
les puissances de la terre pour les mettre 
en contact avec les puissances du cieU 

Voilà y messieurs , Timage naturelle de 
rintelligence humaine ouverte ou fermée aux 
connaissances divines. 

Les sciences naturelles mêmes sont sou- 
mises à la loi générale. Le génie ne se traîne 
guère appuyé sur des syllogpismes. Son allure 
est libre; sa manière tient de Tinspiration : 
on le voit arriver , et personne ne Ta vu mar- 
cher (1 ) . Y a-t-il , par exemple , un homme 
qtf on puisse comparer à Keppler dans Tastro- 
nomîe? Newton lui-même est-il autre chose 
que le sublime commentateur de ce grand 
homme , qui seul a pu écrire son nom dans 



(1) Bivma cogrtitiù non est inqaisiiwa,.» non pcr ratiodwaUmem 
cnHêoiat sed immahsriaUê eognitioreruM absqtte émttrsum. (S^Jhaaam 
adv«C8. gentes, 1, 9*2.) En effet, la science en Dieu étant ane intai- 
fion, plus eHc a ce caractère dans riiomine» et plus elle s'approch« 
de KOtt aio<^. 



mmimt^"^^^— « ' ^ ■ I ■" — ^ ^'* "^A . < ■^■^■^w^—^pw 



DE SAINT-PÉTBRSfiOim«. 215 

les cîeax? car les lois du monde sont les lois 
de Keppler. Il y a surtout dans la troisième 
quelque chose de si extraordinaire , de si in- 
dépendant de toute autre connaissance préli- 
minaire, qu'ion ne peut se dispenser dy re- 
connaître une vérîtatle inspiration : or , il ne 
parvint à cette immortelle découverte qtfen 
suisrant je ne sais qu^elles idées mystiques de 
nombres et d^armonîe céleste, qui s'accor- 
daient fort bien avec son caractère profondé- 
ment religieux, mais qui ne sont, pour la 
froide raison, que de purs rêves. Si Ton avait 
soimiis ces idées à Texamen de certains phi- 
losophes en garde contre toute espèce de su- 
perstition, à celui de Bacon , par exemple, qui 
aimait Tastronomie et la physique comme les 
premiers hommes dltalie aiment les femmes, 
il n'aurait pas manqué d^ voir des idoles de 
cavernes ou des idoles de tribus^ etc. (1). 
Mais ce Bacon , qui av^ait substitué la mé- 
thode d^ induction à celle du sjllogismCy 
comme on Ta dit dans un siècle où Ton a 
épuisé tous les genres de délire, non-seule- 
ment était demeuré étranger à la découverte 



(l)Ceux qui connaissent la philosophie de Baoon eoleikleiUcetar* 
Ifot : il sérail trop long de Texpliquer aux autre»* 



216 LES SOIRÉES 

de son immorlel contemporain, maïs 3 te- 
nait obstinément au système de Ptolomée, 
malgré les travaux de Copernic , et il appe- 
lait cette obstination une noble constance (1 ). 

Et dans la patrie de Roger Bacon on croyait, 
même après les découvertes de Galilée , que 
les verres caustiques devaient être concaves , 
et que le mouvement de tâtonnement, qu'ion 
fait en haussant et baissant une lentille pour 
trouver le vrai point du foyer , augmentait 
la chaleur des rayons solaires. 

Il est impossible que vous ne vous soye» 
pas quelquefois divertis des explications méca- 
niques du magnétisme , et surtout des atomes 
de Descartes formés en tire-bouchons (2) ; 
mais vous n'avez sûrement pas lu ce qu'en a 
dit Gilbert : car ces vieux livres ne se lisent 
plus. Je ne prétends point dire qu'il ait rai- 
son ; mais j'engagerais sans balancer ma vie , 
et même mon honneur , que jamais on ne 
découvrira rien dans ce profond mystère de 
la nature qxr en suivant les idées de Gilbert , 



(t) Itqque tenebimns, qnemadmodum cœlestîa soncnt, îjomlem cos-r 
STAMIAM. (The Works ofFr. Bacon. London, 1803, in-8®. Tfiema cœli, 
Uim.lX,p.252.) 

(2) Cartesii principia philosophica. Pars IV, n° 1 55, p. 186, An^t*f 



jDE SAirïT-PÉTERSBOURG. 217 

OU d'^antres, du même genre , comme le mou- 
vement général des eaux dans le monde ne 
s^expliquera jamais d\me manière satisfai- 
sante ( supposé qu'il s'explique ) qu'à la ma- 
nière deSénèque(l), c'est-à-dire par des mé- 
thodes totalement étrangères à nos expérien- 
ces matérielles et aux lois de la mécanique. 
Plus les sciences se rapportent à l'homme , 
connue la médecine , par exemple , moins 
elles peuvent se passer de religion : lisez , si 
vous voulez , les médecins irréligieux, comme 
savants ou comme écrivains , s'ils ont le mé- 
rite du style; mais ne les appelez jamais au- 
près de votre lit. Laissons de côté, si vous 
le voulez , la raison métaphysique , qui est 
cependant bien importante; mais n oublions 
jamais le précepte de Celse , qui nous recom- 
mande quelque part de chercher autant que 
nous le pouvons le médecin ami (2) ; cher- 
chons donc avant tout celui qui a juré d'ai- 
mer tous les hommes , et fuyons par-dessus 
tout celui qui , par système , ne doit l'amour 
à personne. 

(1) Sen. Quœst. nat, III, 10, 12 , 15. Eizevir, 1639, 4 vol. in-12 , 
lom. n , pag. 578 , sêqq* 

(2) Quùmpar scientia sitf ntiliorem tamen medictan esse ( scias) ami* 
fum quùm extraneum. ( Aur. Corn. Celsi de Remed. Praef. lib. I.) 



218 LES somËEs 

Les mathématiques mêmes sont soumises 
à cette loi, qaoiqa^elles soient un instrument 
plutôt qu'une science, puisqu'elles n'ont de 
valeur qu'en nous conduisant à des connais- 
sances d'un autre ordre : comparez les ma- 
thématiciens du grand siècle et ceux du sui- 
vant. Les nôtres furent de puissants chiffreurs: 
ils manièrent avec une dextérité merveilleuse 
et qu'on ne saurait trop admirer les instru- 
ments remis entre leurs mains ; mais ces ins- 
truments furent inventés dans le siècle de la 
foi et même des factions religieuses , qui ont 
une vertu admirable pour créer les grands 
caractères et les grands talents. Ce n'est point 
la même chose d'avancer dans une route ou 
de la découvrir. 

Le plus original des mathématiciens du 
XVIII® siècle , autant qu'il m'est permis d'en 
juger , le plus fécond , et celui surtout dont 
les travaux tournèrent le plus au profit de 
l'honwne ( ce point ne doit jamais être ou- 
blié ) par l'application qu'il en fit à l'optique 
et à l'art nautique , fut Léonard Euler , dont 
la tendre piéto fut connue de tout le monde, 
de moi surtout, qui ai pu si longtemps l'ad- 
mirer de près. 

Qu'ion ne vienne donc point crier à 1'///^/- 



] 



BB SAUnVPtTEHSBOURG. 219 

ndnisme^ à la mysticité. Des mots ne sont 
rien ; et cependant c^est avec ce rien qu^on 
intimide le génie et qn^on barre la route des 
découvertes. Certains philosophes se sont 
avisés dans ce siècle de parler de causes : 
mais quand vondra^t-on donc comprendre 
qaH ne pent y avoir de causes dans Tordre 
matériel , et qn'^elles doivent tontes être cher- 
chées dans nn antre cercle ? 

Or , si cette régie a lien, même dans les 
sciences naturelles , pourqnoi , dans les scien- 
ces d^m ordre surnaturel, ne nous livrerions- 
nous pas , sans le moindre scrupule , à des 
recherches que nous pourrions aussi noni^ 
mer surnaturelles? Je suis étonné , M. le 
comte , de trouver en vous les préjugés aux- 
quels Tindépendance de votre esprîl aurait 
pu échapper aisément. 

LE COMTB* 

Je vous assure , mon cher ami, qotl pour* 
rait bien y avoir du mal entendu entre nous, 
comme il arrive dans la plupart des discus- 
sions. Jamais je n^ai prétendu nier, Dieu 
m^en préserve, que la religion ne soit la 
mère de la science : la théorie et Texpé- 
rience se réunissent pour proclamer cette 



' 



220 LES SOIRËSS 

vérité. Le sceptre de la science n^appartîent 
à TEurope que parce qu'acné est chrétienne. 
Elle n^est parvenue à ce haut point de civi- 
lisation et de connaissances que parce qu'elle 
a commencé par la théologie ; parce que les 
universités ne furent d'abord que des écoles 
de théologie, et parce que toutes les sciences, 
greffées sur ce sujet divin , ont manifesté la 
sève divine par une immense végétation. Lln-p 
dispensable nécessité de cette longue prépa- 
ration du génie européen est une vérité ca- 
pitale qui a totalement échappé aux discou- 
reurs modernes. Bacon même , que vous avez 
justement pincé , s'y est trompé comme des 
gens bien au-dessous de lui. Il est tout à 
fait amusant lorsqu'il traite ce sujet , et sur- 
tout lorsqu'il se fâche contre la scolastîque 
et la théologie. Il faut en convenir, cet 
homme célèbre a paru méconnaître entière- 
ment les préparations indispensables pour que 
la science ne soit pas un grand mal. Appre-. 
nez aux jeunes gens la physique et la chi- 
mie avant de les avoir imprégnés de religion 
et de morale ; envoyez à une nation neuve 
des académiciens avant de lui avoir envoyé 
des missionnaires , et vous verrez le résultat. 
On peut mèjiie , \e crois, prouver jusquïi 



DE SAmT*p£TEBSBOURG . 221 

la démonstration qu^il y a dans la science , 
si elle n'est pas entièrement subordonnée aux 
dogmes nationaux , quelque chose de caché 
qui tend à ravaler Thomme , et à le rendre 
surtout inutile ou mauvais citoyen : ce prîn 
cipe bien développé fournirait une solution 
claire et péremptoire du grand problême de 
l'utilité des sciences , problème que Rousseau 
a fort embrouillé dans le milieu du dernier 
siècle avec son esprit faux et ses demi-con- 
naissances (1). 
Pourquoi les savants sont-ils presque tou- 



(1) L'étude des sciences naturelles a son excès comme tout le reste, 
et nous y sommes arrivés. Elles ne sont point , elles ne doivent point 
être le but principal de l'intelligence , et la plus haute folie qu'on pùi 
commettre serait celle de s'exposer à manquer d'hommes jiour avoir plus 
(le physiciens. Philosophe ^ disait très bien Sénéque , commence par té- 
tttdier toi-même avant tPétiidier le monde, ( Ep. lxv. ) Mais les paroles 
de Bossuet frappent bien plus fortement, parce qu'elles tombent de 
plus haut. 

« L'homme est vain de plus d'une sorte : ceux-là pensent être les plus 
« raisonnables qui sont vains des dons de l'intelligence. ». ; à la vérité , 
« ils sont dignes d'être distingués des antres, et ils font un des plui 
« beaux ornements du monde ; mais qui les pourrait supporter, lorsque 
«aussitôt qu'ils se sentent un peu de talent.... ils fatiguent toutes les 
« oreilles.. .. et penseu t avoir droit de se faire écouter sans fin , et de 
« décider de tout souverainement? justesse dans la vie! ô égalité 
« dans Us mœurs! 6 mesure dans les passions S riches et véritables or- 
« nemcnts de la nature raisonnable , quand est-ce que nous appvcmlrons 
« ù vous estimer f » (Sermon sur l'honneur.) 



*22^ LBS SOIRfiES 

jours de mauvais hommes d^états , et en g£« 
néral inhabiles atix affaires ? 

D'où vient an contraire qae les prêtres (je 
dis les prêtres) sont natorellement hommes 
d'état ? c'est-à-dire, pourquoi Tordre sacerdo- 
tal en produit-il davantage , proportion gar- 
dée, que tous les autres ordres de la so- 
ciété ? surtout de ces hommes d'état naturels j 
si je puis m'exprimer ainsi, qui s'élancent 
dans les affaires et réussissent sans prépa- 
ration , tel par exemple que Charles V et son 
fils en employèrent beaucoup, et qui nous 
étonnent dans l'histoire ? 

Pourquoi la plus noble, la plus forte, la 
plus puissante des monarchies a-t-elle été 
faite^ au pied de la lettre, par des évêques 
(c'est un aveu de Gibbon) comme une ruche 
est faite par des abeilles ? 

Je ne finirais pas sur ce grand sujet ; mais , 
mon cher sénateur , pour l'intérêt même de 
cette religion et pour l'honneur qui lui est 
dû , souvenons-nous qu'elle ne nous recom- 
mande rien tant que la simplicité et l'obéis • 
saace. De qui notre argile est-elle mieux con- 
nue que de Dieu ? J'ose dire que ce que nous 
devons ignorer est plus important pour nous 
que ce que nous devons savoir. S'il a placé 



DB SAINT-PÉTSaSBOURG. 223 

certaîns objets ao-'delà des bornes dû notre 
vision , c^est sans doute parce qa^il serait dan* 
gereux pour nous de les . apercevoir distinc 
tement. J^adopte de tout mon cœur et f ad- 
mire votre comparaison tirée de la terra 
ouverte ou fermée aux influences du ciel : 
prenez garde cependant de ne pas tirer une 
conséquence fausse d'un principe évident. 
Que la religion , et même la piété , soit la 
mdlleure préparation pour Pesprit humain; 
quVlle le dispose , autant que la capacité iii' 
dîviduelle le permet , à toute espèce de con- 
naissances, et quVdIe le place sur la route des 
découvertes, c^est une vérité incontestable 
pour tcmt honmie qui a seulement mouillé 
se$ lèvres à la coupe de la vraie philosophie. 
Mais quelle conclusion tk*erons^ous de cette 
vérité? qiCilfaut donc faire tous nos efforts 
pour penser les mjrstères de cette religion} 
Nullement : permettes&-moi de vous le dire , 
c^t un sophisme évident. La conclusion lé- 
gitime est qu'il faut subordonner toutes nos 
connsdssaiices à la religioa, c^ire ferme- 
ment quVm étudie en priant; et smtout, lors- 
que nous nous occupons de philosophie 
raticmneUe , ne jamais oublier que toute pro- 
position de métaphysique , qui ne sort pas 



224 LES SOIRÉES 

comme d'elle-même d'mi dogme chrétien, 
n'est et ne peut être qu'une coupable extra- 
vagance. Voilà qui nous suffit pour la pra- 
tique : qu'importe tout le reste ? Je vous ai 
suivi avec un extrême intérêt dans tout ce 
que vous nous avez dit sur cette incompré- 
hensible unité , base nécessaire de la reVem- 
biltté qui expliquerait tout , si on pouvait l'ex- 
pliquer. J'applaudis à vos connaissances et à 
la manière dont vous savez les faire conver- 
ger : cependant quel avantage vous donnent- 
elles sur moi ? Cette réversibilité , je la crois 
tout comme vous , comme je croîs à l'exis- 
tence de la ville de Pékin aussi bien que 
ce missionnaire qui en revient, avec qui 
nous dînâmes l'autre jour. Quand vous pé- 
nétreriez la raison de ce dogme , vous per- 
driez le mérite de la foi, non - seulement 
sans aucun profit , mais de plus avec un très 
grand danger pour vous ; car vous ne pourriez, 
dans ce cas, répondre de votre tête. Vous 
I appelez-vous ce que nous lisions ensemble, 
il y a quelque temps , dans un livre de saint 
Martin? Que le cliimiste imprudent court 
risque et adorer son oui^rage. Ce mot n'est 
point écrit en Taîr : Mallebranche n'a-t-il pas 
dîiop^vyxïQ fausse Croyance sur t efficacité des 



DE SAINt-PÉTERSBÔlJRG. 225 

causes secondes pouvait mener a t idolâtrie ? 
c'est la même idée. Nous avons perdu, il 
n^y a pas bien longtemps , un ami commun 
émiiient en science et en sainteté : vous savez 
Lien que lorsqu^il faisait , toujours pour lui 
seul , certaines expériences de chimie , il 
croyait devoir s'environner de saintes précau- 
tionâ. On dit que la chimie pneumatique date 
de nos jours : mais II y a eu, il y a, et sans 
doute il y aura toujours une chimie trop 
pneumatique» Les ignorants rient de ces sortes 
de choses , parce qall n'y comprennent rien , 
et c'est tant mieux pour eux. Plus Tintelli- 
gence connaît, et plus elle peut être cou- 
pable. Nous parlons souvent avec un étonne- 
meht niais de Fabsurdité de Tidolàtrie ; mais 
je puis bien vous asisurer que si nous avions 
les connaissances qui égarèrent les premiers 
idolAtres , nous le serions tous , ou que du 
moins Dieu pourrait à peine marquer pouif 
loi douze mille hommes dans chaque tribu. 
Nous partons toujours de Thypothèse banale 
que rhomme s'est élevé graduellement de 
la barbarie à la science et à la civilisation. 
C'est le rêve favori , c'est Terreur-mère , et , 
comme dit Técole , le protopseudès de notre 
•iècle. Mais si les philosoî hes de ce malheu- 



226 LES SOIBÉES 

peux siècle, avec rhorrikle perversîté que notti 
Itur avons connue , et qui s^obstinqnt encore 
malgré les avertissements qu^ils ont reçus , 
avaient possédé de plus quelques-unes de ces 
connaissances qui ont dû nécessairement ap- 
partenir au^ premiers hommes, malheur à l\i* 
nivers! ils auraient amené sur le genre humain 
quelque calamité d'un ordre surnaturel. Yoyea 
ce qu^ils ont fait et ce qù^ils nous ont attiré j 
malgré leur profonde stupidité dans les 
sciences spirituelles. 

Je m'^oppose donc , autant qull est en moi 9 
à toute recherche curieuse qui sort de la 
sphère temporelle de Thomme. La religion 
est taromate qui empêche la science de se 
corrompre • c'est un excellent mot de Bacon , 
et, pour cette fois, }e n'ai pas envie de le 
critiquer. Je serais seulement un peu tenté 
de croire qu'il n'a pas lui-même assez réflé- 
chi sur sa propre maxime, puisqu'il a tra- 
vaillé formellement à séparer Varomate de la 
science. 

Observez encore que la religion est le plus 
grand véhicule de la science. Elle ne peut, 
sans doute, créer le talent qui n'existe pas: 
mais elle l'exalte sans mesure partout où 
elle le trouve , surtout le talent des décou- 



DE SAIRT^FiTBRSBOUaG. 237 

vertes, tandis que IWéligion le coi^prime 
toajoups et rétouffii Murant. Que ¥ûi2lo]is«- 
nous de plus? Il n'est pas permis de pénétrer 
Fimtpoment qui nous a été donné pour pé» 
nétrer. Il est trop aisé de le briser , on, ce 
qui est pire peutdtre , de le fausser. J^ re*' 
maroie Dieu de num igiiorance eqicox^ plus 
que de ma science ; car ma science ait mdi , 
du moins en partie, et par conséquent je 
ne puis être sûr qu'^elle est bonae : mop 
ignorance au coiitraire , du moins celle d<Hit 
je parle, est de lui; partant, j^ai toute la 
confiance possible en elle. Je nuirai point 
tenter follement d^escalader Penceinte salu- 
taire dont la sagesse divine nous a environ- 
né*} je suis sAr d'être de qe CiOté §tw les 
texT^3 de l» vérité ; qwî m'assure qo'w delà 
(pour ue point faire de siq)posit;iQn plw triste) 
je ne me trouverai pas sur le* doroai»e3 de 
la superstition ? 

LE CHEVÂUm. 

E^^re deuj^ puissances supérieures qm se 
battent, une troisième, quoique très faible, 
peut bîeui se propo3er pow médiatrice, 
pourvu qu'elle leur soit agréable et qu'elle 
ait de la bonne foi. 



228 LBS S01BÙS8 

Il me semble d'abord, M. le sénateur^ 
que TOUS avez donné on peu trop de latitdde 
à ros idées religieoses. Yons dites que Tex^ 
plicàtion des causes doit toujours être cher- 
chée hors du monde matériel , et vous citez 
Keppler, qui arriva à ses fameuses décou- 
vertes parie ne sais quel système dliannonie 
céleste à laquelle je ne comprends rien ; mais 
dans tout cela je ne vois pas Tombre de reli- 
gion. On peut bien être musicien et calculer 
des accords sans avoir de la piété. Il me sem- 
ble que Keppler aurait fort bien pu décou^ 
vrir &eà lois sans croire en Dieu. 

LB SÂNATEUH. 

Vous vous êtes répondu à vous-même^ 
M. le chevalier , en prononçant ces mots hors 
du monde matériel. Je n'ai point dit que 
chaque découverte doive sortir immédiate- 
/nent d^un dogme comme le poulet sort de 
Tœuf : j'ai dit qu'il n'y a point de causes 
dans la matière , et que par conséquent elles 
ne doivent point être cherchées dans la ma- 
tière. Or, mon cher amij il n'y a que les 
hommes religieux qui puissent et qui veuillent 
en sortir. Les autres ne croient qu'à la ma- 
tière , et se courroucent même lorsqu'on leor 



DE sâint-pëteesbourg; 22U 

parle d^un autre ordre de choses. Il faut à 
notre siècle nne astronoixiie mécanique , une 
chimie mécaniqae, une pesanteur mécanique , 
une morale mécanique , une parole mécani- 
que, des remèdes mécaniques pour guérir 
des maladies mécaniques : que sais- je enfin? 
tout n^est-il pas mécanique ? Or , il n^y a 
que Tesprit religieux qui puisse guérir cette 
maladie. Nous parlions de Keppler; mais 
jamais Keppler n^aurait pris la route qui le 
conduisit si bien , s^il n^avait pas été éminem- 
ment religieux. Je ne voudrais pas d**autre 
preuve de son caractère que le titre qu^il 
donna à son ouvrage sur la véritable époque 
de la naissance de J, C. (1)* Je doute que 
de nos jours un astronome de Londres ou 
de Paris en choisit un pareil. 

Ainsi vous voyez, mon cher chevalier, 
que je n'ai pas confondu les objets , comme 
vous Pavez cru d^abord. 

LE CHEVALIER. 

Soit : je ne suis point assez fort pour disr 



(1) On C4)iiiialt uu ouvrage de ce Fameux astronome intilult^ : De 
vtro amw quo Dei Filius humanam naturam assumpsit Joli, hcppleri 
rf)mmen/crriuncufa,in-4°. Peut-être qu'en efîcl un érudit protestant no 
iVxprimerait point ainsi de nos jours. 



WIB 



230 IBS somÉss 

ptLtét àtec votls ; maiâ voici tm pcnfnt sxsr le- 
qùei YéiatÈàs encore etivie de vous quereller: 
ïloti^ âmi aVftit dit qptte yotte goût potur les 
éducations d\Dl genre extraordinaire pouvait 
tôttô conduire et en conduire d^âuttes peut- 
être à de très grands dangers , et qu'^elles 
aviEiient de plus Testréme inconvénient de 
nuire «osL études utiles. Â cela vous aves 
répondu que c'était précisément le contraire , 
et que tien ne favorisait ravancement des 
sciences et des découvertes en tout genre , 
comme cette tournure d'esprit qui nous porte 
toujours hors du monde matériel. C'est en- 
core un point sur lequel je ne me crois pas 
U^eÉ fort; pour disputer avec vous; mais ce 
qui me parait évident , c'est que vous avez 
passé l'autre objection sous silence , et ce- 
pendant elle est gràve. J'accorde que les idées 
mystiques et extraordinaires puissent quelque- 
fois mener à d'importantes découvertes : il 
faut aussi mettre dans l'autre bassin de la 
balance les inconvénients qui peuvent en ré- 
sulter. Accordons , par es^emple , qu'elles 
paissent illuminer un Keppler : si elles doi- 
vent encore produire dix mille fous qui trou- 
blent le monde et le corrompent même, je me 
lens très disposé à sacrifier le grand homme. 



liB SÂmT-PÉTERSBOURG. 231 

Je crois donc , si vous voulez bien excu- 
ser mon impertiiience , que vous êtes allé un 
peu trop loin , et (pie vous ne feriez pas mal 
de Vous défier un peu plus de vos élans spiri- 
tuels : dumoins , je ne Taurai jamais assez ê&t , 
autant que j^en puis juger. Mais comme le 
devoir d'tiû médiateur est d'ôter et d'accor- 
der quelque chose aux deux parties , il faut 
aussi vous dire , M. le comte , que vous me 
paraisses pousser la timidité àPexcès. Je vous 
fais mon compliment Sur votre soumission 
religieuse. J'ai beaucoup couru le monde : 
en vérité , je n'ai rien trouvé de meilleur ; 
mais je ne sais pas trop comprendre com- 
ment la foi vous mène à craindre la super- 
stition. C'est tout le contraire, ce me semble, 
qui devrait arriver ; je suis de plus surpris 
que vous en vouliez autant à cette superSti^ 
tion, qui n'est pas, ce me semble, une si 
mauvaise chose. Au fond qu'est-ce que la 
superstition ? L'abbé Gérard , dans un excel- 
lent livre dont le titre est cependant en op- 
position directe avec l'ouvrage, m'enseigna 
qo'il n'y a point de synonymes dans les lan- 
gues. La superstion n'est donc ni Yerreur , 
ni le fanatisme , ni aucun autre monstre de ce 
genre portant m autre nom. Je le répète , 



mmm^r^^^^^ 



232 LBS somÉBS 

qa^est-ce donc que la superstition ? Super ne 
veut-il pas dire par delà ? Ce sera donc quel- 
<pie chose qui est par dfilà la croyance légi* 
time. En vérité , il n'y a pas de quoi crier haro. 
tFai souvent observé dans ce monde que ce qui 
suffit ne suffit pas ; n'allez pas prendre ceci 
pour un jeu de mots : celui qui veut faire préci- 
sément tout ce qui est permis fera bientôt ce 
qui ne Test pas. Jamais nous ne sonmies sûrs 
de nos qualités morales que lorsque nous avons 
su leur donner un peu d'exaltation. Dans le 
monde politique , les pouvoirs constitutionnels 
établis parmi les nations libres ne subsitent 
guère qu'en se heurtapt. Si quelqu'un vient à 
vous pour vous renverser , il ne suffit pas de 
vous roidir à votre place : il faut le frapper 
lui-même , et le faire reculer si vous pouvez. 
Pour franchir un fossé , il faut toujours fixer 
^on point de vue fort au delà du bord, sous 
peine de tomber dedans. Eufin c'est une régie 
générale; il serait bien singulier que la reli- 
gion en fût une exception. Je ne crois pas 
qu'un homme, et moins encore une nation, 
puisse croire précisément ce qu'il faut. Tou- 
jours il y aura du plus ou du moins. J'ima- 
gine , mes bons amis , que rhonneur ne vous 
fléplatt pas ? cependant qtf est-ce que l'hon- 



DE SAIKT-PÉTERSBOURG. 233 

neur? C'est la superstition de la vertu , ou ce 
n est rien. En amour, en amitié , en fidélité , 
en bonne foi, etc., la superstition est ai- 
mable, précieuse même et souvent néces- 
saire ; pour(juoi n^en serait-il de même de l:i 
piété ? je suis porté à croire que les clameurs 
contre les excès de la chose partent des 
ennemis de la chose. La raison est bonne 
sans doute , mais il s^en faut que tout doive 
se régler par la raison. — Ecoutez ce petit 
conte , je vous en prie : peut-être c'est une 
histoire. 

Deux sœurs ont leur père à la guerre : elles 
couchent dans la même chambre ; il fait froid, 
et le temps est mauvais : elles s'entretiennent 
des peines et des dangers qui environnent 
leur père. Peut-être^ dit Tune, // bivaque 
dans ce moment : peut-être il est couché sur 
la terre , sans feu ni couverture : qui sait 
si ce n'est pas le moment que tennemi a 
choisi.... ah!.... 

Elle s'élance hors de son lit, court en 
chemise à son bureau, en tire le portrait 
rfe son père , vient le placer sous son chevet, 
et jette sa tête sur le bijou chéri. — Bon papa I 
je te garderai. — MaiSj ma paui^re sœur^ dit 
l'autre , je crois que la tête vous tourne. 



234 LES SOIRÉES 

Croyez -VOUS donc qu'en vous enrhumani, 
vous soucierez notre père , et qitil soit beau-* 
coup plus en sûreté parce que votre tête 
appuie sur son portrait? prenez garde de 
de le casser j et^ crojez moi^ dormez. 

Certainement celle-ci a raison , et tout Ce 
qu'écrie dit est vrai ; mais si vous deviez épou'- 
ser Tmie on Tautre de ces demt sœnrs , dites- 
moi, graves philosophes, choisirie2>-vons la 
logicienne ou la superstitieuse ? 

Pour revenir, je crois que la superstition 
est un oui^rage aisance de la religion qu^il 
ne faut pas détruire , car il n^est pas bon 
qu^on puisse venir sans obstacle jusqu'^au 
pied du mur , en mesurer la hauteur et plan- 
ter les échelles. Vous m^opposerez les abus ; 
mais d^abord , croyez-vous que les abus d'une 
chose divine niaient pas dans la chose même 
certaines limites naturelles, et que les in* 
convénients de ces abus puissent jamais éga-» 
1er le danger d'ébranler la croyance? Je vous 
dirai d'ailleurs , en suivant ma comparaison : 
si un ouvrage avancé est trop avancé, ce 
sera aussi un grand abus ; car il ne sera utile 
qu'à Tennemi qui s'en servira pour se mettre 
à couvert et battre la place : faut-il donc ne 
point faire d'ouvrages avancés ? Avec cette 



DE SltNlVFSTBBSBOUaG. 235 

belle crainte des abus^ on finirait par ne 
plus oser remuer. 

Mais il y a des abos ridicules et des abos 
criminels} voilà ce qui mlntrigue, G^est on 
point que je n'ai pas sa débrouiller dans ma 
tète^ Tai vu des hommes livrés à ces idées 
singulières dont vous parliea tout à Theure , 
qui étaient bien^ je vous Passure^ les plus 
honnêtes e^ les plus aimables qu^il fût pos- 
sible de connaître^ Je veux vous faire k ce 
propos une petite histoire qtl ne manquera 
pas de vous amuser. Vous savea dans quelle 
refra9» et avec quelles personnes f ai passé 
Thiver de 1 806 . Parmi les personnes qui se 
trouvaient là , un de vos anciens amis, M. le 
comte , faisait les délices de notre société ; 
c*était le vieux commandeur de M.*.., que 
vous avez beaucoup vu jadis à Lyon , et qui 
vient de terminer sa longue et vertueuse car* 
riére. U avait soixante et dix ans révolus lors- 
que nous le vîmes se mettre en colère pour 
la première fois de sa vie. Parmi les livres 
qu'ion nous envoyait de la ville voisine pour 
occuper nos longues soirées, nous trouvâmes 
un jour Touvrage posthume de je ne sais 
quel échappé des petites-maisons de Genève , 
qui avait passé une grande partie de sa vie à 



236 i£S soib]£es 

chercher la canse mécanique de la pesanteur^ 
et qui, se flattant de Tavoir trouvée, chantait 
modestement eubbka y tout en s^étonnant 
néanmoins de l accueil glacé qiCon Jaisail h 
son système (1 )• En mourant , il avait chsurgé 
ses exécuteurs testamentaires de publier, pour 
le bien de Tunivers , cette rare découverte ac- 
compagnée de plusieurs morceaux d^une mé- 
taphysique pestilentielle. Vous sentes bien 
qu'il fut obéi ponctuellement ; et ce livre qui 
était échu au bon commandeur le mit dans 
une colère tout à fait divertissante. 

ce Le sage auteur de ce livre , nous disait- 
ce il , a découvert que la canse de la pesanteur 
ce doit se trouver hors du monde , vu qu'il n'y 
ce a dans l'univers aucune machine capable 
ce d'exécuter ce que nous voyons. Vous me 
ce demanderez peut-être ce que c'est qu'une 
ce région hors du monde ? L'auteur ne le dit 
ce pas , mais ce doit être bien loin. Quoi qu'il 
ce en soit , dans ce pays hors du monde , il 
« jr avait une fois (on ne sait ni comment 
ce ni pourquoi , car ni lui ni ses amis ne se 
ce forment l'idée d'aucnn commencement). 
Cl iljr avait ^ dis- je, une quantité suffisante 



(I) Voy. la pg. 307 du livre en qucsliou. Genève, 1805, iu S\ 



DE SAINT-PËTERSBOUAG. 237 

te étatomes en résen^e. Ces atomes étalent 
« faits comme des cages ^ dont les barreaux 
« sont plusieurs millions de Jois plus longs 
« qtCîls ne sont épais. Il appelle ces atomes 
ce oltra-mondaiiiâ, à cause de leur pays natal ^ 
ce ou gravifiqaes , à cause de leurs fonctions. 

« Or y il ad%^int qu'Hun Jour Dieu prit de ces 
« atomes autant qiCil en put tenir dans ses 
ce deux mains , et les lança de toutes ses 
ce forces dans notre sphère^ et voilà pourquoi 
ce le monde tourne. 

ce THais iljaut bien obseri^erque cette pro- 
ce jection d^atomes eut lieu une fois pour 
ce toutes (1), car dès lors il ri y a pas d^exem* 
ce pie que Dieu se soit mêlé de la gravité. 

ce Voilà oii nous en sommes! voilà ce 
ce qu^ôn a pu nous dire ; car on ose tout dire 
ce à ceux qui peuvent tout entendre. Nous 
ce ressemblons aujourd'hui dans nos lectures 
« à ces insectes impurs qui ne sauraient vivre 
c< que dans la fange; nous dédaignons tout 
ce ce qui instruisait , tout ce qui charmait nos 
ce ancêtres ; et , pour nous , un Kvre est tou- 
ce jours assez bon , pourvu qu'îlsoit mauvais. » 

Jusque-là tout le monde pouvait être de 



(i}Ce5t l'expression de raateur* 



238 lEs soiiiKES 

l'avis de rexcellent vieillard; mais nous lom* 
bâmes des naes lorsqu^il ajouta : 

ce FTavez-Yoas jamais remarqué que , par- 
ce mi les innombrables choses qu*on a dîtes , 
ce surtout à répoque des ballons , sur le vol 
a des oiseaux et sur les efforts que notre pe- 
ce santé espèce a faits à diverses époques pour 
ce imiter ce mécanisme merveilleux, il n'^est 
c< venu dans la tète d'aucun philosophe de 
ce se demander si les oiseaux ne pourraient 
ce point donner lieu à quelques réflexions 
ce particulières sur la pesanteur? Cependant, 
ee si les hommes s^étaient rappelé que toute 
ce Tantiquité s^est accordée à reconnaître dans 
ce les oiseaux quelque chose de divin; que 
ce toujours elle les a interrogés sur Ta venir; 
ce que suivant une tradition bizarre y elle les 
ce avait déclarés antérieurs aux dieux; qu'elle 
ce avait consacré certains oiseaux à ses âm- 
fc nités principales; que les prêtres égyptiens, 
« au rapport de Clément d'Alexandrie, ne 
c< mangeaient, pendant le temps de leqrs pu- 
ce rifîcatious légales, que des chairs de vo- 
ce latile, parce que les oiseaux étaient les 
ce plus légers de tous les animaux (1), el 

(0 Si la citation est exacte , ce que je ne puis vérifier en ce uiomeDl, 



DE SAmT-PÉTEBSBOURG. 239 

ce que , soivant Platon dans son livre des Lois, 
« Vqffrande Ut plus agréable quHl soii pas- 
ce sible défaire aux dieux ^ 6 est un oiseauÇi ); 
ce s'ils avaient considéré de plus cette foule 
ce de faits surnaturels où les oiseaux sont in- 
ce tervenus , et surtout l'honneur insigne fait 
ce à la colonabe , je ne doute pas qu'ils n^eus- 
ce sent été conduits à mettre en question 
ce si la loi commune de la pesanteur affecte 
ce les oiseaux vivants au même degré que le 
ce reste de la matière brute ou organisée, 

ce Maïs pour nous élever plus haut , si For- 
ce gueilleux aveugle que je vous citais tout 
ce à l'heure , au lieu de lire Lucrèce , qu'il 
ce reçut à treize ans des mains d'un père as- 
cc jsassin , avait lu les vies des saints j il aurait 
ce pu concevoir quelques idées justes sur la 

■ ■ Il ■ ^111 ■ H I I I I I I I ■^■^1— . , , 

il est superflu d'observer que cette expression doit éire pri$e d^ns le 
sens Tulgaire de viande légère, (Nçte de V Moteur • ) . 

(1) Les citations de mémoire sont rarement parfaitement exactes. 
Platon, dans cet endroit de ses œuvres» ne dit point qtie Voiiem (seul) 
tH l'offrande la plus agréable» U dit que « les offrandes les plus divines 
« ( dcc^TocTa B&pQt. ) sont les oiseaux et les figures qtfun peintre 
« peut exécuter en un jour, » (Opp., tom» IX, de Leg, lib. XII, 
pag. 206. ) Il faut mettre le second ariide au nombre de ceux où le 
bon plaisir du plus grand philosophe de ranliquitc fut d'être énigma- 
tique ou iQéin« bicarré ^ sans qu'on sache pourquoi. 

{Note de V Editeur.) 



tl-îD LfiS SOtRËÈS 

« route qu'il faudrait tenir pour découvrir 
ce la cause de la pesanteur; il aurait vu que 
ce parmi les miracles incontestables opérés 
«c par ces élus , ou qui s'opéraient sur leurs 
a personnes, et dont le plus hardi scepticisme 
« ne peut ébranler la certitude , il n'en est 
ce pas de plus incontestable ni de plus fré- 
ce quent que celui du ravissement matériel, 
ce Lisez , par exemple , les vies et les procès 
ce de canonisation de saint François Xavier, 
ce de saint Philippe de Néii , de sainte Thé- 
ce rèse , etc., etc., et vous verrez s'il est pos- 
ée sible de douter. Contesterez-vous les faits 
ce racontés par cette sainte elle-même, dont 
ce le génie et la candeur égalaient la sainte- 
ce té ! On croît entendre saint Paul racontant 
ce les dons de la primitive église , et présen- 
ce vaut des régies pour les manifester utile- 
ce ment , avec un naturel, un calme, un sang- 
ce froid mille fois plus persuasifs que les 
€t sarments les plus solennels. 

« Les jeunes gens, surtout les jeunes gens 
ce studieux, et surtout encore ceux qui ont 
re eu le bonheur d'échapper à certains dan- 
ce gers , sont fort sujets à songer durant le 
ce sonuneil qu'ils s'élèvent dans les airs et 
ce quHIs s'y meuvent à volonté ; un homme de 



DE SAÎÎïT-?ÊTBRSBOURG. 241 

ce beaucoup d'esprit et d'un excellent carac- 
cc tère, que j^ai beaucoup vu jadis, mais que 
ce je ne dois plus revoir, me disait un jour 
ce qu'il avait été si souvent visité dans sa jeu- 
ce nesse par ces sortes de rêves , qtf il s'était 
ce mis à soupçonner que la pesanteur n^était 
ce pas naturelle à Thomme. Pour mon compte, 
ce je puis vous assurer que Kllusion chez 
ce moi était quelquefois si forte , que j'étais 
ce éveillé depuis quelques secondes avant 
ce d^ètrebien détrompé. 

ce Mais il y a quelque chose de plus grand 
ce que tout cela. Lorsque le divin auteur de 
ce notre religion eut accompli tout ce qu'il 
« devait encore faire sur la terre après sa 
ce mort , lorsqu'il eut donné à ses disciples 
rc les trois dons qu'il ne leur retirera jamais , 
ce Tîntelligence (1), la mission (2), et Tindé- 
ce fectibilité (3) ; alors , tout étant consommé 
ce dans un nouveau sens , en présence de ses 
ce disciples qui venaient de le toucher et de 
ce manger avec lui , l'Homme-Dieu cessa de 
a peser et se perdit dans les nues. 

ce II y a loin de là aux atomes grai^ifiques} 



(i)Liic,XXIV,45. 
(2) Marc, XYI,15,16. 
(5)Matrh.,XXyni,20. 



245t LKS $(>ASI9 

ce cependant U n'y a pas d'autre moyen dé 
ce savoir ou de se docitar an moins de ce que 
ce c'^e^ que la pesanteur, v 

À ces mots , on éclat de rire , parti d^nn 
coin du salop, nous déconcerta tous. Vous 
croirez peut*être que le commandeur se fâ- 
cha : pas du tcmt, il se tut ; mais nous Times 
sur son visage une profonde expression de 
tristesse mêlée de terreur. Je ne saurais vous 
dire combien )e le trouvai intéressant. Le 
rieur , dont vous croirez sans doute deviner 
le nom, se crut obligé de lui adresser des 
excuses qui furent faites et reçues de fort 
bonne grâce. La soirée se termina très paisi- 
blement. 

La nuit, lorsque mes quatre rideaux m^eu- 
rent séparé , par un double contour ^ des 
hommes, de la lumière et des aflaires , tout 
ce discours me revint dans Tesprit. Quel mal 
y 04,41 donCj me disais-je, que ce digne homme 
aroie que tétai de sainteté et les élans d^une 
piété ardente aient la puissance de suspen^ 
dre^ à Fégard de thomme^ les lois de la pe* 
santeur , et qiion peut en tirer des concbi- 
sions légitimes sur la nature de cette lot ? 
Certainement il ri y a rien de plus innocent. 

Mais ensuite je me rappelais certains per- 



DB SAINT-FËTERSBOURd. 243 

sonnages de ma connaiâsance qui me parais- 
sent être arrivés par le même chemin à un 
résultat bien différent. G^est pour eux qu'a 
été fait le mot d^iUuminé , qui est toujours 
pris en mauvaise part. Il y a bien quelque 
chose de vrai dans ce mouvement de la con- 
science univer^eUe quicondanuxe ces hom- 
mes et leurs doctrines: et, en effet, f en ai 
connu plusieurs d'un caractère très équivo- 
que , d'une probité assez problématique ; et 
remarquables surtout par une haine plus ou 
moins visible pour Tordre et la hiérarchie sa- 
cerdotales. Que faut-il donc penser? Je m^en- 
dormis avec ce doute , et je le retrouve au- 
jourd'hui auprès de vous. Je balance entre 
les deux systèmes que vous m'avez exposés. 
L'un me parait priver l'homme des plus grands 
avantages , mais au moins on peut dormir 
tranquille; Tautre échauffe le cœur et dis- 
pose l'esprit aux plus nobles et aux plus heu- 
reux efforts; mais aussi il y a de quoi trem- 
bler pour le bon sens et pour quelque chose 
de mieux encore. Ne pourrait-on pas trou- 
ver un fi régie qui pût me tranquilliser , et 
me permettre d'avoir un avis 7 



1G, 



r 



m » i> iiii MU 



244 LES SOIRÉES 

LE GOUtTE. 

Mon très cher chevalier , vous ressemble2s 
à on homme plongé dans Peaa qui demande- 
rait à boire. Cette régie que vous demandez 
existe : elle vous touche , elle vous envi- 
ronne, elle est universelle. Je vais vous prou- 
ver en peu de mots que, sans elle, il est im- 
possible à rhomme de marcher ferme , i 
égale distance de Tilluminisme et du scepti- 
cisme; et pour cela 

LE SÉI^ATfiUR. 

Nous vous entendrons un autre jour, 

LE COMTE. 

Ah ! ah ! vous êtes de Faréopage. Eh bien ! 
tfen parlons plus pour aujourd'hui ; mais je 
vous dois des remerclments et des félicita- 
tions, M. le chevalier, pour votre charmante 
apologie de la superstition. A mesuré que 
vous parliez , je voyais disparaître ces traits 
hideux et ces longues oreilles dont la pein- 
ture ne manque jamais de la décorer ; et 
quand vous avez fini , elle me semblait pres- 
que une jolie femme. Lorsque vous aurez 
notre âge , hélas ! nous ne vous entendrons 



DE SAINT-PÉTERSBOURG. * 245 

plus ; mais d^autres vous entendront , et vous 
leur rendrez la culture que vous tenez de 
nous. Car c'^est bien nous, s^il vous plaît, qui 
avons donné le premier coup de bêche à cette 
bonne terre. Au surplus, messieurs, nous ne 
sommes pas réunis pour disputer, mais pour 
discuter. Cette table, quoiqu'^elle ne porte que 
du thé et quelques livres , est aussi une e/i- 
tremetteuse de Vamitié , comme dit le pro- 
verbe que notre ami citait tout à Theure : 
ainsi nous ne contesterons plus. Je voudrais 
seulement vous proposer une idée qui pour- 
rait bien, ce me semble, passer pour un traité 
de paix entre nous. Il m'a toujours paru que, 
dans la haute métaphysique, il y a des régies 
de fausse position comme il y en avait jadis 
dans Tarithmétique. C'est ainsi que j'envisage 
toutes les opinions qui s'éloignent de la ré- 
vélation expresse, et qu'on emploie pour ex- 
pliquer d'une manière plus ou moins plau- 
sible tel ou tel point de cette même révéla- 
tion. Prenons, si vous voulez, pour exemple, 
l'opinion de la préexistence des âmes , dont 
on s'est servi pour expliquer le péché ori- 
ginel. Vous voyez d\in coup d'œil tout ce 
qu'on peut dire contre la création successive 
^!cs âmes , et le parti qu'on peut tirer de la 



246 • LES SOIRÉES 

préexistence pour une foule dVxplicatîons in- 
téressantes : je vous déclare néanmoins ex- 
pressément que je ne prétends point adopter 
ce système comme une vérité; mais je dis, et 
voici ma régie de fausse position : Si j'ai pu, 
moi chétif mortel, trouver une solution nul- 
lement absurde qui rend assez bien raison 
d'un problème embarrassant^ comment puis- 
je douter que , si ce système n'est pas vrai , 
il y a une autre solution que j'ignore^^ et que 
Dieu a jugé à propos de refuser à notre cu- 
riosité? J'en dis autant de l'hypothèse ingé- 
nieuse de nUustre Leibnitz, qu'il a établie 
sur le cri]ne de Sextus Tarquin , et qu'il a dé- 
veloppée avec tant de sagacité dans sa Théo- 
dicée ; j'en dis autant de cent autres systèmes, 
et des vôtres en particulier, mon digne ami. 
Pourvu qu'on ne les regarde point comme 
des démonstrations , qu'on les propose mo- 
destement , et qu'on ne les propose que pour 
se tranquilliser l'esprit , comme je viens de 
vous le dire, et qu'ils ne mènent surtout ni à 
l'orgueil ni au mépris de l'autorité , U me 
semble que la critique doit se taire devant ces 
précautions. On tâtonne dans toutes les scien- 
ces : pourquoi la métaphysique , la plus obs- 
cure de toutes , serait-elle exceptée ? J'en re* 



DE SAINT-PÉTBBftBOnB<}. 247 

\iexi$ cependant toujours à dire que, pour peu 
quW se livre trop à ces sortes de recherches 
traascendailtes^ on fait preuve au moins d'utie 
certaine inquiétude qui expose fort le mérite 
de la foi et de la docilités Ne troiivez-vous 
pa^ qu^ y a déjà bien longtemps que nous 
sommes dans les nue^ ? Eti sonlmes^nous de* 
venti$ meilleurs ? JTen doute un peu. Userait 
tem{tô de redescendre sur terre* J^aime beau-< 
coup^ je vous Tavoue, les idées pratiques, et 
surtout ces analogies frappantes qui se trou- 
vent entre les dogmes du Christianisme et 
ces doctrines i^niverselles que le genre hu- 
maui a toujours professées , sans qii^il soit 
possible de leur assigner aucune racine hu- 
maine < Après le voyage que nous venons d'exé- 
cuter à tire-d*aile dans les plus hautes ré- 
gions de la métaphysique ^ je voudrais vous 
proposer quelque chose de moins sublime : 
parlons par exemple des indulgences. 

LB SÉNATEUR. 

La transition est un peu brusque» 

tE COMTE. 

Qo'appelez-vous brusque^ mon cher ami ? 
Elle n'est ni bruscjne ni insensible , car il n'y 



248 LES somfiES 

en cl point. Jamais nous ne nous sommes éga- 
rés un instant , et maintenant encore nous ne 
changeons point de discours. N^avons-nous 
pas examiné en général la grande question 
des souffrances du juste dans ce monde , et 
n'^avons-nous pas reconnu clairement que tou- 
tes les objections fondées sur cette prétendue 
injustice étaient des sophismes évidents ? Cette 
première considération nous a conduits à celle 
de la réi^ersibilité , qui est le grand mystère 
de Tunivers. Je n'^ai point refasé, M. le sé- 
nateur, de m'arrêter un instant avec vous sur 
le bord de cet abime oii vous avez jeté un re- 
gard bien perçant. Si vous n^avez pas vu , 
on ne vous accusera pas au moins de n'avoir 
pas bien regardé. Mais en nous essayant sur 
ce grand sujet , nous nous sommes bien gar- 
dés de croire que ce mystère qui explique 
tout eûtbesoin lui-même d'être expliqué. C'est 
un fait , c'est une croyance aussi naturelle à 
rhomme que la vue ou la respiration; et cette 
croyance jette le plus grand jour sur les voies 
de la providence dans le gouvernement du 
monde moral. Maintenant, je vous fais aper- 
cevoir ce dogme universel dans la doctrine de 
FEglise sur un point qui excita tant de ru- 
meur dans le XVP siècle , et qui fut le pre- 



DE SAmT-PÉTERSB0UR6. 249 

mîer prétexte de l'un des plus grands crimes 
que les hommes aient commis contre Dieu. 
Il n^y a cependant pas de père de famille 
protestant qui n'ait accordé des indulgences 
chez lui , qui n'ait pardonné à un enfant pu- 
nissable par t intercession et par les mérites 
d'un autre enfant dont il a lieu d'être content. 
Il n'y a pas de souverain protestant qui n'ait 
signé cinquante indulgences pendant son rè- 
gne , en accordant un emploi , en remettant 
ou commuant une peine , etc. , par les mê- 
rites des pères , des frères , des fils , des pa- 
rents, ou des ancêtres. Ce principe est si gé- 
néral et si naturel qu'il se montre à tout mo- 
ment dans les moindres actes de la justice 
humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte 
balance qu'Homère a mise dans les mains de 
son Jupiter, apparemment pour le rendre ri- 
dicule. Le Christianisme nous montre bien 
une autre balance. D'un côté tous les cri-» 
mes , de l'autre toutes les satisfactions ; de 
ce côté, les bonnes œuvres de tous leshonmies, 
le sang des martyrs, les sacrifices et les lar- 
mes de l'innocence s'accumulant sans relâ- 
che pour faire équilibre au mal qui , depuis 
l'origine des choses, verse dans l'autre bas- 
çin ^^s flots empoisonnés. 11 faut qu'à la fin 



250 LES somÉËS 

le côté do salot remporte , et pour accélérer 
cette œuvre universelle, dont rattenteyâîit gé-- 
mir tous les êtres (1 )) il suffît que Thomme 
veuille» Non-seulement il jouit de sts propres 
mérites , mab les satisfactions étrangères lui 
sont imputées par la justice éternelle , pounro 
qu^il Tait voulu et qu'il se soit rendu digne de 
cette réi^ersïbilité. Nos frères séparés nous ont 
contesté ce principe , comme si la rédemption 
qu^ils adorent avec nous était autre chose 
cj^une grande indulgence^ accordée au genre 
humain par les mérites infinis.de t innocence 
par excellence , volontairement immolée pour 
luit Faites sur ce point une observation bien 
importante : Thomme qui est fils de la vérité 
est si bien fait pour la vérité, qull ne peut 
être trompé que par la vérité corrompue oa 
mal interprétée. Us ont dit iLHomme-Dieu 
a payé pour nous; donc nous ri avons ptù 
besoin d autres mérites i il fallait dire : Donc 
les mérites de t innocent peuvent s&rpir au 
coupable. Comme la rédemption n^est qu^une 
grande indulgence , Undulgence, à son tour, 
n^est quHme rédemption diminuée. La dispro- 
portion est immense sans doute ; mais le 



(I)Rom. Vm, 22. 



DE SAINT-PtTERSBODRG. 2$t 

principe est le même, et Tanalogie incontes- 
table. D indulgence générale n'^est-elle pas 
vaine pour celni qui ne veut pas en profiter 
et qui PannuUe, qfnant à lui , par le maurais 
sage qu^il fait de sa liberté? Il en esX de 
même de la rédemption particulière. Et l'on 
dirait que Terreur s'était mise en garde d'a- 
vance contre cette analogie évidente, en con- 
testant le mérite des bonnes œuvres person- 
nelles ; mais Tépouvantable grandeur de 
l'homme est telle , qu'il a le pouvoir de résis- 
ter à Dieu et de repousser sa grâce : elle est 
telle y que le dominateur souverain , et le roi 
des vertus^ ne le traite qu'AVEC rbsfkct (1). Il 
n^agit pour lui, qu'avec Im ; il ne force point 
sa volonté (cette expression n'a même point 
de sens) ; il faut qu'elle acquiesce ; il faut que, 
par une humble et courageuse coopération , 
rhomme s'approprie cette satisfaction, autre» 
ment elle lui demeurera étrangère. // doit 
prier sans doute comme s'il ne poui^ait rien / 
mais il doit agir aussi comme s'^il pouvait 
tout (2). Rien n'est accordé qu'à ses efforts y 
soit qu'il mérite par lui-^mème , soit qu'il s'aj^ 
proprie les oeuvres d'un autre. 



i*« 



(1) Clan magnû reverentid* (Sap. XII, 18.) 
(i) Louis Uacioe, préface du poème de la Giàce. 



s 52 LES SOIRÉES 

Vous \ oyez comment chaque dogme du 
Christianisme se rattache aux lois fondamen-r 
taies du monde spirituel : il est tout aussi im- 
portant d'observer qu'il n'en est pas un qui ne 
tende à purifier l'homme et à l'exalter. 

Quel 6uperbe tableau que celui de cette 
immense cité des esprits avec ses trois ordres 
toujours en rapport ! le monde qui com- 
bat présente une main au monde qui souffre 
et saisit de l'autre celle du monde qui 
triomphe. L'action de grâce, la prière, les 
satisfactions , les secours , les inspirations , la 
foi , l'espérance et Pamour , circulent de l'un 
à l'autre comme des fleuves bienfaisants. Rien 
n'est isolé, et les eprits, comme les lames 
d'un faisceau aimanté , jouissent de leurs pro- 
pres forces et de celles de tous les autres. 

Et qneUe belle loi encore que celle qui a 
mis deux conditions indispensables à tonte 
indulgence ou rédemption secondaire : mérite 
surabondant d'un côté , bonnes œuvres pres- 
crites et pureté de conscience de l'autre! 
Sans l'œuvre méritoire , sans tétat de grâce , 
point de rémission par les mérites de l'inno- 
cence. Quelle noble émulation pour la vertu ! 
quel avertissement et quel encouragement 
pour le coupable ! 



DE SAmT-PÉTBRSBOUBG. 253 

a Vous pensez, disait jadis lapôtre des 
K Indes à ses néophytes , vous pensez à vos 
ce frères qui souffrent dans un autre monde : 
ce vous avez la religieuse ambition de les sou* 
ce lager; mais pensez d'abord à vous-mêmes : 
ce Dieu n^écoute point celui qui se présente à 
ce lui avec une ' conscience souillée; at^ant 
ce (^entreprendre de soustraire des âmes aux 
ce peines du purgatoire , commencez par dé- 
ce liç/rer les vôtres de t enfer (1). » 

Il n^y a pas de croyance plus noble et plus 
utile , et tout législateur devrait tâcher de ré- 
tablir chez lui , sans même s'informer si elle 
est fondée; mais je ne crois pas qu^il soit 
possible de montrer une seule opinion uni- 
versellement utile qui ne soit pas vraie. 

Les aveugles ou les rebelles peuvent donc 
contester tant qu'ils voudront le principe des m- 
£?i//g'e7zce.r ; nous les laisserons dire, c'est celui 
de la réi^ersihilité ; c'est la foi de l'univers • 

J'espère , messieurs , que nous avons beau- 
coup ajouté, dans ces deux derniers entre- 
tiens , à la masse des idées que nous avions 



(t) Et sanè œqititm est ut alienamà purgatorio animamliberatunts , 
priiu ab infemo Uberet sttam. Lettre de saint François Xavier à saint 
fguace. Goa, 21 octobre 1542. {Interepist. sancii Francisci Xaverii â 
7 rscHhio etTusscvino latine v€rsaSm\fTàiiûsi\iXf 1754j iu-12, p. 10.) 



254 LES SOIRÉES y ETC. 

rassemblées dans les premiers sur la grande 
question qui nons occupe. La pure raison 
noDS a fourni des solutions capables seules 
de faire triompher la providence , si ton ose 
la juger (1). Mais le Christianisme est venu 
nous en présenter une nouvelle d^autant pins 
puissante qu^elle repose sus une idée uiriver- 
selle aussi ancienne que le monde , et qni 
n^avaît besoin que d^étre rectifiée et sanction- 
née par la révélation. Lors donc que le coa< 
pable nous demandera pourquoi Pinnocence 
soujfre dans ce monde , nous ne manquerons 
pas de réponses, comme vous Tavez vu ; mais 
nous pouvons en choisir une plus directe et 
plus louchante peut-être que toutes les 
autres. ~- Nous pouvons répondre : Elle souf' 
fre pour vous , si vous le voulez. 

(I) Utvineas cbmJmUcarit, (Pi« L, 6.) 



tm mi nixiBiiB sfmvTnax^ 



■i^i^WMi-™»**»""™*' 



NOTES DU DIXIÈME ENTRETIEN. 



fSP h 



( Page i d9. Us ( fes saints Pérès ) se plaignent que le crime ose faire 
servir à ses excès un signe saint et mystérieux* ) 

U est impossible de savoir quels textes l'interlocuteur avait eu en vue» 
ni même s'il s'en rappelait quelques-uns bien distinctement. Je ne puis 
dter sur ce point que deux passages ; l'un de Clément d'Alexandrie » 
l'autre de saint Jean-Cbryso8t6me. Le premier dit (Pedag., Iib*in« 
ch« XI,} ; (^U n'y a rien de plm criminel que de faire servir au vice un 
sign» mystique de sa nature» 

Le second est moins laconique, «11 tété donné, dit-il» pour allumer 
«dans nous le feu de la charité , afin que de celte manière noua nous 
« aimions comme des frères» comme des pères et des enfants s'aiment 
« entre eux... Ainsi les Ames s'avancent l'une vers l'autre pour s'unir.. . 
« Mais je ne puis ajouter d'autres choses sur ce su jet*. «Foi» viemendn, 
•vom qui êtes aéads aux mystères*:. Et vous» qui oses prononcer des 
« paroles outrageantes on obscènes» songez quelle bouche vous profanez, 
« et tremblez.... Quand l'apôtre disait aux fidèles t Saluez^vous par le 
•saint baiser»,,, c'était pour unir et confondre leurs Âmes. » Pw qs- 
eula inter se copulavit. ( D. Joan. Ghrysost. in II» ad Cor. epist. comm. 
Iiom. XXX., inter opp. curABern.de Montfaucon. Paris» mdccxxxii. 
tom. X, pag. 650-651.) 

On peut encore citer Pline le naturaliste. «U y a , dil-il » je ne sais 
« quelle religion attachée à certaines parties du corps. Le revers de b 
« main, par exemple, se présente au baiser....; mais si nous appliquons 
« le baiser au?c yeux, nous semblons pénétrer jusqu'à l'Ame et la lou* 
« cher.» 



2I)b NOTE» 

Inestet alits panibus quœdam religio : sieut dextra o^ciûis avenu ap* 
petitur,,., hos (pcubs) clan oscttlamw^ animwn ipston videmur attùh' 
gère. ( G. Piin. Sec. Hist. nat. curis Harduini. Paris, mdclxxxv; iih4% 
tom. n , §§ 54, 103 , pages 547, 593. ) 

( Note de f éditeur m) 



n. 



(Page 200. Dieu est le lieu des esprits comme l'espace est le lien des 
corps.) 

Recherche de la vérité^ in-4®. 

Au reste , ce système de la vision en Dieu est clairement exprimé 
par saint Thomas, qui aurait été, quatre siècles plus tard, Mallebrancbe 
ou Bossuet, et peut-être l'un et l'autre. « Vîdentes Deum^ omnia simul 
« ifident in ipso : Ceux qui voient Dieu voient en même temps tout en 
«lui. » ( D. Thom. adversUs gentes, Lib* lU, cap. ux.) Puisqu'ils 
vivent dans le sein de celui qui remplit tout, qui contient tout et qui en- 
tend tout. CEccM. I, 7.) Saint Augustin s'en approche encore infinimen* 
lorsqu'il appelle Dieu avec tant d'élégance et non moins de justesse , 
siMUu coGiTATiuMs iiEM ', le ccntrc générateur de mes pensées* ( Gonfess.» 
liv. Xin , H .) Le P. Berthier a dît, en suivant les mêmes idées : TouIm 
« les créatures, l'ouvrage de vos mains , quoique très distinguées de 
«vous, puisqu'elles sont iluies, sont toujours en vous, et vous êtes 
« toujours en elles. Le ciel et la terre ne vous contiennent pas, puisque 
«vouséles infini; mab vous les contenez dans votre immensité. Vous 
« €ie8 le lieu de tout ce qui existe , et vous n'êtes que dans vous-même. » 
(RéQex. spirit. , tom. III , pag. 28. ) Ce système est nécessairemcot 
vrai de quelque manière ; quant aux conclusions qu'on en voudra ti- 
rer, 06 n'est point ici le lieu de s'en ocuper. 



ilL 



(Page 205.... Un seul homme nous a perdus par un seul acte.) 
Rom. Y, 17. seq. 

« Tous les hommes doivent donc croître ensemble pour ne faire 
«tju'uv seul corps par le Christ, qui en est1atêtc«Carnous ne sommes 



bu D1XIÈ3IE ENTRETIEN. So'i 

<R tous que les membres de ce corps unique. qui se forme et ^édifie par 
« la charité , et ces membres reçoivent de leur cbef l'esprit , la Yie et 
« i'accroisseqaent , par le moyen des jointures et des communications 
« qui les unissent, et suiTant la mesure qui est propre à chacun dVnx.» 
(Eph. IV, 15,16.) 

Et cette grande unité est si Xort le but de toute l'actiofi divine par, 
rapport à nous, « que celiti qui accomplit tout en tous ne se trouvera 
lui-même accompli que lorsqt^eile sera accomplie. ( lbid« 1 , 23.) 

Et alors , c'est-à-dire à la fin dés choses. Dieu sera toui en tous. 
(î.Cor.,XVi28.) 

C'est ainsi que saint Paul comiiientâit sou maître ; et Ôrigène, com^ 
mentant saint Paul à son tour, se demande ce que signifient ces pa- 
roles : Dieu sera tout en tous ; et il répond : « Je croi§ qu'elles signi- 
«. fient que Dieu sera aussi tout dans chacun , c'est-à-dire que chaque 
« substance intelligente , étant parfaitement purifiée, toutes ses pen- 
*(.sée8 seront Dieu ; elle ne pourra voir et comprendre queJDieu; elle 
« possédera Dieu , et Dieu sera le principe et la mesure de tous les 
« mouvements de cette intelligence : ainsi Dieu sera tout en tous ; car 
« la distinction du mal et du bien disparaîtra , puisque Dieu , en qui 
« le mal ne peut résider, sera tour en tous; ainsi la ISn -des choses nous 
« ramènera au point dont nous étions pattis...., lorsque la mort et le 
« mal seront détruits ; alors Dieu sera véritablement tOct en tous. » 
{OrigènCf au livre des Principes^ lîv. ïïl, ch. vi.) 



IV. 



\ Page â08..;. Ce pain et ce vin mystiques , qui nous sont présentés 
à la table sainte, brisent le moi , et nous absorbent dans leur inconce- 
vable' unité.) 

On pourrait citer plusieurs passages dans ce sens i un seul de saint 
Augustin peut suffire : « Mes frères, disait-il dans l'un de ses sermons ^ 
« si vous êtes le corps et les membres du Sauveur, c'est voire propre 
« mystère que vous recevez. Lorsqu'on prononce : Voilà le corps de 
J.'C.f vous répondez : Amen : vous répondez ainsi à ce que vous êtes 
«< ( ad id quod estis respondetis ), et celle réponse est une confession dé 
.•'<foi.... Ecoutons l'Apôlre qui nous dit : Etant phisieurs, nous ne 

a. 11 



258 JiOTEs 

« sc^Mfiti cêpèhâàht qu*fih ^eutpain èli^^uÛMiilcùIrpi. (t. ùif,, t, tf.) 
« Rft)^pMéki>Voiis kfae le ^Kiia ne té fidt pas d^un àeol grain , mali dtr 
« plusieurs. L^eiorcisme, qui précède le hàptÀné, tous broya koaà b 
« iheule i l'eau da bàptèmé TCfùs fit ferinentét ; et tolrsque -ià'ùH f e^Mtt 
« le feu du Saint-Esprit, vous f&tes pour ainsi dire ettité par ce leu..«ti 
« ètt eét de mêsbe du Yin. Rappeles-^ds» mea frdreë^ oottmiDtoliIe 
* Mu nusîteiitls graina pendent à la grappe ; inaii la liqueur etplMv 
« de ceé ^inb est une eonfoBÎon dans Tubîté. Ainsi lis Strigoenr J^afi, 
« a consacré dans sa table le mystère de pak et de notre unité. ttQSékt 
Àuffustm^ Semu inter opp, vit, edit. Ben, Paris, 1686} i4 volt in-fe!.* 
tom. y, parte i ; 1103 , coL p. S , litt. n, i, p. ) 



V. 



( Pa)^ 81 (K Le menée eK un tgtiime de éosee mièihleê , meàffiêiéfi 

£1£ TO MH EB: «AINOIIEKûN TA BAEUOMENA rEFONENAl. 

(Heb. XI, 5.) La Vnlgate a traduit : Ut ex invisibUihut vîOtilia 
fiértnu — Erasme dans sa traduction dédiée à Léou X : Ut exhitqwt 
nm apparebant ea quœ tndemur fierentm — * Le Gros : Tout ce çui nt 
visible est formé étune manière tén^freute, — La Version de Mous : 
Tout ce qui est visible a été formé , n'y ayant rien auparavant que (Fùm- 
fable, — Sacj comme la traduction de Mons. (H y traTailla arec Ar- 
naud , etc. — La traduction protestante d'Osterwaid : De sorte que les 
choses qui se voient n*ont pas été faites des choses qui apparaissent.'- 
Celle de David Saitin i io-féU* Genève, 17QT (Bible Synedale) t En 
forte ^ lès ehbtëe qta èe tfoiemt n*ont'point^i#J%ii(8f de choses 4^ ph 
russent, -^ La traduction anglaise, reçue par Téglise augiicane : S& 
Uiat ilimgs wichare seen were not mode of things wich do appear. — 
1^ traduction esclavone , dont on ignore l'auteur , mais qui est fort an- 
cienne , puisqu'on l'a attribuée, quoique faussement , à saint Jérâme -^ 
Vo ege ot neyavUaemiehvidimym byti(ce qui revient absolument de b 
Vulgate)* — LA traduction allemande de Lutter : JDass ailiss wàs man 
tiehet ans nichts worden ist, 

Suiiii Jeau Clirysostôme a entendu ce texte cbmmê la Vulgafc f <)onk 



I 



bÙ DÎXIÉMk ËNTREtiBNi !259 

\é séiië estsèùlemedi nnpèd âêii^i^ d^ M>dlftlbgti«; 'Sm fii/i fiu* 

Je crois devoir obsenrer en passant i croyant fa chose assez pea coo- 
boe» que cette fameuse expérîétaoe de Hafeé sur les plaiïtes î c{ui h*en- 
lèvent pas le moindre poids 4 la terre qui les nourrit , se trouvé noiot à 
inot dans le Uvre appelé : Àctvs Pétri ^ sêu Hecognitiones'* te fameux 
^^histon» qui faisait grand cas de ce (ivre , et qui l*a traduit du grec, a 
inséré le passage tout entier dans s6n livre inlitulé : ÀUrottotnicàl 
^trincipies àfrdigion, London, 17S5; in-8^, pag. 1^*^. S»ur ce livre des 
fiMot/fiJfto}» , attribué à saint Clément, disciple de àaidtl^errei écrit 
idUms le 0'^ siècle, et interpolé dans le lîl^, voy« joh JÉlUi Pfélegoràenû 
inN. T, grœcum; in-foL, pag; 1, n^ 277, et Touvragé de Rufin , Dé 
adulteratione Ubn Origenis minier opp; Orig; Bàle« ÊpiscOpius, 1771 
lom. I , pag. 778 ; 3 voU in-fol* 



VH; 



(Pbgè iïSw tes toil éà «M>Dde so« les UAadeKeppUr, etc.) 

Il est plus que probable que Keppler n'aurait jamab pensé À hi Êi-^ 
ïMUse régie qui l*immortaHse»-si elle n'était sorûe comme d'elle-même 
de son système harmonique des cieux , fondé». «» sur je ne sais quelles 
perfections pythagoriques des nombres » des figures et consonnances ; 
syMèine mystérieux, lilont il s^occupa dés sa première jeunesse jusqu'à 
la fin de ses- jours , auquel il rapporta tous ses travaux , qui en fut 
f âmof et qti nous a valu la plus grande partie de ses observations et de 
setf écrits* (Maûran , Ditteru.swr la glace. Paris, 1749 ; in-12.« prœf*, 



vnii 



(PageSlS. On croyait, même après les découvertes de Galilée, que 
les verres caustiques devaient être concaves, elc», 610.) 

17. 



260 NOTE» 

La féuniôti des rayons do soleil augmente lacbalcur, comme le 
prouvent les verres brûlants, qui sont plus minces dans lemiUeu que 
vers les bords ^ « à la différence des terres de lunettes, comme je k 
« crois. Pour s'en servir, on place d'abord le verre brûlant , autant que 
*<je me le rappelle , entre le soleil et le corps qu'on veut enflammer ^ 
« ensuite on Véléve vers le soleil, ce qui rend Vangle du cùne plus aigun 
«. mais l'e suis persuadé que , s'il avait d'abord été {dacé & la distance où 
« on le portait ensuite après l'avoir élevé, il n'aurait plus eu la même 
« force , et cependant l'angle n'aurait pas été moins aigu, v {Inquisilio 
légitima de colore et frigore, tom. II, pag. 181.) Ailleurs it jr re- 
vient , et il nous dit : « Que si l'on place d'abord un miroir ardent à la 
• « distance, par exemple, d'une palme, il ne brûle point autant que 
« si, après l'avoir placée une dislance moindre de moitié, on le retirait 
« lentement et graduellement à la première distance. Le cône cependant 
« et la convergence sont les mêmes; mais c'est le mouvement qui ang- 
« mente la chaleur, » (Ibid, tom. Vin , Nov. org., lib. H, n» 28, 
pag. 101. ) n n'y a rioo au-delà. C'est dans ce genre le point colmi-' 
»ant de l'ignorance. 



ÏX, 



(Page 216. Jamais on ne découvrira rien dans ce profond mystère 
de la nature qu'en suivant les idées de Gilbert et d'autres du même 
genre.) 

ffon-seulement je n'ai pas lu , mais je n'oi pu me procurer le livre 
de Guillaume Gilbert, donlBacon parle si souvent (fiommentariidemag- 
»2e/e.) Je puis cependant y suppléer d'une manière suffisante pour 
mon objet, en citant le passage suivant de la physique de Gassendi , 
abrégée par Bernier, in-12, tom. I , ch. xvi, pag. 170-171 : « Jesuîs 
<( persuadé que la terre.... n'est antre chose qu'un grand aimant > et 
« que Tàiriiant.... n'est autre chose qu'une petite terre qui provient 
« de la véritable et légitime substance de la terre. Si , après avoir ob- 
<( serve qu'un rejeton qu'on a planté pousse des racines, qu'il germe, 
« qu'il jette des branches, etc., on ne fait aucune difficulté d'assurer 
« que ce rejeton a été retranché de l'olivier (par exemple) ou de la vé- 
« rita])Ic substance de l'olivier ; de même aussi, après avoir mis un ai^ 
« maul Cil ctiuilibrc ei ayant observé que non-seulemeut il a dcsp6- 



DU DIXIÈME ENTRETIEN. 261 

« les, un axe, un équateur, des parallèles^ des méridiens et toutes les 
<c autres choses qu'à le corps méoie de la terre; mais aussi qu'il ap- 
« porte une conformatioii avec la terre même , en tournant ses pôles 
« vers les pôles de la terre et ses autres parties vers les parties sem- 
<c blables de la terre , pourquoi ne peur-on pas assurer que l'aimant a 
» été retranché de la terre ou de la yéritable substance de la terre 7 » 



X. 



( Page 21 7. Lisez, si vous voulez, les médecins irréligieux , comme 
savants ou comme écrivains, mais ne les appelez jamais auprès de voire 
lit.) 

Je trouve dans mes papiers l'observation suivante qui vient fort à 
l'appui de cette thèse. Je la tirai jadis d'un précis anonyme sur le doc- 
teur Cheyne, médecin anglais, inséré dans le 20^ vol. du Magasin 
européen, pour l'année 1791, novembre, pag. 356. 

« Il faut le dire à la gloire des professeurs en médecine , les plus 
<i grands inventeurs dans cette science et les praticiens les plus célèbres 
K ne furent pas moins renommés par leur piété que par l'étendue de 
(c leurs connaissances; et véritablement on ne doit point s'étonner que 
« des hommes appelés par leur profession à scruter les secrets les plus 
<c cachés de la nature , soient les hommes les plus pénétrés de la sa- 
it gesse et de la bonté de son auteur.... Cette science a peut-être pro- 
(( duit en Angleterre une plus grande constellation d'hommes fameux 
«c par le génie « l'esprit et la science , qu'aucune autre branche de nos 
« connaissances. » 

Citons encore l'illustre Morgagni. Il répétait souvent, que sesconnais- 
sancea en médecine et en anatomie avaient mis sa foi à f abri même de la 
tentation. Il s'écriait un jour : Oh J si je pouvais aimer ce grand Dieu 
comme je le connais! (Voy. Elogio del doitore Giambattisia Morgagni, 
Jpfemeridi diRoma, 13 giugno 1772, n®24.) 



XT. 



(Page 218. Hs maniérenl avec une dextérité merveilleuse , el qu'on 
ne saurait trop admirer, les instruments remis entre leurs mains, mais 
CCS instruments furent inventés, etc., cic.) 



202 10TE8 

lii fl»t a< ««dis M te foi»l iiff pik ici au pie^ ^ la teClr« ) «ir 
•iVranodaniA dalUnjneDtton , dans itstai^MCsnftlli^nuitiqiies» ^^ad| 
idlq»|ik Je trîmonral il« Gavalievi, àa P. Xïrégofara ^ safait Vlaeent et de 
^fielte y à b fia da KW éMe » jii«i«[^ lacqaas eC Jeaa BemonSK , a^ 
fcwnfopiairm ^ XVIBf ; «l H c«V4véB vi«â qve cette époque fit celle 
d$ kl foi Si éeêfamiçm rt Wf iw na t, Ua hoaMaa de pd deraier iSède, qai 
parait n'avoir eu aucun égal pour la yariélé et rétendoe des connais- 
sances et des talents dégagés de tout alliage nuisible , le P. Boscowich« 
croyait en 1755 , non-seulement qu'on ne pouYait rien opposer ahrt 
9^%. ^(fati^ de Vépoqfm qv\ Tenait à» fimr » mm qve t^viepfe» infiief ces 
i^i^^m 9Hr \p pviut 4^ r^ktrpgnd^^ jfH iX le ^^w^i pv use joKi» 

courbe. (Toy. itof/. JSm. Boscowich S. J. VaUendum quoddam geoim' 
priçum^ in Sfipptem, afl Bened. Sta^r^ p^^^? rtcent, fpr^^ firfV^i/mu 
Romœ , Pàleariai , 1755 ; in-9® topi, I , jpag. 408» )Ul^ mi'.9^partteBt 
jpoînt de prononcer 9ur .ces R/icréatioat mnUiémtitigufS f miÙ9 J6 cm 
qu'en général, et ejiji .tenant con^i^te de qu(el<}u^ e^:«eplipj(i8 qw pf li- 
sent aisément être ramenées à la ré^le , t étroite afUanee in gùdê^ 
religieux eiduginiieinventemr demeurera toujoivs démontrée pour tout 
t)on esprit,^ 

XH, 

(Pao? 937# Cm ^ffOfw it^fjmAUiiê omwfiAm «use» 4opi 1m J»rr 

« Cet ex.*^ de la longuenr des barreaux sur la largeur doit être ei- 
f primé « au moftif « parle nombre 16 âeré à la 27* puisnooe. Quant 
f àla largeur, éUe est constamment la même, sans exception quekon- 
# qii#>«tphi9 petite 4^4» pouce d*|iiw quantité qui cet iO^aaéei^ 
f> Vl ly yi M i My g.a ïgia>*ya w yiiua, usmaiiy, wkk pta yi^tl» 

( Pag. 238.^.. Que rautîqutoé t'est accordée & feetanattre dans ka 
oiseaux quelque chose de di?in , etc. ). 

Aris^^fine, ^j^p ^ fi»fl^ç 4^ ûifeauff, liit all«ip«n A ettte 
tradition aptiquç i 



llh vet^^tw wblu due «t nliginoto, fai tartaro logmte , 

< JMstoph,, Avê9^ V, OM, TOi.) 

XIY. 

^fftge 239^.. Si au Keude lire Lucrèce qu^l reçut à trei^^ns des 
HMÔBs d'an père assassin, etc.) 

laid. pag. ^3. n appelle que^ue ^t |iiicréçe ^ |i^fUlir(i f^f. {<< 
phtftique, il ne do^te t>as dVoir trouyé 1^ s/^Iutipii çUipl}/^ ÇfW^pfP' 
blême quç les physiciens se soient Jamai^ propct^é^ ^ que h pl^ff^f Cen- 
tre eux avaient toujours regardé, ou comme absolument in^to^u^ ^n sjç^, 
ou comme inaccessible à Vesprithumain, pag.S44. Cependant il se garde 
bien de se livrer à l'orgueil : // rCa eu de plus que les autres hommes 
que le bonheur Savoir été mené, encore écolier, à la bonne source, et dy 
avoir puisé, (Page 150. ) Et pour faire honneur à son maître , il dit en 
annonçant la mort d'un Ecossais de ses amis t Que le pauvre homme s'en 
csi allé Quo NON NATA JACBNT. (Page s 90.) Personne au moins ne saurait 
lui disputer le mérite de la clarté. 



XV. 



(Page 240. Lisez, par exemple, les vies et les procès de canonisation 
de saint François Xavier* de saint Philippe de Néri, de sainte Thérèse, 
etc.» etc.) 

Je crus devoir chercher et placer ici la narration où sainte Thérèse 
décrit cet état extraordinaire ; 

«Dans le ravissement , dit-elle, on ne peut presque jamais y résis- 
te ter... 11 arrive souvent sans que nous y pensions..., avec une impé- 
« taonté si prompte et si forte , que nous voyons et sentons tout d'un 
K coup élever la nuée dans laquelle ce divin aigle nous cache soos 
n l'ombre de ses ailes... Je résistais quelquefois un peu , mais je me 
«i trouvais après si lasse et si fatigu'' ; , f{^'*^ ™^ semblait que j'avais le 



264 IHOTES DU DIXIÈME ENTRETIEN. 

« corps tout brisé... C'est un combat qu'on entreprendrait contre un 
«. très puissant géant.. .- En d'autres temps, il m'était impossible de ré- 
«< sister à un mouvement si yiolent : Je me seniais enleifer Pâme et la 
« tête et ensuite tout le eorpt, en sorte qtiil ne touehail plus à la terrem 
« Une chose aussi extraordinaire m'étànt arrivée un jour que j'étais à 
« genoux au choBur» au milieu de toutes les religieuses « prête à oom- 
«. munier, j'usai du droit que me donnait ma qualité de supérieure pour 
<c leur défendre d'en parler. Une autre fois» etc.» 

( OEwores et vie de sainte Thérèse, écrite par elle^neme ei par tordre 
de ses supérieurs» Traduction d'Âraaudd'Andilly, Paris, 1680 ; ioloU 
cap. XX, pag. 104.) Voy. encore les Vies des SainU^ trad. de l'anglais 
de Butler; 12 vol, in-8®. — VIedesaint Thomas^ tom; II, pag. 572.— De 
saint Philippe de Néri, tom. lY, note d, pag. 541, seqq. ^ Vie dèsaâu 
François Xavier, par le P. Bouhours, in-12 , tom. H, pag. 572. — fiv- 
diche di Francesco Masotti , délia cmnpaf/nia di GesU*, Yenezia, 1769 » 
pag. 530, etc., etc^ 



' ■ «J 



ONZIEME ENTRETIEN, 



IiE GHEYAUER^ 

Quoique vous n^aimiez pas trop les voyages 
dans les nues , mon cher comte , f aurais en^ 
vie cependant de vous y transporter de nou- 
veau; Vous me coupâtes la parole l'autre 
\Our en me comparant à un homme plongé 
éans Veau qui demande à boire. C'est fort 
bien dit, je vous assure; mais votre épi- 
gramme laisse subsister tous mes doutes. 
L'homme semble de nos jours ne pouvoir 
plus respirer dans le cercle antique des fa- 
ccdtés humaines. Il veut les franchir; U s'a- 
gite comme un aigle indigné contre les bar- 
reaux de sa cage. Voyez ce qu'il tente dans 
les sciences naturelles ! Voyez encore cette 
nouvelle alliance qu'il a opérée et qu'il avance 
avec tant de succès entre les théories phy* 
siques et les arts; qu'il force d'enfanter des 



966 LES SOIHËBS 

prodiges pour servir le« sci^ncefi ! comment 
voudriez-vous que cet esprit général da siècle 
ne s^étendlt pas jusqa^aux questions de Tordre 
spirituel ? çt ppor(jQOÎ ne Iqi «^RJIt41 pas per- 
mis de s^exercer sur Tobjet le plus important 
pour rhomme, pourvu qu^il sache se tenir 
dans les bornes d'une sage et respectueuse 
modération ? 

Priçmièremçnty W, U cbevalfcr» \^ W voi- 
rais poift^ ètra trpp exigeant si j« ^emmim 
qw Tesprit haro^in , Ubr^ spr \oj/» Jle# wtr» 
sujets, un «eul e^cept^ , s^ 4éfmd|t ^ qr ceUnifr 

là tppie reçbercbe tçin^r^îr^f En^M^ond Iwp» 

c^tte mo^ér^tion doqt vpw fPÇ 99rU^ , ef qw 
e$t up^ $i b^Ue çbp^f 9A spéculation , ^i 
ré^U^meQt jipip9/9#ib)iQ 4aqs la pr^tiqqe : du 
moiw eljiç ^ $i jT^re, qa'eUe doU pw^r 
pour Unpwsjible. Or, vpn» niVpwi^ qnf , 
lorsqp'oAe p^Fta»ie peçh^che n'^t pw né^ 
c^«4a||« , (ft qq'çUe Qf |; 4:ap»blQ 4? prodinrs 
d«* Pi;n»( înfi^ , ç'e^t «a devpir de lï'çn ^^ 
t^pîr. C'^st c« 4jqi m'» rô»do topjoqr^ sps- 
pççts fit miw? odipw , j^ ?ow l'pvpq^ , tQW 

les 4hns f piritq?ls deg illuminés , ^t j'aime 
r<ii^ niiçpY mUW fots ...» 



BB SAINT-PÉTEaSBOURG. 2G7 

\0Jis avez doQC déciiiémenl: pear ^es iUiu> 
minés , niQH cher ami ! Mais je oç crois pas , 
i mpn tour , être trop exigeant $i je demanae 
bomblemi^Qt qpe les mo^ soient déanis , et 
(p^oa jait enfin Textréme bonté de nous (lire 
ç§ que c^est Won illuminé ^ afin qa^on s^cb^ 
dç oui et (le ^oi Ton p^le , ce qoi i^e laisse 
pas que d'être utile dans une discussion. On 
donne c^ iiom, S! illuminés à ces Jbommes coa- 
pables , qui o^èrept de nos jour$ concevoir 
et même organiser en Allempgae , par la plus 
criminelle association , r^repx projet dfé- 
teindre en Europe le Christianisme et la sou« 
veraineté. On donne ce même npm au dis- 
ciple vertueux de saipt Martin^ qui ne pro- 
fe^sç pas seulement le Ghrisli|iaisn}e , mai;» 
qui ne travaille qu'à s^élever aux pins sublimes 
hauteurs de cette loi divine. Yoqs m^avoue- 
rez y messieurs y quHl p^est janciais ^rriyé aux 
hommej» de tomber daP9 une plus grande 
confasiQu dldé^. Je you3 cppfesse même 
que je ne puis entendre de saujg- froid; dansi 
le mpnde , des étourdis de Tuq et de Fautrp 
sexe crier à ViUuminisme^ au moindre mot qui 
passe leur intelligence , avec une légèreté et 



^68 LES SOmÉBS 

une ignorance qui pousseraient à bout la pa« 
tience la plus exercée. Mais vous, mon cher 
ami le Romain , vous , si grand défenseur de 
Tautorité, parlez-moi franchement. Pouvez- 
vous lire TEcriture sainte sans être obligé 
d^y reconnaître une foule de passages qui op- 
priment votre intelligence , et qui Tinvitent à 
se livrer aux tentatives d'une sage exégèse ? 
N^est-ce pas à vous comme aux autres quHl 
a été dit : scrutez les écritures. Dites-moi, 
je vous prie , en conscience , comprenez-vous 
le premier chapitre de la Genèse? Compre- 
nez-vops TApocalypse et le Cantique des Can- 
tiques ? UEcclésiaste ne vous cause-t-il au- 
cune peine ? Quand vous lisez dans la Genèse 
qu'eau moment où nos premiers parents sV 
perçurent de leur nudité, Dieu leur fit des 
habits de peau , entendez-vous cela au pied 
de la lettre ? Croyez-vous que la Toute-Puis- 
sance se soit employée à tuer des animaux , 
à les écorcher , à taner leurs peaux , à créer 
enfin du fil et des aiguilles pour terminer ces 
nouvelles tuniques ? Croyez-vous que les cou- 
pables révoltés de Babel aient réellement 
entrepris , pour se mettre l'esprit en repos , 
d'élever une tour dont la girouette atteignit 
la lune seulement (je dis peu, comme vous 



voyez I ) ; ^^ lorsque les étoiles tomberont sur 
la terre j ne serez-vons point empêché pQnr 
les placer ? Mais pnisqu^il est question da ciel 
et des étoiles , que dites-vous de la manière 
dont ce mot de ciel est souvent employé par 
les écrivains sacrés ! Lorsque vous lisez que 
Dieu a créé le ciel et la terre; que le ciel 
est pour lui , mais qu^il a donné la terre aux 
enfants des hommes; que le Saui^eur est 
monté au ciel et qiCil est descendu aux en- 
fers^ etc., comment entendez-vous ces ex- 
pressions ? Et quand vous lisez que le Fils 
est assis à la droite du Père y et que saint 
Etienne en mourant le vit dans cette situa- 
tion y votre esprit n'éprouve-t-il pas un cer- 
tain malaise, et je ne sais quel désir que 
d'^autres paroles se fussent présentées à Té- 
crivaîn sacré ? Mille expressions de ce genre 
vous prouveront qu^il a plu à Dieu, tantôt de 
laisser parler Thomme comme il voulait, 
suivant les idées régnantes à telle ou telle 
épo(]ue , et tantôt de cacher, sous des fonnes 
en apparence simples et quelquefois gros- 
sières , de hauts mystères qui ne sont pas faits 
pour tous les yeux : or , dans les deux sup- 
positions, quel mal y a-t-il donc à creuser 
ces abîmes de la grâce et de la bonté divine , 



270 tisi «bOÈÉÉ 

comme on tféûst la tejtre pcrttt en tirêf jë 
Vot ou des diamants? Plttô qtie jamaur , meir^ 
sietM j nôtis deff onÀ nom occupe^ dt 6éi 

hâûtéS âpéctdatidiui , Càï* il fatit nous ténti* 
prMs pottf tm évineméiit immense dàtt^ 
tùtdre ditin, tiits lequel ncms mai*cïioâs 
àvec mie titesse âecélétée qdt doit ftscpp^ 

tùXtà léÉ ôbsen^tems. H n'y à pins dé téË^ 
gion stit U teite 1 le genre hnmàin ne paoït 
dâmenrer dans eet état. Des orâdes redott» 
tables annoncent d'aiUem^s que /Si^^ temps ^m 
ùrthés. Pkis{em*s théologiens^ même eathô» 
Hqnes, ont cra que des faits dn premier ordft 
et pen éloignés étaient annoncés dans la tk- 
vélation de Saint JFéan*^ et qnoiqne les théô^ 
log^ens protestant n'aient débité en général 

qne de tristes rêves snr ce même livre, oli 
as n'^nt jamais sn voir qne ce qn'ils désiraient, 
cependant , après avoiî* payé ce malhenretot 
tdbnt au fanatisme de secte , )e vois que 
certains écrivains de ce parti adoptent d^& 
le principe i Que plusieurs ptùphétîes cùtite- 
nues dans tJlpocdiypsB sé rapportùimt a 
nos temps tnûdémes. Un de ces écrivains 
même est allé jusqu'à dire qne l'événement 
avait déjà commencé , et qne la nation fran- 
çaise devait èiine le grand instmment de la 



plm fraude àeê révoltstioiiâ. Il iïy a peut-' 
dire fàB tm homme véritabkmëat nsllgienx 
e& £m*ope ( )e paorle de la dâsâc iilMmite ) 
(}Ui à^nènde dâm cé motnent quelque chose 
d'ëîdrâOrdlnàiS'ë t Or^ jditèà^moi^ m«ssieiir$y 
cii'Oy€f£>-tous qtie eet àcoord de totas les hom-' 
:>1ièé ptdÂ^e ètfiâ mé^é ? I^ést-ce rieil qae 
te ati généf bl qui Eiflhôil€e âé g^tmâes choses ? 
Réiïiôlitez atùL éièetes ^as^éâ , transportez^ 
toUè à là naiss^ft^ê dti Sàdv«ur : à cette épo- 
({ttë , ttné TDk hàiîte et kâystériease ^ partie 
d^s t^égions otieiktales , ne i'éciiait^elle pas : 
tJûfièm tst mt fe point de triompher ; le 
"ûdth^eur punira de la Judée; un enfani 
ûMn muÈ éW diMné ^ il wi paraître > il des* 
tend du plus haut des eieuœ^ il ramènera 
Câ§d d^i^ sut ià ieftièé%4k? Voasf sayfea le 
t^è}^. €eâ idées étaient utiivèitellement ré* 
}^fsM{ié^l et ùommiâ tilles prêtaient ibfimmênt 
à làf poésie ^ te pl^ grand poète latin s'en 
empâta et teè téVétit des cotdetars les plus 

!)riQàtit6â dans stoâ PoUioAy qui fut depob 
ttkâàit &h û^Ém bea^ v^rs grecs ^ et In dans 
fcettè langue ati Condlé dé Nlcée par l'ordre 
de Temperenr Constantin^ Certes, il était bien 
tlîgttè de la providence d'ordonner que ce cri 
du genre humain retentit 4 jamais dans les 



272 LES SOIRÉES 

vers immortels de Virgile. Mais rincorablè 
incrédulité de notre siècle , au Heu de voir 
dans cette pièce ce qu^elle renferme réelle^ 
ment , c^est-â-dire mi monument inelTable de 
Tesprit prophétique qui s^agitait alors dans 
Tunivers , s^amuse à nous prouver doctement 
que Virgile n'était pas prophète , c'est-à-dire 
qu'une flûte ne sait pas la mqsique, et qu'il 
n'y a rien d'extraordinaire dans la omdème 
églogue de ce poète; et vous ne trouverez 
pas de nouvelle édition ou traduction de Vir- 
gile qui ne contienne quelque noble effort 
de raisonnement et d'érudition pour emhroml- 
1er la chose du monde la plus claire. Le ma- 
térialisme, qui souille la philosophie de notre 
siècle, l'empêche de voir que la doctrine des 
esprits , et en particulier celle de l'esprit pro- 
phétique, est tout, à fait plausible en elle- 
même , et de plus la mieux soutenue par la 
tradition la plus universelle et la plus impo- 
sante qui fut jamais. Pense^vous que les an- 
ciens se soient tous accordés à croire que la 
puissance divinatrice ou prophétique était un 
apanage inné de l'homme(l)? Gela n'est pas 

(1) Veteres..,,vtm fiatvux'^if ( divinatricem ) in natwà quandoque 
bomini inesse contendimt.,, née desitnt tnter receutiures nostri ttwU. 
scripiores qui vttmbm hâc in re assemitm prœlfeant, etc. 



DE SAINT-PSTEASBOURa. !273 

possible^ Jamais an être et, à plus forte rai-^ 
son, jamais une classe entière d^étres ne sau- 
rait manifester généralement et invariable-, 
ment une inclination contraire à sa natere. 
Or, comme Tétemelle maladie de Thomme 
est de pénétrer Tavenir , c^est une preuve 
certaine qd^il a des droits sur cet avenir et 
qa^il a des moyens de Tatteindre , au moins 
dans de certaines circonstances. 

Les oracles antiques tenaient à ce mouve- 
ment intérieur de Thomme qui Tavertit de sa 
nature et de ses droits. La pesante érudition 
de Yan-Dale et les jolies phrases de Fontenelle 
furent employées vainement dans le siècle 
passé pour établir la nuUité générale de ces 
oracles. Mais, quoi qu^îl en soit, jamais 
rhomme n'^aurait recouru aux oracles , jamais 
il n^acurait pu les imaginer , s^il n^était parti 
dhme idée primitive en vertu de laquelle ils 
les regardait comme possibles, et même 
comme existants. L^homme est assujetti au 
temps , et néanmoins il est par nature étran- 
ger au temps , il Test au point que Kdée même 



Voy, Sam. Bocltnrt, Epist. ad dom.deSegrais, Bloiidel , Reinesîus, 
Fabricias et dTautres encore cités dans la disscstatioa de Mar. B:irl]i. 
Christ. Richard, ÙeRomâ ante Romulnm conditâ (inThess.âhitrU 
U. Joh. Christoph. Martini, totn. U, pat t. I ; iii-S^i pag. 241.) 

a. 18 



274 LES SOIRÉES 

dd bonheur éternel, jointe & celle do temp^^ 
le fatigue et Tefiraie. Que chacun se consulte, 
il se sentira écrasé par Tidée d'une félicité 
successive et sans terme : je dirab qoVi a 
peur de s^ennujrer , si cette expression n'était 
pas déplacée dans un sujet aussi grave ; mais 
ceci me conduit à une observation qui vous 
^ paraîtra peut-être de quelque valeur. 

Le prophète jouissant du privilège de sortir 
du temps , ses idées n'étant plus distribuées 
dans la durée , se touchent en vertu de la 
simple analogie et se confondent y ce qui ré- 
pand nécessairement une grande confusion 
dans ses discours. Le Sauveur lui*i!néme se 
soumît à cet état lorsque , livré volontaire- 
ment à Tesprit prophétique^ les idées analo- 
gues de grands désastres, séparées du temps, 
le conduisirent à mêler la destruction de Jé- 
rusalem à celle du monde. C'est encore ainsi 
que David, conduit par ses propres souf- 
frances à méditer sur le juste persécuté ^ sort 
tout à coup do temps et s'^écrie , présent à 
l'avenir : ils ont percé pies mains et mes pieds; 
ils ont compté mes os; ils se sont partagé 
mes habits; ils ont jeté le sort sur mon vê- 
tentent. ( Ps. xxi , 1 7-1 9. ) Un autre exemple 
non moins remarquable tie cette marche 



^ 



DE SAINlV-PéTERaiOURG. %1'J 

|>rophétiqae se troave dans le magnifique 
Ts. Lxxi(1); Iktyii , en prepMit la phunt , a^ 
pensait cp^à Salpinon ; mais loÂeiitèt Xiàw do 
type se eonfondbat dîna son esprit av^Q Oi$U^ 
da modèle , à peine esNîI arriré au timjwèm^ 
verset qoe ^jà il $^icrie t H durera aubmt 
que te» astres; et FenthQiiMiismfi çroUsf^pt 
^\m instant à loutre , il en&ntf^ v^ «ijopcci^^^ 
ânpepbe , nniqne en c}ialear , en TupidUé i &^ 
mouvement poétique. On pourrait a}Qq.t?Jir 
d^aotres réfienon^ tirées de T^atiH^çigie }^di- 
eîair^, dea oracles^ de^ dlrbiatiicms dc^ tQiUi 
lèa genres, dont Pabva a a^oP^ d^Qt^ dé^bO" 
norà l^esprît hnmain , infd^ qui ^v^t Qi^pen'' 
dagut une racine vraîfi comm^ t(mt^s Içs 
croyances généi!»k3, Jl'eeiprit prppfeétîqqe 
€st natnrel à Vbomme, et w cqçserat de 
s^agiter dans le n)0|id^.^ Uh<HAm^9 ep es- 
sayant, à toutes I99 ^pQqq^fi ?t dw3^ tous 



^ JHH > l.ll ' H '!' 



(ij Le dernî«r versçt de ce psaume porte (fa^s l» Tu^ate » Defèce^ 
nml hntdes ùaM/U^Jeum» Ui Qxw « tra^uU; Içifini^ef^ l^ Ififum- 

La traducUoQ protestante française dit : Ici se terminent les requêtes 
de !hvid; et la traduelîoB anglais : Les prières de David 9!^rit, &nes, 
H. Genoude m tire de ses platitudes avec ane aisance menreilleuse en 
disant : ici finit le premier recueil que David avait fait de ses Psaumes^ 
Pour moi , je serais tenté d'écrire intrépidement : Ici David , oppresst 
par tinspiration , Jeta la plume , et ce verset ne serait plus qu'une noit 
qui appartiendrait aux éditeurs de David , ou peut-éire h lut-méme* 



276 LES SOIAËES 

les lieax , de pénétrer dans Favenir , déclan 
qn^il n'est pas fait pour le temps ; car le temps 
est quelque chose de forcé qui ne demande 
qtCà finir. De là vient qtie , dans nos songes, 
jamab noas n^'avons Tidée dû temps , et qoe 
Pétat du sommeil fut toajoars jagé favorable 
ianx communications divines. En attendant 
que cette grande énigme nous soit expliquée , 
célébrons dans le temps celui qui a dit à la 
nature : 

Le temps sera pour vous ; t éternité sera 
pour moi (1); célébrons sa mystérieuse gran- 
deur, et maintenant et toujours, et dans tous 
les siècles des siècles , et dans toute la suite 
des éternités (2) et par delà t éternité (3) , 
et lorsque enfin tout étant consommé , un ange 
criera au milieu de Pespace és^anouissant .* 

IL IsCt A PLUS DB TEMPS (4) ! 

Si vous me demandez ensuite ce que c'est 
que cet esprit prophétique que je nommais 
tout à Fheure , je vous répondrai , que jamais 
il ri y eut dans le monde de grands ét^ne- 
ments qui niaient été prédits de quelque ma^ 



(1) Thomas , Ode sur le temps. 

(2) Perpétuas œterniiates, Daii. XII . 3. 
(5) In œternum et ulirà. Exod. XV, 18. 

(4) Alors l'ange jurn par celai qui yî( dans les siédes des siècles..^ 

«« 'il .n'y ACRAIT PLUS DE TEMPS. ApOC* X , 6. 



DE SAINT-PÉTEBSBOURG. 277 

mère. Machiavel est le premier homme de 
ma. comiaissaiice qui ait avancé cette pro- 
position; mais si vous y réfléchissez vous- 
mêmes , vous trouverez que Pasçertion de ce 
pieux écrivain est justifiée par toute Thistoire* 
Yous en avez un dernier exemple dans la 
révolution française, prédite de tous côtés 
et de la manière la plus incontestable* Mais , 
pour en revenir au point d^oii je suis parti , 
croyez-vous que le siècle de Virgile manquât 
de beaux esprits qui se moquaient, et de la 
grande année y et du siècle d^or^ et de la chaste 
Lucine , et de Vauguste mère , et du mysté- 
rieux enfant? Cependant tout cela était vrai : 

L'eufant du haut descieui était prêt à descendre. 

Et vous pouvez voir dans plusieurs écrits , 
nommément dans les notes que Pope a jointes 
k sa traduction en vers du Pollion , que cette 
pièce pourrait passer pour une version d^Isaïe. 
Pourquoi voulez-vous qu'il n'en soit pas de 
même aujourd'hui ? l'univers est dans l'at- 
tente. Conmient mépriserions - nous cette 
grande persuasion 7 et de quel droit condam- 
nerions-nous les hommes qui, avertis par 
ces signes divins , se livrent à de saintes re^ 
cherches ? 



278 Lss smm^fis 

YiMrieE^voiis nae noavelk fntufé de ce 
qui ae iprépare? chet^ches^a^ansles sciences : 
«eefiidérez bkll ta maître de la chimie^ de 
l^astronômie même , et voos verrez ob die» 
ROUs cotidmetrtb €rèii^^voQSiy par eketaoïple, 
6l vouis n^èd étiez aTèrIis ^ qae Newton noositi* 
atoène à Pythâgorè, etqnHntessamment il »^ra 
dénloiitré qtie ies trorps sont mte pnsGi&émeti4 
comme le corpishteUiaûi) parides kkteltigeDoes 
qui leor sont liùies^tsatieqa^ii sache comsieiit? 
C^est cependant ce qui est sût le point de se 
vérifier , s^us qu^il y ^tt bienlôt «uosin moyen 
de dispnterw Celte doctrkie potins sembler pa- 
râdoxide isans doute , et même ridictile., parce 
que Topinion environnante en impose ; mais 
attendez que Taffinite naturelle de la religion 
et de la acience les ré^misse dans k tète d^un 
«eul homtiïè de génie : TappâritkMi de cet 
homme ne saurait être éloigme; et |)eut-èlre 
même existe-t-il déjà. Celui4à sera fameux^ et 
mettra &a au XVIir siècle qui dure touja«FS ; 
caries siècks intellectuels ^ne se rè^Ieot |mis 
sur le calendrier Comme les^ieâ/efprQpr^iieiit 
dit&. AloF^ des opinions , qui iioos paraissent 
-aujoûrdUiui oiu bizai?res oo insensées , ^aeront 
des axiomes «dont il ne isera pas pernûs de 'dou- 
ter; et Ton parlera de notre ^f2/jC7iWBÏeaCtfiel}e 



DE SAINT-PËTBRSBOURG. 279 

comme nous parlons de la superstition du 
moyen âge. Déjà même, la force des choses 
a contraint quelques savants de Fécole maté- 
rielle à faire des concessions qui les rap- 
prochent de Pesprit; et d'autres, ne pouvant 
s^empécher de pressentir cette tendance sourde 
d'une opinion puissante , prennent contre elle 
des précautions qui font peut-être, sur les 
véritables observateurs , plus d'impression 
qu'une résistance directe. De là leur attention 
scrupuleuse à n'employer que des expressions 
matérielles. Il ne s'agit jamais dans leurs 
écrits que de lois mécaniques , de principes 
mécaniques j d'astronomie ^A^^/^i/e , etc. Ce 
n'est pas qu'ils ne sentent à merveille que les 
théories matérielles ne contentent nullement 
Imtelligence : car, s'il y a quelque chose 
d^érident pour l'esprit humain non préoc- 
cupé f c'est que les mouvements de l'univers 
ne peuvent s'expliquer par des lois mécani- 
ques; mais c'est précisément parce qu'ils le 
sentent qu'ils mettent , pour ainsi dire , des 
mots en garde contre des vérités. On ne veut 
pas l'avouer, mais on n'est plus retenu que 
par rengagement et par le respect humain. 
Les savants européens sont dans ce moment 
)!esespècesde conjurés ou dlnitiés. ou comme 



280 LES SOIOËRS 

il vous plaira de les appeler , qui ont fait de 
la science une sorte de monopole , et qoi ne 
veulent pas absolument qn^on sache plus ou 
autrement qu'eux. Mais cette science sera inces- 
samment honnie par une postérité illuminée , 
qui accusera justement les adeptes d^aujour- 
d'hui de n^avoir pas su tirer des vérités que 
Dieu leur avait livrées les conséquences les 
plus précieuses pour Thomme. Alors, toute 
la science changera de face : Tesprit, long- 
temps détrôné et oublié , reprendra sa place. 
Il sera démontré que les traditions antiques 
sont toutes vraies; que le Paganisme entier 
n'est qu'un système de vérités corrompues 
et déplacées; qu'il suffit de les nettoyer pour 
ainsi dire et de les remettre à leur place pour 
les voir briller de tous leurs rayons. En un 
mot toutes les idées changeront^. et puisque 
de tous côtés une foule d*élus s'écrient de 
concert : veiœz, seigneur , venez ! pourquoi 
blàmeriez-vous les homimes qui s*élancent 
dans cet avenir majestueux et se glorifient 
de le deviner? Comme les poètes qui, jus- 
que dans nos temps de faiblesse et de décré- 
pitude, présentent encore quelques lueurs 
pâles de Tesprit prophétique qui se mani- 
feste chez eux par la faculté de deviner lefi 



DE SAINT-PÉTEBSBOURG. 281 

langaes et de les parler purement avant qu^elles 
soient formées , de même les homimes spiri- 
tuels éprouvent quelquefois des moments 
d'enthousiasme et d^inspiration qui les trans^ 
portent dans Tavenir , et leur permettent de 
pressentir les événements que le temps mû- 
rit dans le lointain. 

Rappelez-vous encore, M. le comte, le com- 
pliment que vous m^avez adressé sur mon éru- 
dition au sujet du nombre trois. Ce nombre 
en effet se montre de tous côtés, dans le 
monde physique conune dans le moral, et 
dans les choses divines. Dieu parla une pre- 
mière fois aux hommes sur le mont Sinal, et 
cette révélation fut resserrée, par des raisons 
que nous ignorons , dans les limites étroites 
d^un seul peuple et d^un seul pays. Après 
quinze siècles, une seconde révélation s^a- 
dressa à tous les honunes sans distinction , 
et c^est celle dont nous jouissons; mais Tu- 
niversalité de son action devait être encore 
infiniment restreinte par les circonstances de 
temps et de lieu. Quinze siècles de plus de- 
vaient s'écouler avant que TAmérique vit la 
lumière; et ses vastes contrées recèlent en- 
core une foule de hordes sauvages si étran- 
gères au grand bienfait , qu'on serait porté à 



282 LES SOIRÉES 

croire qa^elles en sont exclues par nature en 
vertu de quelque auaflième primitif et inex^ 
plicable. Le grand Lama seul a plus de sujets 
spirituels que le pape; le Bengale a soixante 
millions d^habitants, la Chine en a deuxcents^ 
le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez en- 
core ces archipels inunenses du grand Océan, 
qui forment aujourd'hui une cinquième par- 
tie du monde. Vos missionnaires ont fait 
sans doute des efforts merveilleux pour aa- 
noncer TEvangile dans quelques-unes de ces 
contrées lointaines; mais vous voyez avec quels 
succès. Combien de myriades d'honunes que 
la bonne nouvelle n'atteindra jamais ! Le ci- 
meterre du fils dlsmael n'a-t-il pas chassé 
presque entièrement le Christianisme de PA- 
frique et de l'Asie ? Et , dans notre Europe 
enfin , quel spectacle s'offre à Po^ religieux! 
le Christianisme est radicalement détroit dans 
tous les pays soumis à la réforme insensée du 
XVI siècle; et, dans vos pays catholiques 
mêmes, il semble n'exister plus que de nom. 
Je ne prétends point placer mon église au- 
dessus de la vôtre; nous ne sommes pas ici 
pour disputer. Hélas ! je sais bien aussi ce 
qui nous manque ; mais je vous prie , mes 
bons amis , de vous examiner avec la même 



DK SAINT-PfiTERSBOURG. ^S3 

fthicâité : qtieUe haine dHui côté , et de fan* 
tre tqpelle prodigieuse infiilereiice parmÎTons 
petit la religion et potir, tout tre (jm s^ rap- 
porte! qael déchainement de tons les pon* 
voîrs catholiques contre le chef de votre reli- 
gion! à quelle extrémité ïinvasion générale 
de vos princes nVt-elle pas réduit chez vous 
Tordre sacerdotal! L^esprit public cjui les 
inspire ou les imite s'est tourné entièrement 
contre cet ordre. C'est tme conjuration, c'est 
une espèce de rage ; et pour moi je ne donte 
pas que le pape n'aimât mieux traiter une af- 
faire ecclésiastique avec l'Angleterre qu'^avec 
tel ou tel cabinet catholique que je pourrais 
vous nommer. Quel sera le résultat du ton- 
nerre qui recommence à gronder dans ce 
moment ? Des millions de Catholiques passe- 
ront peut-être sous des sceptres hétérodoxes 
pour vous et même pour nous. SW en était 
ainsi , j^espère bien que vous êtes trop éclai- 
rés pour compter sur ce qu'on appelle fo/e- 
rance ; car vous savez de reste que le Catho- 
licisme n'est jamais toléré dans la force du 
terme. Quand on vous permet d'entendre la 
messe et qu'on ne fusille pas vos prêtres , on 
appelle cela tolérance ; cependant ce n est 
pas tout à fait votre coniple. Examinez-vous 



%84 LES SOmÉES 

d^ailleurs vous-mêmes dans le silence des pr^ 
]agés, et vous sentirez qae votre pouvoir 
vous échappe; vous n^avez plus cette co/i- 
science de la force qui reparaît souvent sous 
la plume d^Homère , lorsqu^il veut nous ren- 
dre sensibles les hauteurs du courage. Vous 
n'^avez plus de héros. Yousn^osez plus rien, 
et Ton ose tout contre vous. Contemplez* ce 
lugubre tableau ; joignez - y Tattente des 
hommes choisis , et vous verrez si les illumi- 
nés ont tort d^envisager comme plus oa 
moins prochaine une troisième explosion de 
la toute-puissante bonté en faveur du genre 
humain. Je ne finirais pas si je voulais ras- 
sembler toutes les preuves qui se réunissent 
pour justifier cette grande attente. Encore one 
fois , ne blâmez pas les gens qui s^en occupent 
et qui voient, dans la révélation même, des rai- 
sons de prévoir une révélation de la révéla- 
tion. Appelez, si vous voulez, ces hommes il- 
luminés; je serai tout à fait d'accord avec 
vous , pourvu que vous prononciez le nom 
sérieusement. 

Vous, mon cher comte, vous, apôtre si 
sévère de limité et de Tautorité , vous n'avez 
pas oublié sans doute tout ce que vous nous 
avez dît au commenccinent de ces entre- 



\ 



DB SAIIÏT*PÉTERSBOUaG. 285 

liens , sur tout ce qui se passe d'extraordi- 
naire dans ce moment. Tout annonce, et vos 
propres observations mêmes le démontrent, 
je ne sais quelle grande unité vers laquelle 
nous marchons à grands pas. Vous ne pou- 
vez donc pas, sans vous mettre en contradic- 
tion avec vous-même, condamner ceux qui 
saluent de loin cette unité , conune vous le 
disiez , et qui essaient , suivant leurs forces , 
de pénétrer des mystères si redoutables sans 
doute , mais tout à la fois si consolants pour 
vous. 

Et ne dites point que tout est dit , que 
tout est révélé , et qu^il ne nous est permis 
d^attendre rien de nouveau. Sans doute que 
rien ne nous manque pour le salut ; mais du 
côté des connaissances divines , il nous man- 
que beaucoup ; et quant aux manifestations 
futures , j'ai , comme vous voyez , mille rai- 
sons pour m'^y attendre , tandis que vous n'en 

avez pas une pour me prouver le contrau*eî 
L'Hébreu qui accomplissait la loi n'était-il 
pas en sûreté de conscience ? Je vous citerais, 
sll le fallait) je ne sais combien de passages 
de la Bible , qui promettent au sacrifice ju- 
daïque et au trône de David une durée égale 
a celle du soleil. Le Juif qui s'en tenait à Té* 



286 Les soirém 

cofce avait toute raison ^Jusqu^à tê\/énement^ 
de croire au r^giie temporel do Messie ; il se 
trompait néanmoins , comme on le rit db» 
puis : mais savoDS-n<Kis ce qui nous attend 
nous-Bflbêmes ? JDieu sera c^ec nousjusqità ta 
fin des siècles; les portes de Venfer ne pré* 
vaudrait pas contre t Eglise , etc. Fort bien ! 
en résnlte-t^il , je mous prie, que Dieu s^est 
interdît toute manifestati(m nouvelle , et qa*il 
ne nous est plus permis de nous apprendre 
rien au delà de ce que nous savons ? ce serait, 
il faut Favouer , un étrange raisonnement. 

Je veux , avant de finir, arrêter vos regards 
sur deux circonstances remarquables de no- 
tre époque. Je veux parler d'abord de Pétat 
actuel du Protestantisme qm, de toutes parts, 
se déclare socinien : c'^est ce qu^on pourrait 
appeler son ultimatum , tarU prédit h leurs 
pères. C'est le mahométisme européen, iné- 
vitable conséquence de la réformé. Ce mot 
de mahométisme pourra sans doute vous sor* 
prendre au premier aspect ; cependant rien 
n'est plus simple. Abbadie , Yxxa des pre- 
miers docteurs de Téglise protestante, a coup 
sacré, comme vous le savez, un volmne en- 
tier de son admirable omxage sur la vérité 
de la religion chrétienne , à la preuve de la 



DE SAINT-PETERSBOURG. 287 

diviaité da Sauveur. Or, dans ce volume, il 
avance avec grande connaissance de cause , 
que si Jésus-Chrbt n'est pas Dieu , Mahomet 
doit être incontestablement considéré comme 
Tapôtre et le bienfaiteur du genre humain , 
puisqull l'aurait arraché à la plus coupable 
idolâtrie. Le chevalier Jones a remarqué quel- 
que part que le mahométisme est une secte 
chrétienne y ce qui est incontestable et pas 
assez connu. La même idée avait été saisie 
par Leibnitz , et, avant ce dernier, par le mi- 
nistre Jurieu (1). Llslamisme admettant Tur 
nité de Dieu et la mission divine de Jésus- 
Christ , dans lequel cependant il ne voit qu'une 
excellente créature ^ pourquoi n'appartien- 
drait-ii pas au Christianisme autant que TA- 
rianisme , qui professe la même doctrine ? Il 
y a plus ; on pourrait, je crois , tirer de VAl- 



(1) (( i.es Maliométans , qnoî qu'on puisse cfire an cou traire» Mot 
• certaloemcnt une secte (le Chrétiens , si cepesUant des hommes qui 
« soÎTeot riiérésie impie d'Arius mérilent le nom de Chrétiens» » 

(W" Jone'» a description of Asia. — Works, îu-4i>, tom. V, p« 588.) 

tt faut avouer qtté les Socinieits approchent fort des Maiiométans» 
(Ijeibnitz, dans ses œuvres in-A**, tom. V, pag. 48 1 . Esprit et pensées. 
du même, in-8>, tom. II, pag. 84.) 

Les Mahvmétan$ sont , comme le dit M, Jurieu, wie secte du Ckristia" 
wsme. (Nicole, dans le traité de 1 unité de l'Eglise, in-12 , Uv. III, 
ch. S, pag. 341 .) On peut donc ajouter le témoignage de Nicole 
(rois autres déjà cités. 



28 8 LES SOIRÉES 

coran une profession de foi qm embarassô« 
rait fort la conscience délicate des ministres 
protestants , s''ils devaient la signer. Le Pro^ 
testantisme ayant donc, partout où. il régnait, 
établi presque généralement le Soclnianisme^ 
il est censé avoir anéanti le Christianisme 
dans la même proportion. 

Vous semble-t-il qn^m tel état de choses 
puisse durer, et que cette vaste apostasie ne 
soit pas à la fois et la cause et le présage 
d^un mémorable jugement? 

L'autre circonstance que je veux vous faire 
remarquer , et qui est bien plus importante 
qu'elle ne parait Têtre au premier coup d'œil, 
c'est la société biblique. Sur ce point , M. le 
comte , je pourrais vous dire en style de Ci- 
céron : noul tuos sonîtiis(\).Yoxis en voulez 
beaucoup à cette société biblique , et je vous 
avouerai franchement que vous dites d'assez 
bonnes raisons contre cette inconcevable in- 
Stitutîon; si vous le voulez même , j'ajouterai 
que, malgré ma qualité de Russe , je >défère 
beaucoup à votre église sur cette matière : 
car , puisque , de l'aveu de tout le monde , 
vous êtes, en fait de prosélytisme, de si puis- 

{l)NosiimeossonUits. (Cic. ad Att*} 



BK SAINT-PÉTKRSBOURG. 289 

6ants ouvriers, qu'en plus d'un lieu vous avez 
pu effrayer la politique , je ne vois pas pour- 
quoi on ne se fierait pas à vous , sur la pro- 
pagation du Christianisme que vous entendeîs 
si bien. Je ne dispute donc point sur tout ce^ 
la , pourvu que vous me permettiez de révé- 
rer, autant que je le dois , certains membres 
et surtout certains protecteurs de la société ^ 
dont il n'^est pas même permis de soupçonner 
les nobles et saintes intentions. 

Cependant je crois avoir trouvé à cette in- 
stitution une face qui n'a pas été observée et 
dont je vous fais les juges. Ecoutez-moi , je 
vous prie. 

Lorsqu^un roi dTgypte ^ on ne sait lequel 
ni dans quel temps ) fît traduire la Bible en 
grec , il croyait satisfaire ou sa curiosité , ou 
sa bienfaisance, ou sa politique ; et , sans con- 
tredit , les véritables Israélites ne virent pas , 
sans un extrême déplaisir, cette loi vénérable 
jetée pour ainsi dire aux nations , et cessant 
de parler exclusivement l'idiome sacré qui 
Pavait transmise dans toute son intégrité de 
Mol^e à Eléazar. 

Mais le Christianisme s'avançait, et les tra- 
ducteurs de la Bible travaillaient pour lui en 
faisant passer les saintes écritures dans la 

u. 19 



290 LBS SbiAtBS 

laAgaé universelle ; en sorte que les apôbreié 
et leurs premiers snccesseurs ttoorèrent Ton- 
▼rage fait« La version des Septante monta su- 
bitement dans toutes les chaires et fnt tra- 
duite dans toutes les langues alors vivantes , 
qui la prirent pour texte. 

Il se passe dans ce moment quelque chose 
de semblable sous une forme différente. Je 
sais que Rome ne peut soufirir la société bi- 
blique , qu'elle regarde comme une des ma- 
chines les plus puissantes qu'on ait jamais 
fait jouer contre le Christianisme. Cependant 
qu^elle ne s'alarme pas trop : quand même 
la société biblique ne saurait ce qu'elle fait , 
elle n'en serait p^ moins pour l'époque fu- 
ture précisément ce que furent jadis les Sep- 
tante , qui certes se doutaient fort peu du 
Christianisme et de la fortune que devaitfaire 
leur traduction. Une nouvelle effusion de 
l'Esprit saint étant désormais au rang des 
choses les plus raisonnablement attendues , 
il faut que les prédicateurs de ce don nou- 
veau puissent citer l'Ecriture sainte à tous les 
peuples. Les apôtres ne sont pas des tra- 
ducteurs; .ils ont bien d^autres occupations; 
mais la société biblique , instrument aveugle 
de la providence , prépare ces différentes 



0B 5Al£n>P£TOadB6un6. 29) 

verftkma qae (es Térkables tuYoyé» expliqua 
ront un jour en verta d^e misâîon légitini0 
(nonreUe on primitive^ n^porte ) ^ui chas^ 
sera le douée de la cité de Bleu (1); et c^6St 
ainsi qne les terriJ>les ennemis de limité tra* 
vaillent & rétablir. 

• LB COMTE; 

je suis ravi) mon excellent ami, que vos 
brillantes explications me conduisent moir 
même à m^expliquer à mou tour d'une ma- 
nière à vous convaincre que je n^ai pas au 
moins le très grand malheur de parler de ce 
que je ne sais pas. 

Vous voudriez donc qfjCon eût d'abord 
textrême honte de vous expliquer ce que 
c^est qiûwi illuminé. Je ne nie point qu^on 
n^abuse souvent de ce nom et qu'on ne lui 
fasse dire ce (px'on veut : mais si, d'un côté^ 
on doit mépriser certaines décisions légères 
trop communes dans le monde ^ il ne faut 
pas non plus, d'autre part , compter pour rien 
je ne sais quelle désapprobation vague ^ mais 
générale, attachée à certains noms. Si cely^ 



Hi««>>i|| ■>», 



(i) Fi(k9 dtéiiaiiwem eUmimt è ehntatê Beê. ( IfneC, dt imàeciil, 
i$kumiMK, lib. 111» n'' |^,) 

19. 



292 LBS SOiaÉES 

d^illuminé ne tenait à rien de condamnable^ 
on ne conçoit pas aisément comment Topi- 
nion , constanmient trompée , ne pomrait 
Tentendre prononcer sans y joindre Tidée 
d^me exaltation ridicole on de qnelqne chose 
de pire. Mais puisque vous m^interpellez for- 
mellement de vous dire ce que c^est quHm 
illuminé^ peu d'hommes peut--étre sont plus 
^e moi en état de vous satisfaire. 

En premier lieu , je ne dis pas que tout il- 
luminé soït franc-maçon: je dis seulement que 
tous ceux que j^ai connus, en France sur- 
tout , Tétaient ; leur dogme fondamental est 
que le Christianisme , tel que nous le con- 
naissons aujourd'hui, n'est qu'une véritable 
loge bleue faîte pour le vulgaire ; mais qu'il dé- 
pend de rhomme de désir de s'élever de 
grade en grade jusqu'aux connaissances subli- 
mes , telles que les possédaient les premiers 
Chrétiens qui étaient de véritables initiés. C'est 
ce que certains Allemands ont appelé le Chris* 
lianisme transcenderUal. Cette doctrine est 
dn mélange de platonisme , d'origénianisme 
et de philosophie hermétique , sur une base 
chrétienne. 

Les connaissances surnaturelles sont le 
grand but de leurs travaux et de leurs espé- 



DE SAnrr-PÉTERSBOURG. 293 

nnces ; ils ne doutent point qu'il ne soit pos*- 
sible à rhomme de se mettre en communica- 
tion jftvec le monde spirituel , d'avoir un com- 
merce avec les esprits et de découvrir ainsi 
les plus rares mystères. 

Leur coutume invariable est de donner dcts 
noms extraordinaires aux choises les plus 
connues sous des noms consacrés: ainsi un 
homme pour eux est un mineur , et sa nais- 
sance, émancipation. Le péché originel s'ap- 
pelle le crime primitif ; les actes de la puis- 
sance divine ou de ses agents dans Tunivers 
s'appellent des bénédictions , et les peines 
infligées aux coupables , des pdtiments. Sou- 
vent je les ai tenus moi-même en pdtiment , 
lorsqu'il m^arrivait de leur soutenir que tout 
ce qu'ils disaient de vrai n'était que le caté- 
chisme couvert de mots étranges. 

J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y 
a plus de trente ans , dans une grande ville 
France, qu'une certaine classe de ces illumi- 
nés avait des grades supérieurs inconnus aux 
initiés admis à leurs assemblées ordinaires; 
qu'ils avaient même un culte et des prêtres 
qulls nommaient du nom hébreu cohen. 

Ce n'est pas au reste qu'il ne puisse y avoir 
ei qu'il n'y ait réellement dans leurs ouvrages 



294 LES soiaÉss 

des choses Traies , raisonnables et toadum- 
tes, mais qoi sont trop rachetées par ce qaUls 
y ont mêlé de faux et de dangereux , surtout 
à cause de leur aversion pour toute autorité 
et hiérarchie sacerdotales. Ce caractère est 
général parmi eux : jamais je n^ ai rencon- 
tré d^exception parfaite parmi les nombreux 
adeptes que j^ai connus. 

Le plus instruit , le plus sage et le plus élé- 
gant des théosophes modernes, Saint-Martin , 
dont les ouvrages furent le code des hommes 
dont je parle , participait cependant à ce ca* 
ractère général. Il est mort sans avoir voula 
recevoir un prêtre ; et ses ouvrages présentent 
la preuve la plus claire qu'ail ne croyait point 
à la légitimité du sacerdoce chrétien (1). 

En protestant qu'il n'^avait jamais douté 
de la sincérité de La Harpe dans sa conver- 
sion (et quel honnête homme pourrait en 
jouter!), il ajoutait cependant que ce littéral 
leur célèbre ne lui paraissait pas iêtre dirigé 
par les véritables principes (2), 



i«^-^»**«**W.*MiWMki.*i**«<* 



(1) Saint-Murtin moattt en efliit le 13 ètlobM 1804 , sans àtol^ 
Touiu recevoir un prêtre. ( Mercure de France» 18 oumtb 1808. N*M8^ 
pag. 499 etsinv.) 

(â>Le journal i|uq llnteridcuteur vient àt citer ne inexpliqué pa» 
IDUX À fait dans ^s »4iii6s larmet* Il c»t moins iaoou^ue et ren4 



DB SilNT-PlTBRSBOURG» 39 S 

Mais il faut lire surtoml la préfaice qa'il a 
placée à la tâte de sa (raductioû du livre des 
Jh)is Principes^ écrit eu allemand par Jacob 
Bohme : c'^est là (ju^aprèâ avoir justifié ju^ 
qu^à un certain point les injures vomies par 
ce fanatique contre les prêtres catholiques, 
il accuse notre sacerdoce en corps d^avoir 
trompé sa destination (1) , c^est-^dire, en 
d'autres termes, que Pieu n^a pas su établir 
dans sa religion un sacerdoce tel qu^il aurait 
dû être pour remplir $e& tues divines < Certes 
c^est grand dommage, car cet essai ayant 
manqué, il reste bien peu d^espérance. Tirai 
cependant mon train^ messieurs, comme si le 
Tout-Puissant avait réussi , et tandis que les 
pieux disciples de Saint-Martin, dirigés^ sul- 



MietMi l««(déesd<5Saint'Mâr(ia. <( Enpf0téstâft(,clitlejournalisli3, de 
« lasinoérité delacooTtfraion dé La Harpe i il ajoutait cependant 91^1/ 
m ne la croyait point dirigée par les véritables voies lumineuses. » Ibid, 

[Soie de tvditeur.) 

Çl) t)iitA la préface de la traduction cité(*, Saint-Martin s'exprime de 
U maiiiéine BuintM : 

« C'est à ce sacerdoce qu'aurait dÙ. apparêtnir U manifestation d6 
« tontes les merveilles et de tontes les lumières dont le cœur et l'es- 
«jfkrit de Phomme atmiient un si pressant besoin. » (Paris , 18Û2 , 
hi-6^» pvéfiuset pag. 30 

Ce passage, en effet, n'a pas besoin de commentaire. Il en résulte à 
révidence qu'il d'y a point de sacerdoce, et que P£vaogile ne suffit pat 
mu ^9ur et à fesprit et fk&mjm* 



296 LES somâKS 

vaut la doctrine de leur maître , par les véri^ 
tables principes , entreprennent de traverser 
les flots à la nage , je dormirai en paix dans 
cette barqae qni cingle hem*eusement à tra- 
vers les écueils et les tempêtes depois mille 
huit cent neuf ans. 

J^espère , mon cher sénateur , que vous ne 
m^accQserez pas de parler des illmninés sans 
les connaître. Je les ai beaucoup vus ; j^ai co- 
pié leurs écrits de ma propre main. Ces 
hommes , parmi lesquels j^ai eu des amis , 
m'ont souvent édifié ; souvent ils m'ont amu- 
sé , et souvent aussi.. •• mais je ne veux point 
me rappeler certaines choses. Je cherche au 
contraire à ne voir que les côtés favorables. 
Je vous ai dit plus d'une fois que cette secte 
peut être utile dans les pays séparés de PE- 
glise, parce qu'elle n^aintieat le sentiment 
religieux, accoutume l'esprit au do^e, le 
soustrait à l'action délétère de la réforme, 
qui n'a plus de bornes , et le prépare pour la 
réunion. Je me rappelle même souvent avec 
la plus profonde satisfaction que , parmi les 
illuminés protestants que j'ai connus en assez 
grand nombre , je n'ai jamais rencontré une 
certaine aigreur qui devrait être exprimée par 
qn nom particulier , parce qu'elle ne ressem- 



^^ 



DB SAINT-PÉTSaSBOURG. 297 

Me à aucon autre sentiment de cet ordre : au 
contraire, je n'ai trouvé chez eux que bonté, 
douceur et piété même, j'entends à leur ma- 
nière. Ce n'est pas en vain, je l'espère, qu'ils 
6'abreuvent de l'esprit de saint François de 
Sales , de Fénélon , de sainte Thérèse : ma- 
dame Guyon même , qu'ils savent par cœur , 
ne leur sera pas inutile. Néanmoins, malgré 
ces avantages , ou pour mieux dire , malgré 
ces compensations ^ l'illuminisme n'est pas 
moins mortel sous l'empire de notre EgHse 
et de la vôtre même, en ce qu'il anéantit 
fondamentalement l'autorité qui est cepen* 
dant la base de notre système. 

Je vous l'avoue, messieurs, je ne comprends 
rien à un système qui ne veut croire qu'aux 
miracles , et qui exige absolument que les 
prêtres en opèrent, sous peine d'être déclarés 
nuls. Blair a fait un beau discours sur ces 
paroles si connues de saint Paul : ce Nous ne 
« voyons maintenant les choses que conoime 
c< dans un miroir et sous des images obscu- 
res (1). » Il prouve à merveille que si nous 
avions connaissance de ce qui se passe dans 

l'autre monde, l'ordre de celui-ci serait trou- 

» I 1 1 II I I II I ■ I * 

(1) Videmiis nunc per specuhan in anigmate, (Epîst. a4 C/)r. 
(9^. XIII, 19.) 



298 UCft SOlBÉBf 

blé et bientôt anéaoli ; car rhomme^ insirtiit 
de ce qui Tattend^ n^aurait plus le désir ni la 
force d'agir. Songez seulement à la brièveté 
de notre vie. Moins de trente ans nous sont 
accordés en commun : qui peut croire qu\in 
tel être soit destiné pour converser avec les 
anges ? Si les prêtres sont faits pour les cond-i 
munications , les révélations , les manifesta* 
tions , etc.| Textraordinaire deviendra donc 
notre état ordinaire. Ceci serait un grand 
prodige ; mais ceuK qui veulent des miracles 
sont les maîtres d'en opérer tous les jours* 
Les véritables miracles sont les bonnes ac«- 
tions faîtes en dépit de notre caractère et de 
nos passions. Le jeune honmie qui com« 
mande à ses regards et à ses désirs en pré« 
sence de la beauté est un plus grand thau* 
maturge que Moïse, et quel prêtre ne recom* 
mande pas ces sortes de prodiges ? La sim- 
plicité de rSvangile en cache souvent la pro- 
fondeur : on y lit : S'ils voyaient des mi- 
rades^ ils ne croiraient pas; rien n'est plus 
profondément vrai. Les clartés de TinteUi- 
gence n'ont rien de commun avec la rectitude 
de la volonté. Vous savez bien, mon vieil 
ami, que certains hommes, s'ils venaient à 
trouver ce qu'ils cherchent , pourraient fort 



DE SAmT*PÉTBBâBOn&G« "109 

bien deyenir coupables an lieu de se perfe(s 
tionner» Qne nous manque-t41 donc atijonr- 
d^linî f puisque noui sommes les maîtres de 
bien faire ? et q[ue raanque^Uil aux prêtres j 
puisqu'ils ont reçu la puissance dlntimér la 
loi et de pardonner les transgressions ? 

Qu'il y ait des mystères dans la Bible, c'est 
ce qui n'est pas douteux; mais à tous dire la 
vérité) peu m^importe. Je me soucie fort peu 
de savoir ce que c^est qu'un habit de peau. 
Lesavez-vous mieux que moi, vous , qui (ara- 
vaillez à le savoir ? et serions^nous meilleurs 
lâ nous le savions ? Encore une fois , cher- 
ches tant qu'il vous plaira t prenez garde ce» 
pendant de ne pas allar trop loin ^ et de ne 
pas vous tromper en vous livrant à votre 
imagination» Il a bien été dit j comme vous 
le rappelez : Scrutez les Ecritures ; maiii 
c<»nment et pourquoi ? lisez le texte : Scru" 
fez les Ecritures , et vous y verrez qit elles 
rendent témoignage de moL ( Jean, Y, 39, ) 
U ne s'agit donc que de ce fait déjà certain^ 
et non de recherches interminables pour l'a- 
veiûr qui ne nous appartient pas . Et quant à 
cet autre texte, les étoiles tomberont ^ ou pour 
mieux dire, seront tombantes ou défaillantes j 
Vévangéliste ajoute immédiatement , que les 



300 LES SOIBÉBS 

vertus du ciel sont ébranlées , expression* 
qui ne sont que la traduction rigoureuse des 
précédentes. Les étoiles tombantes que vous 
voyez dans les belles nuits d^été n^embaras* 
sent , je vous Tavoue , guère plus mon intel- 
ligence. Revenons maintenant..»» 

LE GHEVALIBa. 

Non pas, s^il vous plaît, avant que f aie fait 
une petite querelle à notre bon ami sur une 
proposition qui lui est échappée. Il nous a 
dit en propres termes : Vous ri avez plus de 
héros / c'est ce que je ne puis passer. Que 
les autres nations se défendent comme elles 
Fentendront ; moi je ne cède point sur Thon- 
neur de la mienne. Le prêtre et le chevalier 
français sont parents, et Tun est comme Fau- 
tre sans peur et sans reproche. Il faut être 
juste, messieurs : je crois que, pour la gloire 
de llntrépidité sacerdotale , la révolution a 
présenté des scènes qui ne le cèdent en rien 
à tout ce que Phistoire ecclésiastique offre de 
plus brillant dans ce genre. Le massacre des 
Carmes, celui de Quîberon, cent autres faits 
particuliers relentiront à jamais dans Tuni- 
ver« 



Dfi SAINT-PÉTBRSBOnaO* 301 

LE SÉNATEUR, 

Ne me grondez pas, mon cher chevalier; 
TOUS savez, et votre ami le sait aussi , que je 
suis à genoux devant les glorieuses actions 
qui ont illustré le clergé français pendant 
Tépouvantable période qui vient de s^écouler. 
Lorsque j^ai dit : Vous n'ayez plus de héros , 
j'ai parlé en général et sans exclure aucune 
noble exception : j'entendais seulement indi- 
quer un certain affaiblissement universel que 
vous sentez tout aussi bien que moi ; mais je 
ne yeux point insister, et je vous rends la pa« 
rôle, M. le camte. 

LE COMTE. 

Je réponds donc , puisque vous le voulez 
Tun et Tautre, Vous attendez un grand évé-* 
nement : vous savez que , sur ce point , je 
suis totalement de votre avis, et je m'en suis 
expliqué assez clairement dans l'un de nos 
premiers entretiens. Je vou3 remercie de vos 
réflexions sur ce grand sujet , et je vous re- 
mercie en particulier de Texplication si sim- 
ple, si naturelle, si ingénieuse du Pollion de 
Virgile, qui me semble tout à fait acceptable 
au tribunal du sens commun. 



à 02 Lfts somÉËS 

Je ne vous remercie pas moins dé ce (jpé 
vous me dites sur la société biblique. Vous 
êtes le premier penseur qui m'^ayeas un peu 
réconcilié avec une institution qdi repose tout 
entière sur une erreur capitale ; car ce n^est 
point la lecture ^ c^est renseignement de Tfi^ 
criture sainte qui est utile t la douce colombe, 
avalant d'abord et triturant à demi le grain 
qu'elle distribue ensuite à sa couvée, est Yh- 
mage naturelle de TEglise expliquant aux fi- 
dèles cette parole écrite, qu'elle a mise à leur 
portée. Lue sans notes et sans explication , 
TEcriture sainte est un poison. La société bi- 
blique est une œuvre protestante , et , conune 
telle, vous devriez la condamner ainsi que 
moi ; d'ailleurs , mon cher ami, pouvez-vous 
nier qu'elle ne renferme , je ne dis pas seu- 
lement une foule dlndîfférents, mais de soci- 
niens même , de déistes achevés , je dis plus 
encore, d'ennemis mortels du Christianisme ?. . 
Vous ne répondez pas.... on ne saurait mieux 
répondre. . . . Voilà cependant, il faut Tavouer, 
de singuliers propagateurs de la foi ! Pouvez- 
vous nier de plus les alannes de Téglise an- 
glicane , quoiqu'elle ne les ait point encore 
exprimées formellement ? Pouvez-vous igno- 
rer que les vues secrètes de celte société oui 



ht SAUfT-PÊTEfiSBOURG. 303 

été discutées avec effroi dans une foole d^ou- 
vrages composés par des docteurs anglais? 
Si Téglise anglicane, qui renferme de si gran* 
des lumières , a gardé le silence jusqu^à pré* 
ftenty c'est qu'elle se trouve placée dans la pé- 
nible alternative, ou d'approuver une société 
qui Tattaque dans ses fondements , ou d'abju- 
rer le dogme insensé et cependant fonda- 
mental du Protestantisme , le jugement par- 
ticulier. Il y aurait bien d'autres objections à 
faire contre la société biblique, et la meilleure 
c'est vous qui l'avez faite, M. le sénateur ; en 
fait de prosélytisme , ce qui déplaît à Rome 
ne vaut rien. Attendons l'effet qui décidera 
la question. On ne cesse de nous parler du 
nombre des éditions ; qu'on nous parle un 
peu de celui des conv^ersions . Vous savez, au 
reste , si je rends justice à la bonne foi qui 
se trouve disséminée dans la société, et si je 
vénère surtout les grands noms de quelques 
protecteurs! Ce respect est tel, que souvent 
je me suis surpris argumentant contre moi- 
même sur le sujet qui nous occupe dans ce 
moment, pour voir s'il y aurait moyen de 
transiger avec Tintraitable logique. Jugez donc 
si j'^embrasse avec transport le point de vue 
ravissant et tout nouveau sous lequel vous me 



?jO\ les somÉES 

faites apercevoir dans un prophétique loi]i<^ 
tain Teffet d'aune entreprise qui , séparée de 
cet espoir consolateur j épouvante la religion 
au lieu de la réjouir « 



* • • • • 



Cœtera desiderantur. 



Fm DU Onzième et bertïier entretien* 



HODERN LANGUAGiS 

FACULTY LIMARY 

OXFORD. 



.Jdk 



NOTES DU ONZIÈME ENTRETIEN4 



N» I. 



{Page 270... La nation française aevait ^tre te grand instrament dé 
U plus grande des révolutions.) 

On ne lira pas sans intérêt le passage suivant d'un livre allemand 
intitulé : Die Siegesgesehichte der ckristUthen Religion in einer gemein- 
nOUigenErldanmgder Offetibarung JohannU, Nuremberg, 1799, in-S**. 
L'auteur anonyme est fort connu en Allemagne» mais nullement en 
France , que je sache du moins. Son ouvrage mérite d'être lu par tous 
ceux qui en auront la patience. Â travers les tlols d'un fanatisme qui 
fait peur , erat quod toUere veUet, Voici donc le passage » qui est très 
analogue à ce que vient de dire l'interlocuteur. 

« Le second ange qui crie : Babylone êst whbée^ est Jacob Bohme. 
« Personne n*a prophétisé plus clairement que lui sur ce qu'il appelle 
« fère des lis (LTLIENZEIT). » Tous les chapitres de son livre crient : 
« Babylone est tombée ! sa prostitution est tombée } le temps des lis 
« est arrivé, » {Ibid,^ ch. XIV , v , vni , pag. 421 .) 

« Le roi Louis XVI avait mûri dans sa longue captivité, et il était 
« devenu une gerbe parfaite» Lorsqu'il fut monté sur l'échafaud, il leva 
« les jeux au ciel et dit comme son rédempteur : Seigneur^ pardonnez û 
«mon peuple. Dites, mon cher lecteur, si un homme peut parler ainsi 
« sans être ^néieé {dwrchgedrungen) de l'esprit de Jésus-Christ! Après 
« lui des millions d'innocents ont été moissonnés et rassemblés dans la 
« gninge parji'épouvantable révolution. La moisson a commencé par le 
« champ français, et de là elle s^étendra sur tout le champ du Seigneur 
« dans la chrétienté. Tenez-voui donc prés, priez et veillez. (Page 429. 

II. * 20 



306 HOTBS 

« Cette nation ( la française) était en Europe la première en toot : Il 
'« n'est pas étonnant qae la première aussi elle ait été mûre dans tom 
« les sens. Les deux anges moiasonaenrs commencent par eOe» et lors- 
« que la moisson sera prête dans tonte la chrétienté, alors le Seigneur 
« paraîtra et mettra fin A toute moisson eii tout pressurage sur la terre.», 
(l&i(f.,pag-431.) 

Je ne saurais dire pourquoi les docteurs protestants ont en général 
un grand goût pour la fin du monde. Bengel, qui écrivait ily a soixante 
ans à peu près $ en comptant , par les plus doctes calculs » les années do 
hibéte depuis l*an 1130» trouvait qu'elle devait être anéantie précisé- 
ment en l'année 1796. (l^ltf., pag. 453.) 

L'anonyme que je cite nous dit d'une manière bien autrement p^ 
remptoire : « Il ne sTagit plus de bÂtir des palais et d'acheter des terres 
« pour sa postérité ; il m nma ratephii de temp» pout cela. » ( Sriim^ 
pag. 433.) 

Toutes leb tdk qu^)tt a ^ , depuis là noisBanoe de leor <ecl»»im 
peu trop de bihiit dant le ttondey ib ont «rajAur» cm qa'il allait fiââr. 
Déjà, dàiis le XTPsiècle, un jurîBOontBlte aUenand wékmé, dédiutt «n 
livre de jurisprudence à Féleeteur de Ba^èrei s'excusait sérieuament 
dans la préface, d'avoir entrepris un oufinge pvofiine danswm umft et 
tm tbïichiUivisIbïemmtà tùfin du mande* €e aoreeau nérilsifétrt oîci 
dans la langue originale; une traducl&m n'aurait point de grâce. 

In hochnminentererumhumanarton occtaatàircamaadquejamftrme 
pHeetpUan^OîfiperMoifnstrm tmoum hèwkimpendkur in Uepolt 
Hd$ «futfiSk fwdù posi éetOmiê^.» Qman vel unHuena nutadi nmeUna 
êÉitjam/mafimemqtm kAmnlmpetttffeeia eenia^ oebombum fiants 
tetutm&rMs CÊitfeeta kduMut «tf etandem AetoXiftpeaatv , «i yagjKam 
uUàts cette nunc imprimis fuadâm àf^ttmapaiioielmferatttr elanftelef. 
jMedtf mtenémi» qumpha oeulÊÊ «ir Be^ fartuna^ ei inenambike 
éWv«r Eteierit» kociii «ntremo seoulorum agoae duritstni$ 
to êi^œvieaimiêdéknibtu lamHUte. 

(Maith..WeMHbecaipr«S» iaPafatiilM^ 



n. 



<1*age 27t •••. Son PoUhn , qui fht depuis traduit m mm» ht^wt 
^nagrccv et lu dans oeUe langue an concile deNioée. > 






J)U ONZIËÎBE ENTRETIEN . 307 

ïl A*y â Aèn de plû^ coi^eax qde ce^ qm lë eélébre Heyoe i écrit eutr 
le MUtSt. Il dttt de tKHHiéfdi «me flbtite^MAMiW audctf s M nmwtmoL 
qui httt t(l<)ûël<}tté diôâé d'eflrft(^d3ttéiM dtii>tf«ëtl0 pièce «^ oe qui ne 
l'empédie pta ttéammihis de diM : Je ne v&k tkn â$ pins pdkt et éê 
plia fUJt ^ eètiÊi ùpHnitm (I). ttab «(MAe ùpMim f 11 s'agit é'im >Wr. 
Si <}««l(][lri*iiMi t mt quitf 1^1» étttlt klHHéllMemeikt iai^é i toOè oè 
qtt'btt iiMUMPiitte épfJMNT «biM M pM« w ih«qiie# «i l'en iwntt ■>•• 
ce n'est pas de quoi il s'agît : veut-im lifier qtf'd là nâisWiMte da Sam-^ 
veto* ïtmàtét» ne fèt te» l'aMABi^ de ^^foe grand évéoement^. 
NoD^eafieteitè^kebtfeeft'est pat pénible ^ei le deeltcMHMAtotew 
xiiiHtiiewklaKHnlkû/è€fft^iimmUUfi^ mfiafimforte 

qv^àtfflêe ^jtoqtie (9), ti qw » jMreii m pn>phélii9f Umélati vm qêii 
prûMUait wèi fmmamfriicùéfik ajoute que Virgile thrm bm parîi 4e 
es» e^wffltf (3)« GTest e» wai qneHejme» |^af obaeger Vétat de la^e«>- 
tied^ mas répète let réfleiioas banales âur H mépris au Bonuànt peuir 
leteapertlitaoïis jiida^ae»(4)}ear« sa»» kii<dea»*der ee qu'il entend 
par lee eHpenstitioat ÎBUiaiqneif eees ^oi anroiit lo etteolivefQeot ces 
entretiens auront pu se convaincre que le système religieux des Juifs 
nenuui(|piait à Roue ni de connaisseurs, ni d'approbateurs, ni de par- 
tisans déclarés» même dans les plus hautes classes» ?(ous tenons en» 
oore de Heyne qu'Hérode Aait Vomi particulier et Vhôte de Pollion; a 
que IficoloM de Damas, trèt habile homme ^ qui avait fait Us ficaires àt 
€0 mboe Hérode et qui était un favori d^ Auguste^ avait bien pu instruire 
ce prince des opinions judatques. Il ne faut donc pas croire les Romains 
si étrangers à l'histoire et à la croyance des Hébreux; mais encore un? 
fois ce n'est pas de quoi il s'agît. Groyait-on à Tépoque marquée qi^un 
grand événement allait éehre ? Que if Orient remporterait ? Que des hom- 
mes partis de la Judée assujettiraient le t^^onde? Parbit-on de tous c6tés 
d:mêfémmë augusm « £un eftfdm mirueidem prié à ééscoidre en tiel , 



(1) îfthSt iàmm ii(& iplHitfhê «M« p&tat (êtAas, et cH-tiê rti^m afg^mentti aài^ 
éeAituhuà, (Keyne, inr la 1¥* *ifio$Êbi, dans son éditra» de VirgHe. LMi«lroi, 

17e» t te#» , loiiu I , fa» 32w 

(t) Nulle tamen tempore vuticiniorum insaniuê fuît tliidiuin. (Ibid. , pag. 73.) 
(3) Onum fuit aU^iuod (Sibyllinum oncultun) ^[uod magnm» a/tgimot ftUuiram fe- 
KritMlem pttmittiitt (lbid.« pÊi§, 74.) Hoe itaqae oraealo et valiciaio seu con* 
«lonio ingenioso commode umu ttt VirgiUuê. (Ibid. , pag. 74.) 
<4; Ihlà, . i>»g, 73. 



308 IfOTE« 

pour ramener fâge fw mt la terre, etct Oui , fl n'y a pM mojtn de 
contester ces fiûts : Tacite, Soétone, leor rendent témoignage. Toute 
la terre ero^it tweber au moment d^une révolution heureuu; la pré- 
diction d^un eonquéram qui devait asservir Vwdvers à sa puissance, 
etnbeaie par Pimafflnatkm des poètes , iéhauigait Us esprits jusqità fen- 
thouMiasme; avertis par les oracles du paganisme , tous les yeux eiaSent 
tournés vers t Orient d^où font attendait et libérateur. Jérusalem^éveilr 
lait ù des bruits si flatteurs , etc. (1). 

C'est en TÛn que rirréligion obstinée inteiToge toutes les généalo- 
gies romaines pour leur demander en grâce de Tooloir bien nommer 
l'enfant célébré dans le PoUion, Quand cet enfant se trouTerait, il en 
résulterait seulement que Tirgilc , pour &ire sa cour à quelque grand 
personnage de son temps, appliquait i un nouveau-né les prophéties 
de l'Orient ; mais cet enfant n'existe pas , et quelques efforts qu'aient 
faits les commentsiteurs, jamais ils n'ont pu en nommer un auquel les 
▼ers de Virgile i^adaptent sans Tidence. Le docteur Lowlh sortoat 
{De sacra pœst EMfrœorum) ne laisse rien b désirer sur ce point inté- 
ressant. 

De quoi s'agit-il donc, et sur quoi dispute-t-on ? Heyne a eu des soc- 
cessenrs qui ont beaucoup renchéri sur lui. Plaignons des hommes (je 
n'en nomme aucun) furieux contre la yérité, qui , sans foi et sans con. 
science, changent l'état d'une question toute daire pour chercher des 
difficultés où il n'y en a point, et i^amusent b réfuter doctement ce 
que nous ne disons pas , pour sO codsoler do ne poufoir réfuter es qoe 
nous disons. 

III. 

(Page 273. Jamais l'homme n'aurait reeoum aux oracles, jamais il 
n'aurait pu les imaginer, s'il n'était parti d'une idée primitÎTO, etc.) 

Il n'y a rien de si connu que le traité de Plutarque De la eessatim 
des oracles. Il y a des Ters de Lucain qui ne paraissent pas aussi connus, 
et qui méritent cependant de I'étre« Ce sont de ces choses qu'il faut 
abandonner aux réflexions du lecteur accoutumé à faire le départ da 
Tentés. 

(!) Semont da P. Elite*. 



BV ONZIÈME EierRETIEN. 309 

• • Non aHo saecula dono 

RoBtn carent majore Deàm , qaàm Ddpbiea aedw 
Qabd siluit, poatqnàm tc^bs timnèrc futoni 

Et Saperoa Tetaèn lo<{ai 

• Tandem eonterrita nrf| 

Gonfngit ad tripodas. 

• ••t*«««« Mentemqoo priorem > 
EjEpnlit, aujue hondncm toto aibi eedera jnssit 

Pectore. •»•».•••,,,,, 

Puis il ajonte sur l'esprit prophétique en général t 

• • Ncc tantùm prodere tati 

QnahtAm sdre lieet : Tenit atas omnis in nnam 
Congeriem, miseromqne premont tôt «neola peelM, 
Tanta patet rcnim séries , atqae ooine fatorom 
Ilititor in Incem. . « 

{ËMo. Phars. T, M» 180.) 

IV. 

(Page 277. Macbiavel est le premier homme de ma coonabsance qui 
ait avancé cette proposition.) 

I^ morceau de Machiavel sur les prophéties mérite en effet grande 
attention : « D*<mde et H tmca iomm^ùt etc., c'est-à-dire s 

« Je ne saurais en donner la raison; mais c'est un fait attesté par 
« toute l'histoire ancienne et moderne» que jamais il n'est arrÎTé de 
4< grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été 
« prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des pro- 
« diges ou antres signes célestes. H serait fort k désirer que la cause 
« en fût discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles el 
* surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se foire que notre afi- 
« mosphèreéUnt, comme l'onlcru certains philosophes (1), habitée par 
« une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes 
«de leur nature, cet inteUigences, qui ont pitié des hommes, les avertis- 



(1) CéUàx un. dogmo pyihagoriden, ctvac iroévra tov uipa ^vx^Y è/uiff>tMy 
(Laert. In Pjrih.) Il y a m Totr, dit Plvtarqae, des natwreg ^prandet eiptûsManteg, 
0H ilmMWtinl maUgH09 et mal aeeoinUMet, (Plot, de Isidc et Osiride , cap. XXIV, 
f rnd. d'Amyot.) Saint l*anl , avant Platanrqne , avait consacré cette antique crojanco. 

(i:i.iics. Il, 2.) 



310 î«oxJ8S 

« sent par ces sortes de rigaes , afin qu'ils poîisenl se- tenir sur leurs 
« gardes. Quoi qu'ît en soit, le fait est aeriam y et toujours «prés ces 
« annonces» on voit arrifor des choses oowreMes et extraordinaires. » 
( Hach. Disc, sur Tiie-IiTe « 1 , 5Ç. ) 

Entre mille preuves de cette Térité , l'hîatoir» à'/kpMf^ en pré- 
sente une remarquable : « Si l'on on croit les premiers histoneos es^ 
« pagnols et' les plus estimés, il y avait parmi les Âméricaias une opi« 
M nion presque unÎTorselle que quelque grande calamité les mena* 
« çait et leur ser^ «pporlée par uoo race àft oonquérants rodoota- 
« blés , venant des régions do TEst pour dévaster leur contrée , etc. » 
(Robertson , Hist. de rAmérique, tom. m, in-i^ ; Iît» Y, pfig. 39.) 

Ailleurs , le mémo historien rapporte le discours de Montézuma aux 
grands de son empire : « H leur rappelle les traditions et lo« prophé* 
« ties qui annonçaient depuis longtemps l'arrivée d'un peuple de k 
«< même race qu'eux , et qui devait prendre pouession du poupwr w- 
« prime, » (Ibid. p. 123, sur l'année 1520.) 

On peut voir à la page 103 , A. 1519 , l'opinion de Biontézuma sor 
les Espagnols. La lecture du célèbre Sdis ne laisse aucun doute sur ce 
fait. 

%m tn^liÎQns chitoises liennoiit absohuMMl lo némo langage. On 
lit dans le Ch^ulûng soa paroles Mmarqoabtes : (f^^md unefianHU 
t'approche du ir(^ pqr m V^rm p ^tqa'tm amn u$ pr0$e 4 «ft det* 
cendre tn pmtifm de êfs crimes « thommpvM en eu imifuit par det 
signée qvant-courewrf. (Mdémoire^ sur les ChÎAOîs, in<-4^» tom» h P» ^^0 

Les missio nnaires ont placé boa» ce teste la note soiTaiile. 

« L'opinion qooles prodiges et los phéaomànet annoncent les gran- 
it des cata9troph^ , lo cbangcment des dynasties , les r^lutions dans 
«. le gauv^memenlt etf géoérolo panni nos lettrés* Lo 9VeB, diaent4ls, 
K d'9pré« le Chauk^tfif ^ wtn$ ançiiwp livros, ne firoppe jamais do 
« grands coups mr i^no niUioa ontiéi^ sima rinvHw àla péaileneopar 
« des signes sejosil^lie» de pa oolére- » Sfid* 

Nous avons vu que le plus grand événement du monde était univer* 
sellement attendu. Do nos jours , la révolution francise a fourni un 
exemple des plus frappants de cet esprit prophétique qui annonce con- 
stamment les grandes catastrophes. Depuis l'épltre dédicatoire de Nos- 
iradamus au roi de France (qui appartient au XVI* siècle}, jpsqu'au fat- 
meux sermon du père Benoregard ; depuis les vers d'un anonyme, des- 
tinés au fronton de Sainte-Geneviève, jusqu'à la chanson de M. dolislei 



BU ONZIEMB BNTRET1E]V. Stl 

Je tte ctols pâfl qa'il y ait en de grand érénement annonce aatsî claire^ 
ment et de tant de c6té8. Je poiirm accumuler une foule de citations t 
je les supprime, parce qu'elles sont assez connues et parce qu'ettei 
allongeraient trop cette note» 

Clcéron« examinant la question de ffaToir pourquoi iK>a4 somaoi 
instruits dans nos songes de plusieurs éTénemeots lutun (jamais Tan* 
tiquité n'a douté de ce fait), en rapporte trois raisons d'après le phi* 
losophe grec Posidonius : lo L'esprit humain préToit plusieurs choses 
sans aucun secours extérieur, en Tertu de sa parenté ayoç la nature 
dÎTÎDe ; 2* Pair est plein d*esprits immortels qui connaissent ces choses 
et les font connallre ; 3^ les dieux enfin les révêlent immédiatement (1), 
En firfsant abstraclSon de la troisième expKcatîon g qui rentre pour nous 
dans la seconde , on retrouTe ici la pure doctrine de Pjrthagore et de 
saint PanU 



V. 



(Page 276... Et par delà réternité, 

Jte fSCmiHiii 9t uUrà, 

(Eiods. XV. 18. Ifidrfe, IV. 5,) 

Av-dclh des temps et des Ages. 
As-dd& 4e Niemité. 

(RACOfl, EnhfTt dcm. m».) 

Un habile critique français n'aime pas trop celte expression : « On 
« ne conçoit pas, dit-il, qu'il y ait quelque chose au-^eU de Vêler- 
« nité. Cette expression ne aérait point à l'abri de la critique* p elle 
« n'était pas autorisée par l'Ecriture. Domhms regnabU in mêernum d 
« tdtra, » (Geoftroi « sur le texte de Racine qu'on rient de lire* ) 

Hais Bourdaloue est d'un autre ans : « Par delàrétemité , dît«fl, 
« expretdon divine et mjftt^Heute* » Çtnîmésm semum sur la Purifi- 
cation de la Vierge, troisième partie. ) Et la bonne madame Guyon a 
dit aussi : Dam les eUdeê det iièclee n ao-pbu* ( Disc» chrét* XLYI , 
n<>l.) 



(!) Cie., de Dix. I. 



312 VOTES 



fl. 



( PagQ 279. S'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humant 
non préoccupé) c'est que les mouvements de l'univers ne peuvent aTex, 
pliquer par des lois mécaniques. ) 

A ces idées, je me permettrai d'en ajouter ici quelques-ninesque je 
donne seulement comme de simples doutes ; car il n'est permis de se 
montrer dogmatique que lorsqu'on a le droit de ne pas douter : or» ce 
droit ne nous appartient que dans les choses qui ont &ît Tobjet princi' 
pal de nos études. N'étant donc point mathématicien , j'exprimerai 
avec réserve et sans prétention des doutes qui ne sont pas toujours à 
mépriser» puisqu'il nV a oas de science am ne doive rendre compte à 
la métaphysique et répondre à ses questUMM* 

Le moi d'uttractian est évidemment faux pour exprimer le système 
du monde. Il eût fallu en trouver un qui exprimât la combinaison des 
deux forces : car j'ai autant et même plus de droit d'appeler un New- 
tonien tangentiaire qa'attractionaire. Si l'attraction seule existait » 
toute la matière de l'univers ne serait qu'une masse inerte et immo- 
bile. La force taogentîelle, qu'on emploie pour expliquer les mouve. 
meots cosmiques, n'est qu'un mot mis à la place d'une chose. Cette 
question n'étant point une de celles au'il est impossible de pénétrer » 
la réserve à cet égard serait un tort. Ce n'est pas que^ dans une foule 
de livres, on ne nous dise : Qifil est superflu de se livrer ù ces sortes de 
recherches; que les premières causes sont inabcrdables ; qif il suffit û 
notre faibl^ intelligence ^interroger f expérience et de cmmaitre les 
faits f etc. Mais il ne Êiutpas être la dupe de cette prétendue modestie- 
Toutes les fois qu'un savant du dernier siècle prend le ton humble et 
semble craindre de décider, on peut être sûr qu'il voit une vérité qu'il 
voudrait cacher. Il ne s'agit nullement id d'un mystère qui nous im- 
pose le silence ; noos avons au contraire toutes les connaissances qu'exige 
la solution du problème. Nous avouons que tout mouvement est un 
tjfet : et nous savons de plus que l'origine du mouvement ne saurait 
ce trouver que dans l'esprit ; ou, comme disaient les anciens si soavent 
cités dans cet ouvrage : Que le principe de tout mobile ne doit être cher- 
ché que dans f immobile. Ceux qui ont dit que le mouvement est essen- 
tiel à la matière ont d'abord commis un grand crime | celui de parlcx 



BU ONZIÈME EMTA£Ti£N. S 13 

contre leur conscience ; car je ne croû pas qu'il y ail d'homme sensé 
qni ne soit perAïadé du contraire, ce qui les rend absolument inexcu- 
sables : et déplus on peut les soupçonner légitimement de ne pas sa- 
voir ce qu'ils affirment. En effet, celui qui affirme d'une manière abs- 
traite que le mouTement est essentiel à la matière n'affirme rien du 
tout; car il n'j a point de mouTement abstrait et réd : toat mouve- 
ment est vn mouToment particulier qui produit son effet. Il ne s'agit 
donc point de sayoir «t le moitvement est estentiel à ïa matière; mais si 
le mouvement» ou la suite ou l'ensemble des mouvements qui doivent 
produire» par exemple un minéral, une plante, un animal, etc., sont 
essentiels à la matière ; si Vidée de la matière emporte nécessairemeni 
odie d'tme émerande» d'un rossignol, d'un rosier, et même de cette 
émerande» de ce rosier, de ce rossignol individuel, etc. : ce qui devient 
l'excès du ridicule. U n'y a point dans la nature de mouvement aveu- 
gle ou de twrbuUnee; tout mouvement a un but et un résultat de des- 
traction ou d'organisation , en sorte qu'on ne peut soutenir le mouve- 
ment essentiel sans affirmer en même temps les résultat» essentiels : 
or, le mouvement se trouvant ainsi évidemment et nécessairement joint 
k l'intention , il s'ensuit qu'en supposant le mouvement essentiel de la 
matière , on admet VintentUm eeeeniiélU etneceesaôre; c'est-à-dire qu'on 
ramène Vesprit par l'argument même qui voudrait i^en débarrasser. 

Lorsque le sytème newtonien parut dans l'univers, il plut au siède, 
bien moins par sa vérité , qui était encore discutée , que par l'appui 
qu'il semblait donner aux opinions qni allaient distinguer à jamais ce 
siècle fatal. Cotes 9 dans la fameuse préface qu'il mit à la tête du livre 
des Principes, se hÀta d'avancer que V attraction était essentielle ù la 
matière; niais l'auteur du système fut le premier à désavouer son il» 
lustre élève. H dédara publiquement qu'il n'avait jamais entendu sou- 
tenir cette proposition , et même il ajouta quUl n*avait Jtanais vu la 
préface de Cotes (1). 

Dans la préface même de son &roeax livre. Newton dédare solen- 



(1) La chose parait incroyable; et cependant rien n*cst plos vrai, à moins qu'on 
n > suppose , ce qni n'est pas permit» que Newton en a imposé ; car dans ses lettres 
théologiques m docteur Bentlej, il dit expressémeni , en pariant de la préface de 
Cotes, m qu'il ne l'a jamais lue ni même vue. (Newton, non ridit.) > C'est de ce 
€otes, emporté & la fleur de son lige, que Newion fit cette superbe oraison funè- 
[irc : — Si Cotci avait ovcu , nous aurions ta quelque chose. 



314 nom 

uellemeiit et 4 diverses reprises que 9on sysitim wt tmdm p9int à &| 
physique ; qi^UrfemendaUribueraueune force at«e centres; en un mot « 
qu^U n^eniend point sortir du cercle des nuuhematiques (quoiqu'il semble 
asse^i difficile de comprendre cette sprte d'abstraction)» 

LesVewtenîefis, ne ceasajit déparier d» p hysiqu e eehsiê ««embleot 
se mettra wpsi «n oppeûiioa directe avep le«r maître • qui a taojoms 
exohi de spa système toute idée pbjsiquAt e« qui m'a paru tovjoois 
très remarquable» 

De tè encore cette autre contradiction frappante parmi les Ifevlo- 
niens; car ils ne cessent de dire que Tattractlon if est pas un système » 
mais un fait ; et cependant quand ils en viennent à la pratique , (feit 
bien un système qffils défendent* Ils parlent des deux forces comme de 
quelque chose de réel » et yéritablement 9 si fattractlon n'était pas un 
système, elle ne serait rien, puisque tout se réduirait au fait ou à Tob- 
servation* 

Dernièrement encore (1819) TÀcadémie royale de Paris a demandé: 
Si fon pouvait fournir 9 par la théorie seute^ des tables de la lune aussi 
parfaites que celles qui OfH éi4 eonstruiles par ^observation» 

11 y a doM encore m doute sur ce peint, et le simple faon sem 
étranger aux profonds obIcuIb serait tenté de croire que Tattraetion 
n'est que Pe^servahon représentée par des formules; cequejen'a^ 
firme point œpendant , car Je nfeatends point sortir de ce tes de fé« 
serre auquel j'ai protesté de m'aetreindrerigottreusement. 

Il y a cependant des choses certaines indépendamment de tout cal- 
cul : il est certain , par exemple , que les Newtoniens ne doivent point 
être écoutés lorsqu^ls disent : Qi^ils ne sont point obligés de nommer 
la force qui agite les astres ^ et que cette for ce est un /ail» Je le répète, 
gardonsHious de la philosophie moderne toute les fob qu'elle s'incline 
respectueusement et qu'elle dit : Je if ose pas avancer: cTest une marque 
certaine qu'elle voit devant elle une vérité qu'elle craint. Le mouve^ 
ment des astws n'est p as p l u s mystérieux qu'un autrai teut BMBveaMnt 
naissant d'un mouvement antécédent jusqu'à ce qu'on arrive à une vd» 
lonié, l'astre ne peut être mCt que par une impulsion mécanique , sll 
est an rang dee mouvements seeondaires , on par une iraleDlé , iTil est 
considéré eomme mouvement primitif. Les Hewtoniens sont donc obli- 
gés de nous dire quel est le moteur matériel qu'ils ont cliargé de oon- 



DU ONZIfiSIE ENTRETIEIN^. 3 i 3 

kûft left astres dans !e vide; et en effet ils ont appelé & leur lecoura 
k ne sais qud éiher ou fluide merTeifl«n(« peur miinteBlr l'tieMeor 
dm wéetnisme» et ton pent loir dans <e $tme TescAi d» la déraison 
banudae da«s les ovnrages de Lesage, de Genève* De fanB» wftÊèmeê 
ne sont pas m tos e dignes d'nne véfolation. Cependant Us sont pré- 
cîew soii xm certain rapport, en oe qu'ils nomront le désoH^îr de 
ces sortes de philosophes qui sauraient bien appuyer limva ^plnîons de 
qofllqfi^aiippQsition un p^n lolMMs» si elle eiistait* 

Nouaiesei dono jnéoassairemeiit portés à la cause immatérîefie, et il 
uf «'agit pLosqqe de savoir û noqs devons admettre une caosesaconde 
OH remonter inuoédiateioent à la première; mais dans l'on et l'autre 
cas fk qae Minermenitetfarces et leur combinaison t et ton! le qrslénie 
méeaniqne? les astres tournent parce qu'une inleUij^noe les lait tour- 
ner. Si Ton veut rcprésepter loos les mouTemenis par des nombres» 
on y parviendra parfaitemeof , je le suppose ; mais rien n'est plus in- 
différent à rexistence du principe nécessaire; 

Si je tourne en rond dans nne plaine » et que des observateurs loin-* 
tains disent que Je tuis agité par deux forces y etc. , ils sont bien les 
maîtres, et leurs calculs seront incontestables. Le &it est cependant que 
feumnepot^ que fe vcms marner^ ^ 

n faut encore se rappeler ici oe qu'a dit Newton (1) sur l^dispen- 
ble distinction des poaûbilîtés physiqws ou simplement théoriques et 
métaphysiques. 

FMf-ofi, disait-il, imaginer dix vUtle aiguSles debout eur me glace 
polie? Sans doute , il ne iTagit que de la simple théorie. U suffit de les 
supposer toutes parfaitement d'aplomb; pourquoi tomberaient-elles 
d'un c6té plus que d'un autre? mais si nous entrons dans le cercla 
physique | on ne sait plus imaginer rien d'aussi impossible* 

Il en fat absotament de même do systéme]da BMnde t cette maeliiBe 
immense peut-elle être réglée par des forces aveugles? sans doute en- 
core, sur le papier, avec des formules algébriques et des figures ; mais 
daas la réalilé, nullement* Nous sommes ramenés «mx çiguUki* Sans 
une intelligence opérante ou coopérante. Tordre n'est plus possible. 
Eu un mot, le système physique est physiquement impossible. 



(I) Voyn encore ses Ltttret thiolo$iqu€i w docteur Benilcj, 



316 NOTES 

n ne nous reste AcHc qa*à choisir , comme je l'ai dit» entre Piot^t 
ligence première et l'inteUigenoe créée. 

Mais entre œs deux sappositionst il n'y a pas moyen de dâibérer 
longtemps ; la raison et les traditions antiques» qu'on néglige infini-r 
ment trop dans notre siéde , nous auront bientôt décidés. 

En suivant ces idées, on comprendra comment le Sabéisme fut U 
plus ancienne des idolâtries ; 

Pourquoi on attribua une divinité à chaque planète, qui la présir 
iait et semblait s'amalgamer arec elle en lui donnant son nom ; 

Pourquoi la planète , satellite de la terre (chose parftâtement ignorée 
des hommes qui vécurent depuis les temps primitifs) y pourquoi, dis- 
ie , cette planète , à la différence des autres, était présidée, suivant eux, 
par une divinité qui appartenait encore à la terre et aux etifenfi); 

Pourquoi ils croyaient qu'il y avait autant de métaux que de plané* 
tes , chacune d'elles donnant son nom et son signe à l'un des mé- 
taux (2); 

Pourquoi Job attestait le Seigneur qu'il n'avait jamais approché la 
main de sa bouche en regardant les astres (3) ; 

PourquoMes prophètes emploient si souvent l'expression d^armét 
des ct>ii«(4); 

Pourquoi Origène disait que le soleil^ la lune et les étoiles offirent det 



(1) TciKeminamque Heeaten , tria Tirpou ora Diana. 

(Ftf^. JEii.IV,T.6il.) 

^ (t) Il y avait jadis sept planètes et sept mèumz t il est singulier que, de nos joon , 
le nombre des nns et des antres ait augmenté en même proportion t car nous eoniwis- 
sons 38 planètes on satellites, et «8 métaux. (Joom. de ph]fs. Trmnu et progrès dans 
les sciences naturelles pendant Tannée 1809, dtés dans le /oumoi dt Parii, do 4 
avril 1810, pag. 672, 678 . n. 4.) 

Ce qui n*est pas moins singulier, c'est qu'il y a des demi-plaiièlos eomne il y a des 
demi-métaux, car les astéroïdes sont des demi-planètes. 

II reste aussi toujours sept planètes à Cusagê d* Phomnu eomme sept Métaux. 

(3) Job. XXXI, 26. S7, 28. 

(4) Exereittu eaîi te odorat, (II. Esdras IX , 6).... Onmi» mlisia eœtormn. (Init 
XXXIV, 4.) — Militiamealû (Jérém. Vil! , 2.) — /lrfora««n(a(iNiireraflMi «i7i(m« 
•«W. (Ucg. Ub. IV,xvii,16.) 



BU ONZliuOK ENTRETIEN. 317 

priiteê m Dieu suprême par son Fils unique, ••,; qu'ils aiment mîeav 
D0U8 TOÎr adresser directement nos prières à Dieu , qne si nous les 
adrewoni à eux , en dimuau ainsi la puissance de la prière Humaine (1 ); 

Pourquoi Bossuet se plaignait de l'aveuglement et de la grossièreté 
de ces hommes qui ne veulent jamais comprendre ces génies patrons 
des nations et moteurs de tout l'aniTerst 

A cette masse imposante de traditions antiques , il fout ajouter toute 
la théorie de l'astrologie judiciaire , qui a déshonoré sans doute l'esprit 
humain comme VidoEAtrie » mais qui sans doute aussi tient comme Vi- 
doUtrie à des ventés du premier ordre » qui nous ont été depuis sous- 
traites comme inulQes ou dangereuses, ou que nous ne savons plus re- 
connaître sous des formes nouvelles. 

Tout nous ramène donc à l'incontestable vérité que le système du 
monde est inexplicable et impossible par des moyens mécaniques. De 
savoir ensuite comment cette vérité peut s'accorder avec les théories 
mathématiques, c'est ce que je ne dédde point , craignant par-dessus 
tout de sortir du cerde des connaissances qui m'appartiennent : mais 
la vérité que j'ai exposée étant incontestable, et nulle vérité ne pou- 
vant être en contradiction avec une autre , c'est aux théorideos en ti- 
tre à se tirer de cette difficulté. — îpsi viderinu 

La première fois que l'esprit rdigiem s'emparera d'un grand mathé- 
maticien , il arrivera très-sûrement ooe révolnlion dans les théories 
astronomiques. 

Je ne sais si je me trompe , mdi cette espèce de despotisme, qm est 
le caractère distinctif des savants modernes, n'est propre qu'à retarder 
la science. Elle repose aujourd'hui tout entière sur de profonds cal- 
culs à la portée d'uo très-petit nombre d'hommes. 1k n'ont qu'à 



(t) H/ifiv t:^v eûxTuJ^y SumE/acv. ( Orig. wèr. Geb. fib. V. — > • Gtlse toppoM 
i|ue nous mmptoni pour rieo la MleO, U lane et les éUrfles, tandis qos nou inraons : 
QuHU attmidnu muH la mamfotalio» de$ enfants de Dit» » fut samS «■tRlmmf et* 
nqttth à la vamlté de$ elbwt matéritlUt , à esMe de mbd fm tft y â aisaiiîtltit, 
i Rom. YIII, 19, seqq. } Si. ponni les innombribles diosM qae nous disons sur cvf 
•stras , Gelio amt seulement cnlenda : Imou-U , ô vont, iuMn ef /nmii^ ! oa bi«n. 
iaa«»4ê , titux du âna ! ( Ps. CXLYIIl » 8, 4.) , il ne noas accosenit pjD et conf* 
1er pour rien de li grands panégyristes de Dieu. • (Orig , ihid. V.) 



318 noTËs 

fl'enteadre poàr Imposer sSlence à la foule. Leurs théories sont êé^ 
naes une ei^péee de religion ; le moindre doute est un sacrflége* 

Le tradneteur an§^ais de toutes les oetmes de Bacon , le Amcmé 
fléhaw, ftdh , dans (ne de ntA notes dMt il n'est pi» en nu» poutoiir 
d'assigner h place, mais dont j'assnre ITambenticité : Qhb le êfitàm 
de Copendo a bien encart ta éiffiadtiêë 

Certes, il Cftnt ^cra bien mtré]^ ptar énenoer on tel donle. Là 
personne dn trnduclevr m'est absolomtnt Imtoonne ; j'ignove même sH 
eiiste : il est impossible d'appréder tes raisota cp/il n'a pas jo^é I 
propos de noos âdreoonnaitre) luôs 8a«ileiiajpportdn€aain9e,«f«i 
onbéns* 

Malheureusement ce courage d'est pas oommim , et je «e piriféMiter 
qu'ff 7 aft dan» plusieurs têtes (allemandes anrtoat) des peasées de m 
genre qui n'osent se montrer. 

Pour moi , je me borne à demander qu'en partant d6 eMIe irérilé 
incontestable : Que tout mouvement suppose vn moteur , et gué te pùits- 
sont est de nécessité absohie ou aniérietir au poussé (î), û soit fait une 
revtie philosophique du système astronomique. 

La demande me semble modeste » et je ne vois pas que personne 
ait droit de se fik:her« 

On se Ûchera encore moins , je Tespère , si je donne un eiémple des 
doutes excités dans mon esprit par les théories mécaniques ; jo te chi^ 
sirai dans les notions élémentaires sur la figure de la terre» 

On nous a dit à tous» en commençant not instructions sur œ point» 
<[ne notro planète est aplatie sur les pôles , et s'élève au contraire sous 
l'équateur ; en sorte que les deux axes sont inéga(nx dana une propor- 
tion qu'il s'agit d*assigner« 



«tîvi^»^MM(«awiK furuitXk ; i^«8t4-dif« : Le «muvmmmI ptuUl avoir wi Mfrt 
pvliiH^i fw «Bttf faftt pu 96 mmut Mê-mJm ? Cotf pdisance art rialeHigaaM » et 
cens imcHignnt est Dirat et 3 Im* néoeksainmMit qa'olle sab anlérinre * 1» mk 
tntoifliyrfqM, qslTC^ dTcHê bMonvMRBt t MrceomiMMkxcvâv as stnMI fn 
•Ttntfa xcvoû/Asyov? (PUa.deUg.X^Sff,^.) 

Foyes eneore Ari«tote (Phynearum, III». nt,t,tt.} QttbdealvM tMMitierea 
a/ifi(â inUlUehtaU subtUMid. 



Dtr OKZIÉMB ENTRETIEN. 319 

fronf s'en assurer, nous M-on dit.îly a deux moyens , Pexpérienci! 
ou les mesures géodésicpies» et la théorie. 

GaUe-ei repose snr cette Tenté physique « que si une ^hère tourne 
sur son axe» elle ^éléTOra tiHrson éqoateur en vertu de la force centrl- 
fiige, et prendra la forme d'un sphéroïde aplati. 

Et Ton nous montrait dans le cabinet de physique une spère de cuir 
hcMollif tournant sur un axe au moyen d*nne maniTelle , et prenant 
en effet , en vertu de la rotation, la figure indiquée. 

£t nous dldona toos i Voilà qui »st clair t 

Mais Yoyei combien , pour l'Âge de raison , s'élèvent d'arguments 
àéààSs contre cette démonstratian déeishe. 

En premier lieu, la terre n'est point du tout de cuir bouilli : i'iaté- 
rieur est Ultre dose ; mais quant à l'extérieur et à cette enveloppe de 
médiocre profondeur que Dieu nous a livrée , nous voyons de l'eau et 
de la terre, et d^mmenses montagnes qui s'enfoncent jusqu'à une pro« 
fondeur inconnue, et que nous pouvons regarder comme les ossements 
de la terre. Si cette masse, supposée immobile, venait tout à coup h 
recevoir le mouvement diurne , l'habitation de l'homme et des animaux 
serait détruite par les eaux qui accourraient sous l'équateur : Ainsi 
is terre ne peuuait être ce qtiteïU esl, lorsqi^elïe commença à tourner, etc. 

En sec»nd lieu , les physiciens que j'ai en vue n'admettent point de 
création proprement dite. Ce mot seul les met en colère, et plusieurs 
ont fait leur profession de foi à cet égard. Or , à partir de cette hypo- 
thèse, comment pouvaient-ils dire i Que la terre a été soulevée eouê 
féquateur par un mouvement qui tf a jamais commencé? Celte suppo- 
aition sera trouvée impossible, si l'on y pense. 

Ce n'est pas tout t supposons en troisième lieu , et laissant même do 
c6té la question de l'éternité de la matière, que le monde au moins ait 
commencé ; il hnt que ces mécaniciens nous disent dans quelle révé- 
lation ils ont appris que, lorsque la terre commença de tourner , elUf 
était molle et ronde i deux petites suppositions qui valent la peine 
d'être examinées. Si b terre devait être ronde ( supposons-Je un in- 
stant) alors elle e6t été elliptique avant de tourner , et allongée sur 
l'axe autant précisément qu'il le fallait pour devenir parfoit^ei^t rondo 
par le mouvement de roiatioB. 



">!20 NOTES DU OÎÏZIÈME ENTRETIEN. 

Ainsi tout se réduit aux ine3ure8 géodésiques , et la prétendue théo- 
rie n'est rien. 

Observons, en finissant, que plusieurs parties de la science» notam- 
ment celle dont il s'agit dans ce moment, reposent sur des observations 
infiniment délicates, et que toute observation délicate exige une con- 
science délicate. La probité la plus rigoureuse est la première qualité 
de tout observateur 



é é t « 



FIN DES NOTES DU ONZIEME ENTRETIEN, 



"1 

1 



ECLAIRCISSEMENi* 



SL'R 



LES SACRIFICES^ 



CHAPITRE PREMlEn. 



1>ES SAGRIflGES EN GÉNÉRAL* 
Je n^adopte point Paxiome impie : 

La crainte dans le monde imagina les dieux (1). 

Je me plais au contraire à remarquer qqe 
les hommes I en donnant à Dieu les noms 
qui expriment la grandeur , le pouvoir et la 
honte , en l'appelant le Seigneur , le Maître , 
le Père , etc. , montraient assez que lldée 
de la divinité ne pouvait être fille de la crainte . 
On peut observer encore que la musique , la 



(i)PriaHtt inorbedeosfecittimor. Ce passage , dont on ignore le 
véritable auteur , se trouve parmi les fragments de l^élrone. Il est 
bien là. 

n. 21 



r 



322 ÉcLAiacissRSBirr 

poésie j la danse , en un mot tous les arts agréât 
blés, étaient appelés aux cérémonies du culte; 
et que Tidée d^allégresse se mêla toujours si 
intimement à celle de fête, que ce dernier 
devint partout synonyme du premier. 

Loin de moi d^ailleurs de croire que Tidée 
de Dieu ait pu commencer pour le genre hu- 
main , c^est-à-dire , qu^elle puisse être moins 
ancienne que Thomixie. 

Il faut cependant avouer , après avoir as- 
suré Torthodoxie , que l'histoire nous montre 
rhomme persuadé dans tous les temps de 
cette effirayante vérité : QuUl viiHiii, sous la 
main (tune puissance irritée, et que cette 
puissance ne pout^mt être apaisée que par 
des sacrifices. 

U n'est pas même aisé , au premier coup 
d'œil , d'accorder des idées en apparence 
aussi contradictoires ; mais si l'on y réfléchit 
attentivement , on comprend très bien com- 
ment elles s'accordent , et pourquoi le sen- 
timent de la terreur a toujours subsisté à côté 
de celui de la joie , sans que Tun ait jamais 
pu anéantir l'autre. 

ce Les Dieux sont bons, et nous tenons 
d'eux tous les biens dont nous jouissons : 
nous leur devons la louange et l'action de 



J 



suH i£s SAaiiriGfiâ 323 

gr&ce. Mars les dieux sont jtlstes ^ el ziao^ 
sommes coupables : il faat Les apaiser, U 
faut expier nos crimes) et, pour y parvenir, le 
moyen le plus puissant e$t Iq sacrifice (1)*» 

Telle flit la croyaiice antique ^ et telle esl 
encore y sous difTéretttes formes, celle de 
tout l^mirers. Les hommes primltifi, donit le 
genre boitiain entier reçaf se» opinions fonda ^ 
mentales ^ se crurent coupables : les institua 
tion^ générales forent tontes fondées sur ce 
dogime, en sorte qiîe les hommes de tous les 
siècles n'ont cessé d'avouer la dégrftdaiion 
prînntive ef universelle , et de dire comme 
nous, quofque d'hutte manière moins expfi- 
cîte : Nos^ mères notes ont con^s dems le 
crime; car il n'y a pas tm dogme chrétien 
qui n'ait sa racine ànns la nature intime de 
rbomme, et dans une tiradition aussi an- 
cienne que le genre humain. 

Mais la racine de cette dégra.dation> ^ ou la 
réité de ITiomme, s'il est permis de fabri- 
quer ce mot, résidait dans le principe seti- 
sihie , dans la çie , dans tânw enfin , si soi^ 



(1) Ce n'était poiot seulement pour apaiser les mauTaift geôles ; ce 
n'élairfidttt ^edeMeot I ]foc<»sMa des grandes calamités que le sacri- 
fice était offert : il fut toujours La base de toute es{>èce de culte , siu*f 
distiiiclioo de lieu « ile temps, d'opinioas ou de cii'conftauces. 

^1 



324 ÉCLAIRCISSEMENT 

guensement distinguée par les anciens , dé 
r esprit ou ^îe Tintelligence. 

L^animal n^a reçu qu^une àme; à nous 
furent donnés et rame et P esprit (1). 

L^antiquité ne croyait point qu^il put y 
avoir , entre t esprit et le corps , aucune sorte 
de lien ni de contact (2); de manière que 
tâme^ ou le principe sensible, était pour 
eux une espèce de moyenne-proportionnelle , 
ou de puissance intermédiaire en qui Pesprit 
reposait, comme elle reposait elle-même dans 
le corps. 

En se représentant tâme sous Timage d'un 
œil y suivant la comparaison ingénieuse de 
Lucrèce , t esprit était la prunelle de. cet 
œil (3) . Ailleurs il l'appelle tdme de tâme (4) , 

(1) hnmisiique (Deus) in hominem spiritum et animam. (Joseph. 
Àniiq, Jud,,Vib, I, cap.j, § S.) 

Principio.indttkiteommunis condilor illit 
Tantùm animam { nobis , animvm qvoqae.^. 

luvEN. , Sur. XY, 148, U9. 

(2) Mmtem autem reperiébat Jkus uUi rei adjmciam esse sine ammê 
nefas esse : quocirca inieîligentiam in animo , animam conclusit in cor^ 
pore. (Tim. inler. frag. Gicer. , Plat, in Tim. opp. » tom. IX, p. S12. 
A. B. , p. 586, M.) 

(S) Ut laeerato oealo eireùm , si pupala manslt 
Incolumls , etc« 

( LucR. de N. R. ni , 409 , caqq.> 

(4) At(|iie an^ma 'xt anîmœ proporrà totios ipsa. 



SUR LES SACRIFICES. 325 

6t Platon , d'après Homère , le nomme h 
cœur de F âme (1) , expression que Philoa 
renouvela depuis (2). 

Lorsque Jupiter, dans Homère, se déter- 
mine à rendre un héros victorieux , le dieu 
a pesé la chose dans son esprit (3); il est 
un : il ne peut y avoîï- de combat en lui. 

Lorsqu^un homme connaît son devoir et le 
remplit sans balancer , dans une occasion 
difficile , il a vu la chose comme un dieu , 
dans son esprit (4) . 

Mais si , longtemps agité entre son devoir 
et sa passion , ce même homme s^est vu sur 
le point de commettre une violence inexcu- 
sable , il a délibéré dans son âme et dans son 
esprit (5), 

I I ■ ^ ■■» I.» I I ■ ■ ■ ■ ...!■,■ i . ■ . » i É . .. I . I» 

(1) In Thest. opp. , tom. H, p. S61. G. 

îf. B. Quelquefois les latins abusent du mot animus , mais toujoun 
d'une maBiére à ne laisser aucun doute au lecteur. Gicéron , par exem- 
ple , remploie comme un synonyme d'anhna et l'oppose à mens. Et 
Virgile a dit dans le même sens :. Mentem animumque. iSu. VI , 1 1 , etc. 
Juvénal, au contraire, l'oppose comme synonyme de mens, au mot 
4imma , etc. 

(2) Philo, de Opif, mundi, cité par Jusle-Lipse. Pliys. sloic. llf ^' 
disser. kvi. 

(Uiad. 11,3.) 

(4) AOràp îyvu ^atv èvi ^pttL 

(/Wd. 1,333.) 

{Ibid. 19^,) 



326 ÉCL A1RC1SSE3IOT 

Quelquefois t esprit gourmande Pâme , et 
la veut faire rougir de sa fsdblesse : Courage^ 
lui dit-il , mon âme ! tu as supporté de plus 
grands malheurs (1). 

£t un autre poète a fait de ce combat le 
sujet d^une conversation , en forme tout à 
fait plaisante. Je ne puis ^ dit-il , â mon dmet 
f accorder tout ce que tu désires ; songe 
que tu ries pas la seule à vouloir ce que tu 
aimes (2). 

Que veut-on dire , demande Platon , lors- 
qu'on dit qu'un homme s'* est vaincu hii-méniCj 
qu'ail s'* est montré plus fort que lui-même ^ etc.? 
On affirme évidemment qu'il est» tout 61a fois, 
plus fort et plus faible que lui-même; carsicVst 
lui qui est le plus faible , c'est aussi lui qui 
est le plus fort; puisqu'on affirme Tun et Tautre 
du même sujet. La volonté supposée une ne 
saurait pas plus être en contradiction avec elle** 
même, qu'un corps ne peut être animé à la fois 



•0tm* 



COdyss.XX, i8.) 
PlaloQ. a cUé ce vers dans }e Phëdon , (0pp. lom. I , p. 215, D. ) 
•t ii y voit une puissance qui parle ù une aufre. -^ 'Ht ètXXvi oùoix 
iXXca Tr^yyuscri SiaXiyo\jfiévti, ( Jbid, S61 » B.) 

($) Où Suvot/coec coi, Ou/Aè , noipatijxtfv cia/jivjx Tt^ura, 
TétXKOt. T£>y ôè x«>gjv oStc au fiouvo^ èpSs* 

(Tbeo^. Mer. vers, giuwn. ex edit. Brunckn, ▼. 7ti-73.i 



Sm LES SACRIFICSS. 327 

par deox môntements actuels et opposés (1 ) ; 
car nul sujet ne peut réunir deux contraires 
simultanés (2). Si t homme était un , a dit 
excellemment Hîppocrate , jamais il ne serait 
malade (3) ; et la raison en est simple : car , 
ajoute-t-îl , on ne peut concevoir une cause 
de maladie dans ce qui est un (4), 

Cieéron écrivant donc gue^ lorsqu^on nous 
ordonne de nous commander à nous-mêmes , 
cela signifie que la raison doit commander 
à la passion (5) , ou il entendait que la pas-* 
sion est une personne^ ou il ne s^eutendait 
pas lui-même, 

Pascal avait en vue sans doute les idées de 
Platon, lorsquHl disait : Cette duplicité de 
t homme est si visible , qiCil y en a qui ont 
pensé que nous aidons deux âmeS , un sujet 

■ ■—»————■— —*iMri———^ III II ■! 

(1) Plat., de Hep, opp. tom. V, p. S49. E« A. ; et p. 360, G. 

(2) Où^ (râv ftrTMv) •OSèv cc/ax xà. Ivarria ini.li^i.xaLU 

(Arist. catheg. de quanlitate. Opp. tom. I. ) 

(3) 'Eyôi Zl fni»X cl cv ^y o âvdatuzioi, «6?' av rfîlyssv. 

(Bipp* dk IVSbi. Imm^ Rom. i, cit. edit., cap. S , p. 265. ) 

(4) OOSi ykp &v ^v b-xh toû &/yiQascy 'EN EON« 

Celle maume lumTneuse u'a pas moios de taleur dans le rooade 
noraU 

(5) Quum igitur prœcipiiur ut nobitmetipsis imperemua , hoc prœci- 
pitttTf ut ratio coerceat temeritatem. (Tusc, quaest. II, 21.) Partout 
où il laut résister , il y a action ; partout oà il y a action , il y a mb- 
ttance; et jamais on ne comprendra corameot une tenaille peut se saîr 
lûr elle-même. 



328 écXAIUClSSEMENT 

simple leur paraissant incapable de telles et 
si soudaines variétés (1). 

. Mais avec toas les égards dus à un tel écri- 
vain , on peut cependant convenir qu^il ne 
semble pas avoir vu la chose tout à fait à 
fond ; car il ne s^agit pas seulement de sa- 
voir comment un sujet simple est capable de 
telles et si soudaines variétés , mais bien 
d'expliquer comment un sujet simple peut 
réunir des oppositions simultanées ; com- 
ment il peut aimer à la fois le bien et le 
/lal , aimer et haïr le même objet , vouloir 
et ne vouloir pas , etc. ; comment un corps 
peut se mouvoir actuellement vers deux 
points opposés ; en an mot , pour tout dire , 
comment un sujet simple peut n^ètre pas 
simple, 

LHdée de deux puissances distinctes est 
bien ancienne , même dans l'Eglise, ce Ceux 
ce qui Tout adoptée ^ disait Origène , ne pen- 
ce sent pas que ces mots de Tapôtre : La chair 
ce a des désirs contraires à ceux de Vesprii 



(1) Pensées, lll, 13. — On peut voir à l'endroit de Platon qu'on 
vient de citer la singulière histoire d'un certain Léontios» qui vaukài 
absolument voir des cadavres qu*absolttment il ne voulait pas voir^ ce 
qtii su passa dans cette occasion entre son âme et lui , et les injarei 
flu'ii crut flevoîr adresser à ses jeu\* (Loc. cit., p. 360, A.) 



SUR LES SAcmFicks. 329 

« (Gaïat. V, 17.) doivent s'entendre de la 
a chair proprement dite; mais de cette âme, 
ce qui est réellement tâme de la chair : car, 
ce disent-ils , nous en avons deux, Tune bonne 
ce et céleste , Tautre inférieure et terrestre : 
ce c'est de celle-ci qu'il a été dit que ses œii- 
ce i/res sont évidentes (Ibîd. , 19.), et nous 
ce croyons que cette âme de la chair réside 
ce dans le sang (1). >^ 

Au reste, Origène, qui était à la fois le 
plus hardi et le plus modeste des hommes 
dans ses opinions , ne s'obstine point sur cette 
question. Le lecteur , dit-il , en pensera ce 
qiùil voudra. On voit cependant assez qu'il 
ne savait pas expliquer autrement ces deux 
mouvements diamétralement opposés dans 
un sujet simple. 

Qu'est-ce en effet que cette puissance qui 
contrarie thomme , ou , pour mieux dire , sa 
conscience ? Qu'est-ce que cette puissance qui 
n'est pas lui^ ou tout lui? Est-elle maté- 
rielle comme la pierre ou le bois? dans ce 
cas , elle ne pense ni ne sent , et , par con- 
séquent, elle ne peut avoir la puissance de 
troubler Tesprit dans ses opérations. J'écoute 



(l)Orîg. de Princ, III , 4. Opp,, edit, Ruiei. Paris ^ 1755, in-foL,| 
(om. I, p. 145, 8cqq« 



330 £cXàIBCISSBME]HT 

avec reçpect et terreur toutes les menaces 
faites à la chair j mais je demande ce que 
c^est. 

Descartes, qui ne doutait de rien, n^est 
nullement embarrassé de cette duplicité de 
rhomme. Il n'y a point, selon lui, dans 
nous de partie supérieure et inférieure, de 
puissance raisonnable et sensitive , comme 
on le croit vulgairement. L^àme de l'homme 
est une , et la même substance est tout à la 
fois raisonnable et sensitit^e. Ce qui trompe 
à cet égard , dit-il , c'est que les volitions 
produites par Vdme et par les esprits vitaux 
ens^ojés par le corps , excitent des mousse" 
ments contraires dans la glande pinéale (1). 

Antoine Arnaud est bien moins amusant : 
il nous propose comme un système inconce- 
vable , et cependant incontestable : ce Que ce 
ce corps , qui , n^étant qu'une matière , n'est 
ce point un sujet capable de péché, peut ce- 
ce pendant communiquer à Tàme ce qu'il n'a 



(^) Carmii opp. Âmst., filaea , 1785, \n-A^] de Passimtflmst 
art, XLVII , p« â2. Je ne dis rieu de cette expUcalioa : les hommes 
tels que Descarles méritent autant d'égards qu'on en doit peu aux fu- 
nestes usurpateurs de la renommée. Je prie seulement qu'où fasfie at- 
tention au £ond de la pensée , qui je réduit très clairement à ceci : Cf 
qui fait croire communément qu'il y a une contradiction dans Vhomm^ 
t*est qu*iî y a une contradiction dans Vkomme, 



StTR LBS SAGftIFICKS. 33 f 

ce pas et ne peut avoir; et que , de Tunion de 
ce ces deux choses exemptes de péché , il en 
a résulte vu tout qui en est capable , et qtu 
Cl est très justeme^d Tobjet de la colère de 
Cl Dieu(1).» 

U paratt que ce dur sectaire n'avait guère 
philosophé sur IHdée du corps , puisqu'on s^em- 
barrasse ainsi volontairement, et qu'en nous 
donnant one bêtise pour tin mystère , il ex- 
pose rinattention ou la malveillance à prendre 
un mystère pour une bêtise. 

Un physiologiste moderne se croit en drmt 
de déclarer expressément que le principe 
vital est un être, «c Qu'on l'appelle , dit-il ^ 
ce puissance ou faculté , cause immédiate de 
Cl tous nos mouvements et de tous nos sen- 
9> timents , ce principe est un : il est absolu^ 
Cl ment ind^ndant de Tàme pensante , et 
ce même du corps , suivant toutesles vraisem- 
ci blances (2) : aucune cause ou loi mécani- 
ci que n^est recevable dans les phénomènes 
Cl du corps vivant (3) w 

(1) Perpétuité de la foi, îa-4^, tom« III, Ut. XI. c lu 

(2) Il semble que ces mots, suivant toutes tes iioisemblances, soni 
encore , comme je l'ai dit ailleurs , ane pure complaisance pour le 
•iéole t car comment ce qui est vu » et qui peut s'appeler principe t ne 
seraii41 pas distingué de la matière t 

(3) Nouveaux Eléments de la seteme âe Fbemme , par M. Barthec « 
« toi. in-S'' Paris, 180a. 



332 ACLAiaCISSBMENT 

Au fond, il parait qae rEcritore sainte est 
sur ce point tout a fait d^accord avec la philo- 
sophie antique et moderne,, puisqu'elle nous 
apprend : ce Que Thomme est double dans ses 
c< voies (1 ) , et que la parole de Dieu . est 
ce une épée vivante qui pénètre jusqu'à la di- 
c< vision de Tàme et de Pesprit , et discerne 
ce la pensée du sentiment (2). >> 

Et Saint Augustin , confessant à Dieu Tem 
pire qu'avaient encore sur son &me d'anciens 
fantômes ramenés par les songes , s'écrie avec 
la plus aimable nai*veté : Alors Seigneur ! suis- 
je MOI (3) ? 

Non, sans doute, il n'était pas lui, et 
personne ne le savait mieux que lui , qui 
nous dit dans ce même endroit : Tant il y a 
de différence entre moi-même et moi-même (4)"; 
lui qai a si bien distingué les deux puis- 
sances de l'homme lorsqu'il s'écrie encore , 
en s'adressant à Dieu : O toi l pain mystique 



(1) Homo duplex in vils sm, Jac» 1,8. 

(2) Pertingens usque cd divisionem animas ac spiritûs (il ne dit pas 
éc rtsprit et du corps), et discretor cogiiaiionum et infeniionian corcKf. 
(Hebr. IV, 12.) 

(5) Numquid tuncnoti ego sum, Domine, Dcus meus? {0, AugusU 
Confessm X , xxx, u) 

■ 

(4) Tanlùm iiiterest inter me ipsumcImeipsum. (ïbid,) 



SUR LBS SACRIFICES, 333 

èfe mon âme j époux de mon intelligence f 
ijuoi l je pouvais ne pçts f aimer (1 )! 

Milton a mis de beaux vers dans la boache 
de Satan , qni rugit de son épouvantable dé- 
gradation (2). L'homme aussi pourrait les 
prononcer avec proportion et intelUgence. 

D'où nous est venue l'idée de représenter 
les anges autour des objets de notre culte par 
des fi;roupes de têtes ailées (3i) ? 

Je nignore pas que la' doctrine àe&\deux 
Âmes iut condamnée dans les temps anciens , 
mais je ne sais si elle Je fut par un tribunal 
compétent : d'ailleurs il suffit de s'entendre. 
Que l'homme soit un être résultant de l'u- 
nion de deux âmes , c'est-à-dire de deux prin- 
cipes intelligents de même nature , dont l'un 



(1) Deas.... panfs orii intus anims meœt et virtus maritoia mentem 
■team.... non te amabam ! (Ibid* I. xiii , 2.) 

(a) O fool desoent I Tlut I "Rrho ent contmd'd 

IVith GocU tbo sit die Ugfa'it, am now ooiulnlo'd 
iDto a bcast and nâft'd with bestial slirae 
This essence to incarnate and Imbrute 
That to the hight of deity aspir'd. 

( P. L IX. I ft3, 599. 

(3) Trop de gens savent malheureusement dans quel endroit de ses 
ceovres Voltaire a nommé ces figures des Saint» joufflta^ II n'y a pas , 
dans les jardins de l'inielligence» une seule fleur que cette cheoillo 
n'ait souillée. 



334 ÉCLAiftCISSfilIENT 

est bon et Tautre mauvais, c^eat, je cro^^ 
Topinion qui ai3rait été condamnée ^ et que 
je condamne aussi de tout mon cœur. Mais 
que rintelligence soit la même chose que le 
principe sensible , ou que ce principe qu^on 
appelle aussi le principe vital ^ et qui est la 
vie j puisse être quelque chose de matériel , 
absolument dénué de connaissance et de 
conscience , c'est ce que je ne croirai jamais , 
à moins qu'ail ne m'^arriTât dPètre averti que 
je me trompe par la seule puîsdiânce qui »t 
une autorité légitime sur la croyancehumaine. 
Dans ce cas, je ne balancerais pas un instant^ 
et au lieu que, dans ce moment^ je n^ai qœ 
la certitude d'avoir raison, j^aurâts alors la 
foi devoir tort. Si je professais d'autres sen- 
timents , je contredirais de front les principes 
qui ont dicté l'ouvrage que je publie , et qui 
ne sont pas moins sacrés pour moi. 

Quelque parti qu'on prenne sur la dupli- 
cité de l'homme , c'est sur la puissance ani- 
male , sur la vie , sur Vàme ( car tous ces 
mots signifient la même chose dans le lan- 
gage antique ) , que tombe la malédiction 
avouée par tout l'univers. 

Les Egyptiens , que l'antiquité savante pro- 
clama les seuls dépositaires des secrets di* 



&tB LES SAÇBIFICES. 335 

înns (1), étaient bien persuadés de cette 
vérité , et tous les jours ils en renouvelaient 
la profession publique ; car lorsqu'ils embau- 
tnaie^nt les corps , après quils avaient lavé 
dans le vin de palmier les intestins , les par- 
ties molles y en un mot tons les organes des 
fonctions animales , ils les plaçaient dans une 
espèce de coffre qu'ils élevaient vers le ciel, 
et Ton des opérateors prononçait cette prière 
an nom du mort : 

. « Soleil) souverain maître de qni je tiens 
n la vie , daignes me recevoir auprès de vous» 
«c J^ai pratiqué fidèlement le culte de m!^& 
vç pères ; j'ai toujours honoré ceux de qui je 
c< tiens ce corps ; jamais je n'ai nié un dépôt; 
ce jamais je n'ai tué. Si fai commis d'autres 
ce fautes , Je rCai point agi par moi-même , 
ce mais par ces choses (2). w Et tout de suite 
on jetait ces choses dans le fleuve , comme 
la cause de toutes les fautes que Fhomme 
avait commises (3) : après quoi on procédait 
à Pembanmement. 



(1) JSgyptio» sotos divînanan rerum conschs. (Macrob. Sat. I , f 8. } 
Ou peot dire que cet écmain parle ici au nom de toute raullqutté. 

(â) *kllcK. Zik Ta&TO(, Pbrphjr. ( De aUtin, et usu antm.f IV» 10«) 



336 ÉGLAIACISSEMKNt 

Or il est certain que , dans cette cérémo-» 
nie, les Egyptiens peuvent être regardés 
comme de véritables précurseurs de la révé- 
lation qui a dit anathème à la chair , qui 
Ta déclarée ennemie de l'intelligence , c^est-^ 
à-dire de Dieu, et nous a dit expressément 
que tous ceux qui sont nés du sang ou de 
la volonté de la chair ne dei^iendront jamais 
enfants de Dieu (1), 

Uhomme étant donc coupable par son 
principe sensible , par sa chair , par sa vie , 
Fanathème tombait sur le sang ; car le sang 
était le principe de la vie , ou plutôt le sang 
était la vie (2), Et c'est une chose bien sin- 



(Plut., De mu earn.^ Orat. Il,) cités par M. Larcher dans saprédeose 
traduction d'Hérodote » liv. Il , § 85. Je ne sais au reste pourquoi ce 
grand helléniste a traduit ^tJiTxOrx par t^estpour ces chou»; au 
lieu de, (festpar ces choses. 

Il y a un rapport singulier entre cette prière des prêtres égyptiens 
et celle que l'£glise prononce à côté des agonisants. « Quoiqu'il ail 
« i>éché , il a cependant toujours cru ; il a porté dans son seia le 
. «zèle de Dieu ; il n'a cessé d'adorer le Dieu qui a tout créé, elc. • 

Ueèt etUm peceaverii^ tamen,,,, eredidit , et zeUun Dei in se kahuil , 
et eum quàfecit omniafideliter adoravit , etc. 

(i)Joh. I, 12, 13. Lorsque DaTÎd disait: Sphritum rectum innova 
in visceribus meis^ ce n'était point une expression vague ou une ma- 
nière de parler : il énonçait un dogme précis et fondamental* 

[â) Vous ne mangerez point le sang des animaux , qmest leur vie. 
(Gen. IX , 4, 5.) La vie de la chair est dans le sang ; t^est pourquoi 
je vous l'ai donné » afin qu'il soit répandu sur l'autel pour l'expiatioB 
de vos péchés ^ car c'est par le f:** "^ que I'ahi sera purifiée, fjbev. XIII « 



sua LES SACRincES. 337 

gdlière que ces vieilles traditions orientales , 
anxqaeUes on ne faisait pins d^attention, aient 
été ressnscitées de nos jours , et soutenues 
par les plus grands physiologistes. 

Le chevalier Rosa avait dit, il y long- 
temps , en Italie , que le principe vital réside 
dans le sang (1). Il a fait sur ce sujet de 
fort belles expériences , et il a dit des choses 
curieuses sur les connaissances des anciens à 
cet égard ; mais je puis citer une autorité plus 
connue (2) , celle du célèbre Hunier , le plus 
grand anatomiste du dernier siècle , qui a 
ressuscité et motivé le, dogme oriental de la 
vitalité du sang. 

ce Nous attachons , dit^il , Tidée de la vie 
ce à celle de Inorganisation ; en sorte que nous 
ce avons de la peine à forcer notre imagina- 
cc tion de concevoir un fluide vivant; mais 



11.) Gardez-Tous de manger leur sang (des animaux) earUvr sanr/ 
eu leur vie; ainsi vous ne devez pas manger avec leur chair ce qui est 
leur, vie; mais vous répandrez ce sang sur la terre comme l'eau 
(Peut. Xn, 23, 24, etc., etc., etc.) 

(1) On trouvera une belle analyse de ce système dans les oeuvres dû 
comte Giatt-BUmldo CarU-Rubi. Milan » 1790, 30 vol. in-8^ tom. IX. 

(2) Je ne dis pas pius dddsive , car les pièces ne sont plus sous mes 
yeux, et jamais je n'ai pu tes comparer. D'ailleurs, qu^jpd Rosa aurait 
tout dit , qu'importe ? l'honneur de la priorité pour le système de la vi» 
talité du sang ne lui serait point accordé. Sa patrie n'a ni floues, ni 
^méfa, ni colonies : tant pis pour die et tant pis pour lui. 

nC)C) 






338 fiCLAIRGISSBMENT 

a torgardscUion ria rien de commun ai^âC 
ce la vie (1). EUen^est jamais qu'Hun instrav 
ce ment, mie machine qui ne produit rien, 
c« même en mécaniqae , sans quelque chose 
ce qui réponde à un principe rital, savoir 
ce une force. 

ce Si Ton r^échit hien attentivement sur 
ce la nature du sang, on su prête aisément 
ce à rhypothèse qui le suppose vivant. On 
ce ne conçoit pas même qu'il soit possible 
ce d'en faire une autre y lorsqu^on considère 
« qu'a n'y a pas une partie de l'animal qui 
ce ne soit formée du sang , que nous venons 
ce de lui ( wee grow oui of it) , et que , sll 
ce n^a pas la vie antérieurement à cette opé- 
ce ration, il faut au moins qu'il racquièrc: 
ce dans Pacte de la formation , puisque nous 
ce ne pouvons nous dispenser de croire à 
ce Texîstence de la vie dans les membres 
ce ou différentes parties, dès qu^eUes sont 
ce formées (2). 

U parait que cette opinion du célèbre Hun* 
ter à fait fortune en Angleterre. Voici ce 
qu'on lit dans les Recherches asiatiques : 

(1) Vérité du premier ordre et de la ploa grande évidence. 
(2)yo7. John. Huntef» a TreaHse on ihe biood, infiammlUm tf^ 
Gvnsbot tiwmds» TiOndoD, 1794 , in-4^« 



N 



SUâ LES SAC&IFICfiS. 339 

«c C^est une opinion j du moins aussi an« 
ce cienne que Pline , que le sang est un fluide 
ce vivant; mais il était réservé au célèbre 
ce physiologiste Jean Hunter de placer cette 
ce opinion au rang de ces vérités dont il n^est 
ce plus possible de disputer (1 ) • )> 

La vitalité du sang, ou plutôt lldentité 
du sang et de la vie étant posée comme un 
fait dont Tantiquité ne doutait nullement^ et 
qui a été renouvelé de nos jours , c^était aussi 
une opinion aussi ancienne que le monde^ 
{fite le ciel irrité contre la chair et le sang y 
ne pouffait être apaisé que par le sang; et 
aucune nation n'a douté qu'il n^y eût dans Pef- 
fusion du sang une vertu expiatoire ! Or, ni la 
raison ni la folie nWt pu inventer cette idée , 
encore moins la faire adopter généralement. 
Elle a sa racine dans les dernières profon* 



(1) ¥€1$, le mémoire de M. William Boag «ttr U venin des Mrpettti p 
dans les ]lteckercke9 asiatiquee f lom. YI, iD-4*, p. 108. 

Où a vu que Pline est bien jeane comparé i l'opinion de la irilalflé 
do sang ; Voici au reste ce qu'il dit sur ce sujet t Ifim grandes Mwe... 
per aUat winùrt» ûmnÊim membriê witaUtatem ùffau.,,^ mayna est m 
to vitaUtatis porth. 

(G. PUnii Sec. Hist. nat. curis Harduini. Paris» 1685 ; in-4*, 1. 11» 
lib. XII , cap. 69-70, pag. 364 ^ 565 , 585. ) 

flItRC sedem anmœ iangtiinem esse vetertau plerique direnûa, (NoC. 
Bard.» ibid., p. 585.) 

^2. 



^y 



1)40 ÉCLAmClSSElilENT 

deurs de la nature humaine , et Thistoire ^ 
sur ce point , ne présente pas une seule dis* 
sonnance dans l^inivers (1). La théorie en- 
tlère reposait sur le dogme de la réversibilité. 
On croyait (com^me on a cru, comme on 
croira toujours) que t innocent poussait payer 
. pour le coupable ; d'où Ton concluait que la 
vie étant coupable , une vie moins précieuse 
pouvait être offerte et acceptée pour une 
autre. On offrit donc le sang des animaux; 
et cette âme , offerte pour une âme , les an- 
ciens rappelèrent antipsychon ( ^ivr^uxov ) , 
vicariam animam ; comme qi4 dirait âme 
pour âme ou âme substituée (2). 

Le docte Goguet a fort bien expliqué, 
par ce dogme de la substitution , ces prosti- 



(1) c'était une opinion uniforme, et qui avait prévalu de toute parr, 
que ia rémission ne pouvait sTobtenir que par le sang, et que quelqu'un 
devait mourir pour le bonheur d'un autre, (firyanfs BÊytholagy expia- 
ned, tom. Il, in-4% p. 455.) 

Les Thalmudlstei décident de plus que les péchés ne peuvent étra 
elGaioés que par le sang. ÇSuet. Dém» Evang, prop, IXt t^ap» 145.) 

Ainsi le dogme du salut par le sang se retrouve partout. Il brave li 
temps et l'espace; il est indestructible , et cependant il ne découla 
d'aucune raison antécédente ni d'aucune erreur assignable* 

(^)Urd,Àppttr:AdmLr,7. 

Cor pro uorde, precor, pro fibris acdpe fibru, 
« * HaiM animam TobU pro meliora damât. 

( Ovia. Fast. 1 1, ift.) 



SUR L£S SACRIFICES. 5 il 

lotions légales très connaes dans Tantiquité* 
et si ridiculement niées par Voltaire. Les 
anciens, persuadés qn^nne divinité courrou- 
cée ou malfaisante en voulait à la chasteté de 
leurs femmes, avaient imaginé de lui livrer 
des victimes volontaires, espérant ainsi que 
Vénus , tout entière à sa proie attachée , 
ne troublerait point les unions légitimes : 
semblable & un animal féroce auquel on 
jetterait un agneau pour le détourner d'un 
homme (1). 

Il faut remarquer que , dans les sacrifices 
proprement dits , les animaux carnassiers , 
ou stupides, ou étrangers à Thomme, comme 
les bétes fauves , les serpents , les poissons, les 
oiseaux de proie , etc., n'étaient point immo- 
lés (2). On choisissait toujours, parmi les 
animaux , les plus précieux par leur utilité , 
les plus doux, les plus innocents, les plus 
en rapport avec Thomme par leur instinct et 
leurs habitudes. Ne pouvant enfin immoler 
rhomme pour sauver Thomme, on choisissait 
dans Fespèce animale les victhnes les plus 



(I) Voy. b Nojtvelle démonstration évangéVique de Leland, Liège , 
1768, 4 vol. in-12, tom. 1, part. I, chap. vu, p. 552. 

{i) A quelques exceptions prés qui tiennent à d'autres prindpett 



• 



rz 



342 ËCLÂIEGISSEMEIfT 

humaines , s'il est permis de s'exprimer ainsi; 
et toujours la victime était brûlée en tout ou 
en partie , pour attester que la peine natn-^ 
relie du crime est le feu, et que la chair 
substituée était brûlée à la place de la chair 
coupable (1), 

Il ny a rien de plus connu dans Tantîquité 
que les tauroboles et les crioboles qui te^ 
naient au culte oriental de Mitbra. Ces sortes 
de sacrifices devaient opérer une purification 
parfaite , effacer tous les crimes et procurer 
à rhomme une véritable renaissance spiri* 
tuelle : on creusait une fosse au fond de la- 
quelle était placé Tinitié : on étendait au* 
dessus de lui une espèce de plancher percé 
d^une infinité de petites ouvertures, sur 'le- 
quel on immolait la victime. Le sang coulait 
en forme de pluie sur le pénitent , qui le re- 
cevait sur toutes les parties de son corps (2)| 



(1) Car tout ^iasi que les hnmears Tidés prodinsent clans les corps 
le feu de la fièvre , qui les purifie ou les consume sans les brûler t de 
même les vices produisent dans les âmes la fièvre dufeu^ qui les pa« 
rifie ou les brAl« sans les coosnmer. ( VM. Orig^, De Prineip. JT, 10 , 
opp. fom. I, p. 102.) 

(%) Prudence nous a transmis nno descrlptioii détaillée de ceUe d&, 
coûtante cérémonie : 

Tarn per fréquentes mille rlmarnmvlai ^ 



SUR LES SACRIFICES. 343 

et Pon croyait que cet étrange baptême opé- 
rait une régénération spirituelle. Une foule 
de bas -reliefs et dlnscriptions (1) rappellent 
cette cérémonie et le dogme universel qui 
Tavait fait imaginer. 

, Rien n^est plus frappant dans toute la loi 
de Moïse que Pafiectation constante de con- 
tredire les cérémonies païennes , et de sépa- 
rer le peuple hébreu de tous les autres par 
des rites particuliers ; mais , sur l-article des 
sacrifices , il abandonne son système général; 
il se conforme au rite fondamental des na-^ 
lions ; et non-seulement il se conforme , mais 



Defossns intof qnem sacordos exeipit 
Cnttas a4 omne» turpe subjectom eaput « 
Et veste et omni patrefactus corporel 
Qttta 01 tttpinat ; ohidas offert gênas \ 
Supponit aurcs ( labra» nares objicit { 
Oculos et Sp0os proluit liquoribus ; 
Née Jam palalo parût » et linguam rifpl , 
Doaec cruorem totiu atram eombibat. 

(I) Grttler nous en a conservé une qui est 1res singulière, cl qn« 
Van Dale a cîiée à la suite du passage de Prudence x 

DIS MAGNIS 

HATKI DECM VF ATTIBI 

BB1T(8 ACESIUCS fSlOIOS.... 

• TAUROBOLIO 

caiOBOuoQOR iH ^TTERNUM 
RENATUS ARAM SACRAYIT. 

(i<w. Yan hulcy Mssert, de orac, eihnicorum. Ainsi., i6.81| 
il» 8% p. âî23.) 



344 )SGL AmcissEHEPrr 

il le renforce au risque de donner au carac- 
tète national une dureté dont il n'avait nul 
besoin. Il n'y a pas une des cérémonies pres- 
crites par ce fameux législateur j et surtout 
il n'y a pas une purification^ même physique, 
qui n^exige du sang. 

La racine d^une croyance aussi extraordi- 
naire et aussi générale doit être bien pro- 
fonde. Si elle n'avait rien de réel ni de mys^ 
térieux, pourquoi Dieu lui-^même Taurait-ii 
conservée dans la loi mosaïque ? où les an- 
ciens auraient-ils pris cette idée d'une renais- 
sance spirituelle par le sang? et pourquoi 
aurait-on choisi , toujours et partout , pour 
honorer la Divinité, pour obtenir ses faveurs, 
pour détourner sa colère, une cérémonie 
que la raison indique mutuellement et que 
le sentiment repousse? Il faut nécessaire- 
ment recourir à quelque cause secrète , et 
cette cause était bien puissante» 



m/m 



SUR USS SACRIEIGBS. 345 



CHAPITRE n. 



DES SACRIFICES HDHAUVS. 

La doctrine de la substitution étant uni* 
versellement reçue , il ne restait plus de doute 
sur refficacité des sacrifices proportionnée à 
Pimportance des victimes; et cette double 
croyance, juste dans ses racines, mais cor- 
rompue par cette force qui avait tout cor- 
rompu , enfanta de toute part Thorrible su- 
perstition des sacrifices humains. En vain la 
raison disait à Thomme qu^ n^avait point de 
droit sur son semblable , et que même il Tat- 
testait tous les jours en offrant le sang des 
animaux pour racheter celui de Thomme ; 
en vain la douce humanité et la compassion 
naturelle prêtaient une nouvelle force aux 
arguments de la raison : devant ce dogme 
entraînant , la raison demeurait aussi impuis- 
sante que le sentiment. 



^ 



346 écLAlBClSSEMEinr 

On voudrait pouvoir contredire Thistoire 
lorsqu^eUe nous montre cet abominable usage 
pratiqué dans tout Tunivers ; mais à la honte 
de f espèce humaine , il û^y a rien de si in- 
contestable ; et les fictions mêmes de la poé- 
sie attestent le préjugé universel. 

A peine ton saog coule et fait rougir ia tene. 
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre; 
Les vents agitent l'air dlieureax frémissements» 
Et la mer lui répond par des mugissements; 
La rive au loin gémit blanchissante d'écume; 
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume t 
Le ciel brille d'édairf , s'entr^ouYe, et parmi nom 
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous* 

Quoi! le sang d'une fille innocente était 
nécessaire au départ d'une flotte et au suc^ 
ces d^une guerre I Encore une fois , où donc 
les hommes avaient«ils pris cette opinion? 
et quelle vérité avaient-ils corrompue pour 
arriver à cette épouvantable erreur ? Il est 
bien démontré , je crois , que tout tenait au 
dogme de la substitution dont la vérité est 
incontestable , et même innée dans Thomuaie 
( car comment Taurait^il acquise ? ) , mais 
dont il abusa d'une manière déplorable : car 
Thomme, & parler exactement, n^adopte point 
Terreur. Il peut seulement ignorer la vérité , 
ou en abuser ; c'est-à-dire Fétendre, par 



sua U» SACBIFIGES. 341 

une fmsse iadnction , à nn cas qui lui est 
étranger. 

Deux sophismes , ce semble , égarèrent les 
hommes : d^abord importance des sujets 
dont il s^agisssât d^écarter Tanathème. On dit : 
Pour sauver une armée , une ville , un grand 
souverain même , çu^est-ce qiCun homme ? 
On considéra anssi le caractère partîcnUer 
de demc espèces de victimes humaines déjà 
dévouées par la loi civile politique; et Von 
dit : qxiesi<;e que la vie d^un coupable ou 
dun ennemi? 

Il y a grande apparence que les prennères 
victimes humaines furent des coupables con- 
damnés par les lois ; car toutes les nations 
ont cru ce que croyaient les Druides au rap- 
port de César (1) : que le supplice des cou^ 
pables était quelque chose de fort agréable 
à la divinité. Les anciens croyaient que tout 
aime capital, commis dans Tétat, liait la na. 
tion, et que le coi:i{)able était sacré ou voué aux 
dienx^jusqu^àce que, par refTusion de son sang, 
fl eût délié et lui-même et la nation (2). 

On voit ici pourquoi le mot de sacré (SA« 



(i) De Bello gallko, vi, i 6. 

(2) Ces mots de Uer et de délier sont si naturels , qu*ib se trouv^lrt 
V-loplés et fixés pour toujours dans notre langue tbéologiqoe* 



348 tiCLAiaCISSBJIICBNT 

CBa) était pris dans la langue ialine en 
bonne et en mauvaise (>art , pourquoi le 
même mot dans la langue grecque (o^o^) 
signifie également ce qui est saint et ce qui 
est profane; pourquoi le mot anathème signi- 
fiait de même tout à la fois ce qui est offert 
à Dieu à titre de don, et ce qui est livré à sa 
vengeance; pourquoi enfin on dit en grec 
comme en latin qu^un homme ou une chose 
ont été dé'Sacrés (expiés), pour exprimer 
qu'on les a lavés d^une souillure qu^ils avaient 
contractée. Ce mot de dé-sacrer ( ât^oaionif 
expiare) semble contraire à Tanalogie : To- 
reille non instruite demanderait ré-^acrer ou 
ré'Sanctifier ; mais Terreur n^estqu^apparente, 
et l'expression est très exacte. Sacré signifie, 
dans les langues anciennes , ce qui est Ihré 
à la Dwinité^ n'importe à quel titre, et qui 
se trouve ainsi lié; de manière que le sup* 
plice dé-sacre , expie , on délie , tout comme 
Vab'SoliUion religieuse. 

Lorsque les lois des XII tables pronon^ 
cent la mort, elles disent : saceb esto (çu^il 
soit sacré ) ! c'est-à-dire dévoué : ou , pour 
s'exprimer plus correctement , voué ; car le 
coupable n'était , rigoureusement parlant , 
dé'voué que par par l'exécution. 



SUR LES SACRIFICES. 349 

Et lorsque TEgUse prie pour les Jemmes 
ilévonées {pro devoto femineo sexu) , c'est- 
à-dire pour les religieuses qnî sont réellemeni 
déi^ouées dans un sens très juste (i), c'est 
toujours la même idée. D'un côté est le 
crime , et de Tautre Tinnocence ; mais Tun et 
Tautre sont sacrés. 

Dans le dialogue de Platon, appelé VEn- 
thjpkron , un homme sur le point de porter 
devant les tribunaux une accusation horrible, 
puisqu'il s'agissait de dénoncer son père , 
s'excuse en disant : ce Qu'on est également 
r< souillé en commettant un crime, ou en 
ce laissant vivre tranquillement celui qui l'a 
ce conunis , et qu^il veut absolument pour- 
ce suivre son accusation, pour absoudre tout 
ce à la fois et sa propre personne et celle du 
c< coupable (2), 

Ce passage exprime fort bien le système 



(i) Un joarnaliste français , en plaisantant sur ce texte , Ptp devotô 
femineo texu , n'a pas manqué de dire : que FEglise a décerné auA 
femmes le titre de sexk otvor (^ Journal de FEmpire , 26 février 181 S.) 
Il ne faut pas quereller les gens d'esprit qui apprennent le latin ; bien - 
tAtsans doute ils le sauront. Il est vrai cependant qu'il sendt bon de 
l'avoir appris avant de se jouef à l'Eglise romaine qui le sait pas8ablc«> 
ment. 

(2) 'AoootoTf vtKvrôv xsà èxetvoy. PinT. Entfipphé Opp. tom^I* p. S< 



3 5 ÉCIÀÎRCISSEIIENT 

antiqae, qui, sous un certain point de mt^ 
fait honneur au bon sens des anciens. 

Malheureusement , les hommes étant pé- 
nétrés du principe de t efficacité des sacrifices 
proportionnée à Pimportance des victimes , 
du coupable à Tennemi il n^ eut qu'un pas ; 
tout ennemi fut coupable; et malheureuse- 
ment encore tout étranger fut ennemi lors- 
qu'on eut besoin de victimes. Cet hoïrible 
droit public n'est que trop connu ; voilà pour- 
quoi HOSTis (1), en latin, signifia d'abord 
également ennemi et étranger. Le plus élé- 
gant des écrivains latins s'est plu à rappeler 
cette synonymie (2) ; et je remarque encore 
qu'Homère , dans un endroit de llliade , 
rend Tidée d'ennemi par celle S!étranger (3), 
et que son commentateur nous avertit de 
faire attention à cette expression. 



(1) EvMh, ad Loe, Le mot lalin nosrris est le même que odaî de nAm 
{ho8u) en français ; et l'un et l'autre se trouvent dans l'aUemand Aotf, 
quoiqu'ils y soient moins visibles. Vhostit étant donc un ennem ou un 
étranger ^ et sous ce double rapport, sujet au sacrifice, Thomme, et en- 
suite par analogie l'animal immolé» s^appelèrent hostie. On sait com- 
bien ce mot a été dénaturé et ennobli dans nos langues chrétiennes. 

(3) f , toror , aique hoéttokmKppUx affare superbum, (Virg* Mn. !▼« 
424.) Ubi Senrius i ^- NoimuUijuxta vetcia hosHem fToboêpiêediC'' 
^^tm acâpiimi, (Forcellini in hostU, ) 

(3) 'Ai>«7f(o« ^ois«lliac1. V, 214. 



Stft LES SACRIFICES. 351 

Il parait que celte fatale induction exjplique 
parfaitemeiltraniversalité d'aune pratique aussi 
détestable; qu'elle l'explique, dis- je, fort 
bien humainement : car je n'entends nulle- 
ment nier (et coinment lé bon sens, légè- 
rement éclairé, pourrait-il le nier?) l'action 
du mal qui avait tout corrompu. 

Cette action n^aurait point de force siy 
l'bomme , si elle lui présentait l'erreur isolée. 
La chose n'est pas même possible , puisque 
l'erreur n'est rien* En faisant abstraction de 
toute idée antécédente , l'homme qui aurait 
proposé d'en immoler un autre, pour se 
rendre les dieux propices , eût été mis à mort 
pour toute réponse , ou enfermé comme fou : 
il faut donc toujours partir d'une vérité pour 
engeigner une erreur. On s'en apercevra 
surtout en méditant sur le Paganisme qui 
étincelle de vérités, mais toutes altérées et 
déplacées; de manière que je suis entière- 
ment de l'avis de ce théosophe qui a dit de 
nos jours que tidoldtrie était une putréfac- 
tion. Qu'on y regarde de près : on y verra 
que , parmi les opinions les plus folles , les 
plus indécentes , les plus atroces ; parmi les 
pratiques les plus monstrueuses et qui ont le 
^lus déshonoré le genre humain , il n'en est 



s 5 ^ ÉCLAIRCISSEMEKT 

pas nue qae nous ne puissions délivrer du mal 
( depuis qu'il nous a été donné de savoir de- 
mander cette grâce) , pour montrer ensuite 
le résidu Trai , qui est divin. 

Ce fut donc de ces vérités incontestables 
de la dégradation de Thomme et de sa réité 
originelle , de la nécessité dHine satisfaction , 
de la réversibilité des mérites et de la substi- 
tution des souffrances expiatoires, que les 
hommes furent conduits à cette épouvantable 
erreur des sacrifices humains, 

Fnmce t dans tes forêts èUe habita loDgtemps* 

c€ Tout Gaulois attaqué d^une maladie grave, 
ce ou soumis aux dangers de la guerre (1), 
«« immolait des hommes ou promettait d^en 
ce immoler, ne croyant pas que les dieux 
et pussent être apaisés, ni que la vie $xm 
Cl homme pût être rachetée autrement que 
ce par celle d^n autre. Ces sacrifices , exé- 
cc cutés par la main des Druides , s'étaient 
ce tournés en institutions publiques et légales; \ 
ce et lorsque les coupables manquaient , on - 
ce en venait au supplice des innocents. Quel- 

(1) Maïs Télal de guerre était l'état naturel de ce pays. Ante Cena-- 
ris adventum ferè quoianmt (bellum) nccidere sotcbat ; »/?, aut ipxî ith- 
iurias mferrent^ mit iltas propulsât vni . (De hvÙo yallico , vi , 15.) 



SUA LES SACRIFICES. 353 

ce qaes-uns remplissaient d^hommes vivants 
c< certaines statues colossales de leurs dieux : 
c< ils les couvraient de branches flexibles : 
Cl ils y mettaient le feu , et les hommes pé- 
ce rissaient ainsi environnés de flammes (1 )• » 
Ces sacrifices subsistèrent dans les Gaules, 
comme ailleurs , jusqu^au moment où le 
Christianisme s*y établit : car nulle part ils 
ne cessèrent sans lui, et jamais ils ne tinrent 
devant lui. 

On en était venu au point de croire qu^on 
ne poui^ait supplier pour une tête qu^au 
prix d^une tète (2). Ce n'est pas tout ; 
comme toute vérité se trouve et doit se trou- 
ver dans le Paganisme , mais , comme je le 
disais tout à Pheure, dans un état de pu- 
tréfaction , la théorie également consolante 
et incontestable du suffrage catholique se 
montre au milieu des ténèbres antiques sons 
la forme d'une superstition sanguinaire ; et 
comme tout sacrifice réel, toute action mé- 
ritoire, toute macération, toute souffrance 
volontaire peut être véritablement cédée aux 



(1) De hello gallico, vi , 16. ^. 

(2) Prasceputm est ta pro capUibus capitWus supplkarentur ; idquê 
aliquandiu observattmi m pro Jamiliarium sospitate pueri muctarentur 
Maniœ deœ , matriLanm, (Macrob. Sal. 1, 7.) 

II. 23 



351 £CJL AlfiClSSEMENT 

morte, le iPoIythéifim^, brotalement égacépât 
qndquesceimiiisceDces vagaesetccHTomppisst 
versaitle fismg hninaiB /^our apaiseras morts. 
On égorgeait des pmonniers aotour def tom- 
beaux. Si les prisonniers manquaient « des 
gladiateurs venaient répandre leur aaog^ et 
cette ciuelle extravagance deyioA un métier^ 
en sorte qne ces gladiateurs enr^cit «n nom 
( Bustiarii ) qu^on pourrait r^résenb^ par 
celui de Bûchériens^ parce qulls étaient des- 
tinés à verser leur sang autour de3 bùcJbc^rs. 
Enfin , si le sang de ces maUieur^ox et celai 
des prisonniers manquaient également, des 
fenmies venaient , en dépit à^ XU tables (1), 
se déchirer les jppes, afin de rendre (uàx 
bûchas mi moins ufie image des sacri- 
fices , et de satisfaire les dieux infernaux , 
comme disait Varron ^ en leur montrant du 
sang (2). 

Est-il nécessaire de citer les Tj^riens, les 
Phéniciens , les Gsurthag^ois , les Chana- 
néw» ? Faut-il rappeler qu'Athènes , d^ms ses 



(i) Mulieret gêna» ne radanto, Xn Tab. 

(2) Vt rogia^h imago restitueretwr , vel, quemadmodum Varro lo- 
tpntur, ut sauguipe ostenso ioferû satisfiat. {Joh, Ros, Rom, Àntiqmi. 
eorp. abêolutitê, eum notù Th, Demnerié iÊurreek. Amst.» ffiaen, ISSSi 
ùi 4 , r. 30, p 442.) 



ïf *» 



SUR LB» SACItIFIGES. 'ôl>: 

\y\tts h&skva. Tours » pratiquait ces aacirlBees 
tona 1«8 ans? i|qe Rome^ dais ks dangers 
pressasits, ImmolaU des 6a«xloi» (i)? Qui donc 
pourrait tffiwer ces elioees ? il ne serait pas 
moins iixutite de rappeler IHisage dliimioler 
des eniiemk, et même des officiers et des 
domesti^es sw la tombe des rpis et des 
grands capitaines. 

harsqt» notis Bswàsme» en Amérique, à 
la fin du XY^ alicle f nous y trouivâmès celte 
même crc^nee, mais bien autrement fé- 
roce, n fallait amener aux prêtre» mexiiealns 
jusqu^à vingt mille victimes humidnes* paor 
ans ; et, pour se les proeuper, il fallait décla- 
rer la guerre à quelque peuple : nm» au be*< 
soin les Mexicains sacrifiaient leurs propres 
enflas. Le sacrifiea(teiiir ouvrait la poitrine 
des victimes, et se MtaJt d'en apraeber le 
cœw tout vivaort. Le grand prôtre çn expri- 
mait le sang quHl faisait coukr sur la boucha) 
deKdole,, ^t tous les prêtres mangeaient la 
chav des victimes. 

6 Paler orbis l 

Unde ncfas tantum ? 



(l)Caf keGai»lQwéi»il pour W IU>inaia» i*9fi^i»m «( f^' coaséq^Qnt 
l'HOins natnrolle. Avec k$ammpeupU», à\\ (Uicéron , uowscombatiotu 
pour la gloire, avec le Gaulois povr le salât» — Dès qu'il menacé Rome 

23. 



356 fiCLAIRGISSBMBNt 

Solis nous a conservé un monament dé 
rhorrible bonne foi de ces peuples , en nous 
transmettant le discours de Magiscatdn à 
Gortez pendant le séjour de ce fameux Espa- 
gnol à Tlascala. Ils ne pouvaient pcis , lui 
dit-il^ se former Vidée ctun véritable sacrifice 
à moins qu'un homme ne mourût pour le 
salut des autres (1). 

Au Pérou les pères sacrifiaient de même 
leurs propres enfants (2). Enfin cette fureur, 
et même celle de Tanthropophagie , ont fait 
le tour du globe et déshonoré les deux con- 
tinents (3). 



le» lois et Ut coutumes que nous tenons de nos aneétres veulent qne tek* 
rôlementne connaisse phudFexcqOionsw-^Zi en effet, lesesclaTes mêmes 
marchaieut.(Ctc. pro M. Fonteio,) 

(1) Ni saHmfqueputUesekaeersaarifieiOt tin que mwriese al^unopot 
lasaUtdde los demas. (Ànt. Solû. Conq. de la Nueva Esjg, lib.III, c.5.) 

(2) On trouTera un détail exact de ces atrocités dans les lettres améri- 
eaines du comte Carli-Rubif et dans les notes d'un traducteur fanatique 
qui a malheureusement souillé des recherches intéressantes par tous 
les eicés de l'impiété moderne. (Yoy. Lettres améncaines, traduet. de 
f italien de M» le comte dan Binaldo Carli. Paris» 1788 ; 2 toI. in-8^ 
lettre vin* 9 p. 116 ; et lettre xxvu*, p. 407 etsuiv.) En réfléchissait 
sur quelques notes tressages» je serais tenté de croire que la traduc- 
tion 9 originairement partie d'une main pure , a. été g&tée dans une 
nouireUe édition par une main bien diflérente t cTest une manœuTre 
moderne et très connue. 

(5) L'éditeur français de Carli se demande pourquoi? et il répond 
doctement: Parce quethomme du peuple est t^vqours dupe de fopimon. 
(Tora. 1, lettre xiii*, p. 416.) Belle et profonde solution ! 



SUR LKS SAGRmCBS. 357 

Aujourd'hui même , malgré Himuence de 
nos armes et de nos sciences, avons-nous 
pu déraciner de Flnde ce funeste préjugé des 
sacrifices humains? 

Que dit la loi antique de ce pays , Tévan*' 
gîle de rindostan ? Le sacrifice dun homme 
réjouit la divinité pendant mille ans; 6€ 
celui de trois hommes pendant trois mille 
ans (1), 

Je sais que, dans des temps plus ou moins 
postérieurs à la loi , l'humanité , parfois plus 
forte que le préjugé , a permis de substituer 
à la victime humaine la figure d^xm homme 
formée en beurre ou en pâte ; mais les sacri- 
fice réels ont duré pendant des siècles, et 
celui des femmes à la mort de leurs maris 
subsiste toujours. 

Cet étrange sacrifice s'appelle le Pitrime^ 
dha-Vaga (2) : la prière que la femme récite 
avant de se jeter dans les flammes se nomme 



(1) Voy. le Riidhiradhyatja , ou le chapitre sanglant^ tradtrit du Ca- 
lica-Pttrarit par BI. BIaqui(^re.^i4sia/« Research. Sir WilUJonef^ê workt 

in-4%tom. II,p. 1058.) 

(2) Cette coutume qui crJoiine aux femmes de se donuer la mort 
ou de se brûler sur le tombeau de leurs maris, n'est point particulière 
à rinde. On la retrouve chez des nations du Nord. ( Hérod, 
liv. V, ch. I , §11.) Voy. Brottier sur Tacite , de Mor, Germ, c. xi\ , 
I .>ie 6. — El en Américiue. ( Carlin Lcllres citées, tom. I, lettre x.) 



558 fiCLAUUUSSEMBNT 

la Sancalpa. Avant de s'y précipiter, elle 
invoque les dieux, les éléments, son âme 
'et sa conscience (1); elle s^écrie lettoi ^ ma 
conscience l sois témoin <]ue je vais suit^re 
mon époux ^ et, en embrassant le corps an 
milieu des flammes, eUe s^écrie satju ! saiyai 
satyal (ce mot signifie vérité^. 

Ùest le fils on le plus prçche parent qui 
met le feu an bûcher (2). Ces horretxrs ont 
lien dans un pays où. c'est un crime horrible 
de tuer une vache; où le snperstitiieia bra* 
mine n^ose pas tuer la vermine qui le dévore. 

Le gouvernement du Bengale ayant voulu 
connaître, < 1 1803| le nombre àts fenmies 
quHm préjugé barbare conduisait sur le bû- 
cher de leurs maris , trouva qu^il n^était pas 
moindre de trente mille par ans (3). 

(1) Ls emueimee! — Qui sait ce que Tant tette penoasioii ft« tri* 
bunal du juge infaillible qui est si doux pour tous lèt hommes ^etfui 
Verse sa miséricorde sur toutes ses eréaiufes^ comme sa pluie sur toutei 
le« plantes ? (Ps. cuit» 9.) 

(2) Àsiau Besearchmf tom. YU, p. 232. 

(3) Extraits des papiers anglais traduits dans la Gmzeiie de FHasu 
du 19 juin 1804, n® 2369. — Annales littéraires et morolesv tom» H» 
Paris» 1804 ; in-8*, p. 145 ^H. Golebnwke, de la socîélé de Cal- 
cutta» assure » à latérite, dans les Recherches asUuiques ( Sir WilKam 
Jones's viofks » Stipplém. » tom. II » p. 722.^, que le nombre de tes 
maritfres de la superstition n*a jamais éie bien considérable^ et que les 
qx^mpks en sont devenus rares. Mais d'abord ce mot de rare ne pré* 



^ 



SUR LES SAGRIFICBS. 359 

An moiat d^àviil f S02 ^ les deux femmes 
d^Ââfeét-Jtltig , tégètit de Tanjore, se brû- 
lèrent ^cdrè sut* lé Corps de leur mari. Le 
détail dé ce sacrifice fait Iiorreur : tout ce 
que lat tendresse maternelle et filiale a de 
pins puissant, tont ce que peut faire un gouver- 
liétiletli qù! tié v^nt pas user d^autorité , fut 
employé en vain pour empêcher cette atrocité : 
leâ detijc fémmeâ furent inébranlables (1). 

Daii^ (]ftie!ques provinces de ce vaste conti- 
nent, et parmi lés classes inférieures du peu- 
ple, ùti fsfit assez communément te vœu de 
se tuer volontairement , si Ton obtient telle 
ou telle grâce des idoles dû lieu. Ceux qui 
ont fait ces vœux et qui ont obtenu ce qu'ils 
désiraient, se précipitent d'un lieu nommé 
Cùlabhoirat^a^ situé dans les montagnes enïre 
le» rivières T€q)ti et tTermada. La foire an- 
nuelle qtdr ûe tîéht là est communément té- 
moin dé huit ou £t de ces sacrifices com- 
mandés t^ar la superstition (2) . 



1 ■ -■■> > . . . 



sente rien de précis ; et j'obsenre d'ailleurs que ïe préjirgé éiaiit incon- 
testable* et réguaui sur une population de plus de soixaute millions 
d'hommes peu^'-ôire, il semble devoir produire néc&isairement un vrés 
grand- nombre de oes alfooes sa cr ific e s . 

(1) Voy. The asiatie. annual Regiêiert ISOS, in-So, On voit dans 
la relation qpe» snivant l'obeenration des chefe narattes » ot» sortes àfk 
Biicrifices ii'élaieut point rares dans le Tanjore* 

(2; Asiat, Research, tom. YI!, p. 267, 



360 ÉCLAIRÇISSEMSIfT 

Toutes les fois qu'une femme indiemie ao* 
couche de deux jumeaux , elle doit en sacri* 
fier un à la déesse Gonza , en le jetant dans 
le Gange : quelques fenmies même sont 
encore sacrifiées de temps en temps à cette 
déesse (1). 

Dans cette Inde si vantée , ce la loi permet 
Cl au fils de jeter à Teau son père vieux et in- 
ce capable de travailler pour se procurer sa 
ce subsistance. La jeune veuve est obligée de 
ce se brûler sur le bûcher de son mari; on 
ce ofire des sacrifices humains pour apaiser 
ce le génie de la destruction , et la femme qui 
ce a été stérile pendant longtemps offre à 
ce son dieu Tenfant qu^elle vient de mettre 
ce au monde, en Texposant aux oiseaux de 
ce proie ou aux bétes frroces , ou en le lais- 
ce sant entraîner par les eaux du Gange. La 
ce plupart de ces cruautés furent encore corn- 
ce mises solennellement^ en présence des Eu- 
<e ropéens j à la dernière fête indostane don- 
ce née dans Pile de Sangor.j au mois de 
ce décembre 1801 (2). :>3 

On sera peut-être tenté de dire : Comment 

(1) Gazette de France^ à l'endroit cité. 

(i) Voy. EssaU by ihe students oj Fort William Bengal , «#«• Cah 



SOR LES SACRIFICES. 361 

t Anglais ^ maître absolu de ces contrées ^ 
peut-il voir toutes ces horreurs sans y 
mettre ordre ? // pleure peut-être sur les 
bûchers , mais pourquoi ne les éteint-il pas ? 
Les ordres sévères , les mesures de rigueur , 
les exécutions terribles^ ont été employés par 
le gouifernement ; mais pourquoi ? toujours 
pour augmenter ou défendre le pouf^oir , 
jamais pour étouffer ces horribles coutumes. 
On dirait que les glaces de la philosophie 
ont éteint dans son cœur cette soif de tordre 
qui opère les plus grands changements , en 
dépit des plus grands obstacles; ou que le 
despotisme des nations libres , le plus ter^ 
rible de touSj méprise trop ses 'esclaves pour 
se donner la peine de les rendre meilleurs. 
Mais d^abord il me semble qa^on peut faire 
mie supposition plus honorable , et par cela 
seul plus vraisemblable : (Test qu'il est abso- 
lument impossible de vaincre sur ce point le 
préjugé obstiné des Indous , et qiûen voulant 
abolir par F autorité ces usages atroces^ 
on ri aboutirait qità la compromettre^ sans 
fruit pour thumanité (1), 

(1) II serait injuste néanmoins de ne pas observer que , dans Icf 
parties de llnde soumises à un sceptre catholique , le bûcher des veu- 
tns a disparu. Telle est la force cachée et admirable de la véritablo 



362 ÉGLAmGlgSBKENT 

Je vois d^ailleurs tiii grand problème à ter 
soudre : ces sacrifices atroces qui nous ré^ 
voltent si justement ne sersâent-ils point b<mf^ 
ou du moins nécessaires dans Tlnde? Au 
moyen de cette institution terrible ^ la vie 
d'^un époux se trouve sous la garde incm^ 
ruptible de ses femmes et de tout ce qui s^iri* 
téresse à elles. Dans le pays des révolutioiis , 
des vengeances , des crimes vils et ténébreust) 
qu^arriverait-il si les femmes n^avaient matè> 
riellement rien à perdre par la mort de leiu^ 
époux y et si elles n^ voyaient 4fje le djroit 
d'en acquérir un autre ? Croiroâs-nous qde 
les législateurs antiques , qui furent tous 
des hommes prodigieux , n'^aient pas eu dans 
ces contrées àes raisons particulières et pois» 
santés pour établir de tels usages ? Croirons- 
nous mâm.e que ces usages aient pu s'établir 
par des moyens purement humains ? Totrtses 
les législations antiques méprisent les femn 
mes, les dégradent^ les gèdeilt^ les msd^ 
traitent plus ou moins. 

Za femme, dit la loi de IMtoU, &H pro^ 

[oideçrûce. Mais l'Angleterre qui laisse brûler par milliers des femmei 
innooenies sous un empire cerlainemeDt très doux et très humain, ro« 
)iroche oepetkiaui très sérieasement au Portugal Ici arrêts de son in- 
qttisilion ,^*c»f-â-dire quelques goattes de sang coupable versées (!• 
ioÎD en loii» par la hi, — eiic* pruô t8aeb.u , etc. 



sm LES gAcumi^. 363 

tégée par son père dans tenfanœ , par son 
mari dans la jeunesse ^ et par son fils dans 
la meUlesse; jamais elle ri est propre à fétat 
dindépendanùà. La fougue indomptable du 
tempérament^ t inconstance du caractère^ 
f absence de toute affe^ion permanente , et 
la peroerské naturelle qui distingue les fem- 
mes ) ne manqueront jamais , malgré toutes 
les précautions imaginables , de les déta-- 
cher en peu de temps de leurs maris (1). 

Platon tent que les loU ne perdent pas 
l€S femtneade irne^ même nniastant : ce Car, 
« dit-il, si cet article est mal ordonné, 
tt elles ne sont pins la moitié dn genre hn- 
tt main ; elles sont pins de la moitié , et 
tt autant de fois plus de la moitié^ qu^eUes 
« ont de fois moins de vertu que nous (2). » 

Qni ne connaît l'incroyable esclavage des 
femmes i Athènes, où elles étaient asscn 
jettîes à une inteMiinable ttttelle; où, à 
la mort dNin père qni ne laissait qn^ttne fille 
mariée , le plus proche parent dn mort avait 



(1) Lou de Menu fib de fii^hma , tr«d. par le cher. WiUiam Joaes, 

Works, lom. 1//, chap, xi, n» 3,p. 335, 337. 
(1) Ptal. de Leg. Vit opp. tom, VIII, p. 310 , — 1« — 
Offfti 8i n e-nXua ^pXv f ûats irpôç àptrnv x«^P"» Tfj« àpptvtà» , to«- 

«ÛTu ^tafépu TffOi nh iiXiov ^ SianÀiviev sTvac. 



364 iScLAlHCISSEMBIfT 

droit de Fenlever à son mari et d^en faire 
sa femme; où mi mari pouvait léguer la 
sienne, comme une portion de sa propriété, 
à tout individu qu^il lui plaisait de choisir 
pour son successeur, etc. (1)? 

Qui ne connaît encore les duretés de la 
loi romaine envers les femmes? On dirait 
que, par rapport au second sexe y les insti- 
tuteurs des nations avaient tous été à Técole 
d'Hippocrate , qm le croyait mauvais dans son 
essence même, La femme , dit-il, est per- 
i^erse par nature : son penchant doit être 
journellement réprimé , autrement il pousse 
en tout sens , comme les bram^es d'un arbre. 
Si le mari est absent^ des parents ne suffisent 
point pour la garder : U faut un ami dont 
le zèle ne soit point aveuglé part élection (2), 

Toutes les législations en un mot ont pris 
des précautions plus ou moins sévères contre 
les femmes; de nos jours encore elles sont 
esclaves sous TAlcoran , et bétes de somme 



(1)La mère de Démosthèoes avait été légaée aiiuî, et la fbrmale 
de cette dispositîoD nous a été consenrée dans le discourTcontre Sté- 
phanus. (F(^. les Commentaires sur les plaidoyers d'bœus, par le 
chev. Jones dans ses œuvres, tom. 111 , iD-4o, pag. 210 — 211.) 

(^ÏLippocr, opp, cil. Van der Linden , in-8'^ , tom . II, p. 91 !• 
— ibi— 

'Ex*' y^p ^<^<m ro kxàXxorov év iavxif. 



SUR LES SACRIFICES. 3f!j 

chez le Sauvage : TEvangile seul a pu les éle- 
ver au niveau de rhomme en les rendant 
meilleures ; lui seul a pu proclamer les droits 
de la femme après les avoir fait naître , et 
les faire naître en s^établissant dans le cœur 
de la femme , instrmnent le plus actif et le 
plus puissant pour le bien comme pour le 
mal. Eteignez , affaiblissez seulement jusqu^à 
un certain point , dans un pays chrétien , 
rinOuence de la loi divine, en laissant sub- 
sister la Uberté qui en était la suite pour les 
fenmies , bientôt vous verrez cette noble et 
touchante liberté dégénérer en une licence 
honteuse. Elles deviendront les instruments 
fîmestes d'une corruption universelle qui at- 
teindra en peu de temps les parties vitales 
de Tétat, IL tombera en pourriture , et sa gan- 
greneuse décrépitude fera à la fois honte et 
horreur. 

Un Turc, un Persan, qui assistent à un 
bal européen, croient rêver : ils ne com- 
prennent rien à ces femmes , 

Compagnes d'au époux «l rdiies en tou» lieux. 
Libres sans déi)huiin»ur, fidélossani contrainte. 
Et ne devant jamais leurs vertus à la crainte* 

C'est qu'ils ignorent la loi qui rend ce tu- 
multe et ce mélange possibles. Celle méim^ 



3C6 £CLÀIBCISS£1IIBNT 

qui 8*en écarte loi doit sa liberté. S'il poa- 
vait y avoir sur ce point du plus et da moins , 
je dirais que les femmes sont plus redevables 
qoe nous an Christianisme. L^antipatbie qn^il 
a ponr Tesclavage (qn^il éteindra tonjonrs 
doucement et infailliblement partout oii il 
agira librement) tient surtout i elles : sa- 
chant trop combien il est aisé dHnspirer le 
vice, il veut au moins que personne n*ait 
droit de le commander (1 ). 

Enfin aucun législateur ne doit oublier cette 
maxime : Avant d^ effacer t Evangile , il faut 
enfermer les femmes^ ou les accabler par 
des lois épouvantables , telles que celles de 
Ilnde. On a souvent célébré la dxmceur des 
Indous ; mais q^on ne s^y trompe pas : hors 
de la loi qui a dit , bbàti Mmu! il n^ a point 
d'hommes dou^. Ils pourront être faibles^ 
timides^ poltrons j jamais doux. Le poltron 

« 

(I) n fiitti remarquer aom que A le Christianume protège U 
femme» elle , à son tour, a le privilège de protéger la loi protectrice 
à un point qui mérite beaucoup d'attention. On serait même tenté de 
croire que cette influence tient & quelque affinité secrète, & qudque 
loi natureik. Nous tqjous le salut commencer par une femme annoncée 
depuis l'origine des choses : dans toute rhisttire évangélique, les 
femmes jouent un r61e très remarquable ; et dans toutes les conquêtes 
cëUxttÊ du CMstiauisoie « faites tant sur les indiiidua que sur les na» 
lions , toujours on Toit figurer une femme. Cela doit être , pui8cine«.«t 
Hais j*ai peur que cette note deyîenne trop longue» 



StJR LES SACRIFIGES. 367 

peat être crqel ; il Test mèxne aasez souvent : 
rhomme doux ne l*est}sunal3. Vïnàe en f Gar- 
nit nn bel exemple. Sans parler des atrocités 
siD^rstitieuses que je viens de citer , qa^elle 
terre sur le globe a vu plus de cruautés ? 

Mais nous, qui pâlissons d^horreur à la seule 
idée des sacrifices humains et de Tanthropo* 
phagie, comioent pourrions<nous être tout 
 la fois a^ez aveugler et assez ingrats pour 
^e pas reconattre que nous ne devons ces sen- 
timents qu^à la loi d'amour qui a veillé sur 
jM)tre berceau? Une illustre nation , parvenue 
m dernier degré de la civilisation et de Turba* 
jpité, osa naguère, dans un accès de délire dont 
rhistoire ne présente pas un autre exemple , 
suspendre formellement cette loi : que vîmes- 
nous ? en un clin d'œîl , les mœurs des Iro- 
qoois et des Algonquins ; les saintes lois de 
rhmmanité foulées aux pieds; le sang inno* 
cent couvrant les échafauds qui couvraient 
U France ; des bommes friswA et poudrant 
des tètes sanglantes , et la bouehe ménae des 
Uxmms souillées de sang bumain. 

Voilà rbonune naturel l ce n'est pas qu'il 
ne porte en lui-même les germes inextingui- 
bles de la vérité et de la vertu ; les droits de 
sa naissance sont imprescriptibles ; mais sans 



368 ÉCLAIRCISSEMENT 

une fécondation divine , ces germes û'éclo* 
ront jamais , ou ne produiront que des êtres 
équivoques et malsains. 

n est temps de tirer des faits historiques les 
plus incontestables une conclusion qui ne 
Test pas moins. 

Nous savons par une expérience de quatre 
siècles : Çwe partout où le vrai Dieu ne sera 
pas connu et servi , en vertu (Tune rés^éla- 
tion expresse^ thomme immolera toujouH 
Phorrune^ et souvent le dévorera. 

Lucrèce , après nous avoir raconté le sa- 
crifice dlphigénie (comme une histoire au- 
thentique, cela s'entend, puisqu'il en avait 
besoin) , s'écriait d'un air triomphant : 

Tant la religion peut enfanter de maux ! 

Hélas ! il ne voyait que les abus , ainsi 
que tous ses successeurs , infiniment moins 
excusables que lui. Il ignorait que celui des 
sacrifices humains , tout énorme qu'il était , 
disparaissait devant les maux que produit l'im- 
piété absolue. Il ignorait, ou il ne voulait 
pas voir qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir 
même de religion entièrement fausse ; que 
celle de foutes les nations policées, telle 
qu'elle était à l'époque où il écrivait, n'en était 



SUR LES SÀCAIFICES. 369 

pas moins le ciment de Tédifice politique , et 
qoe les dogmes d'Epicare étaient précisément 
SOT le point , en la sapant , de saper du 
même conp Tancienne constitution de Rome, 
pour lui substituer ime atroce et intermina^ 
ble tyrannie. 

Pour nous , heureux possesseurs de la vé- 
rité , ne commettons pas le crime de la mé* 
connaître. Dieu a bien voulu dissimuler qua- 
rante siècles (1 ) ; mais depuis que de nou^ 
veaux siècles ont commencé pour Thomme , 
ce crime n^aurait plus d^excuse. En réfléchis- 
sant sur les maux produits par les fausser 
religions, bénissons, embrassons avec trans- 
port la vraie , qui a expliqué et justifié Tin- 
stinct religieux du genre humain , qui a dé- 
gagé ce sentiment universel des erreurs et 
des crimes qui le déshonoraient, et qui a 
renouvelé la face de la terre. 

T/.RT LA BeLlG!0!l fECT CORRIGKfi DB MAFX ! 



(1) Actes XVII, 30. Et t empara quidem hujus ignoruntiœ despicieiis 
Deut^ etc. uTiepcSotv. Arnaud , dans le nouTemi Testament <Ie Mous, 
traduit : Uieu étant en colère contre ces temps d'ignorance, etc. El dans 
une note an bas de la page , Q écrit : Autrement , OU» ayant laÎMi 
passer et comme dissimulé ; er, suivant la lettre, méprisé ces temps, etc. 
-— En efTet , c'est tout à fait autrement* 

II. 2i 



370 ici AIRCISSEHENT 

C'est ik peu près, si je ne me trompe ^ 
ce qii'on pent dire , sans trop s'avancer , sur 
le principe caché dM sacrifices ^ et surtout 
des sacrifices humains qui ont déshonoré 
tonte la famille humaine^ Je ne crois pas 
inutile maintenant de montrer , en finissant 
ce chapitre 9 de quelle manière la philoso- 
phie moderne a considéré le même sujet. 

L'idée Tulgmre qui se présente la première 
it Tesprit^ et qui précède visiblement la ré* 
flexion , c^est celle d'un hommage oa d'une 
espèce de présent fait à la Divinité. Les Dieux 
sont nos bienfaiteurs (datores bonorum); 
il est tout simple de leur oj^^ l6s prémices 
de ces mêmes biens que nous tenons JCeux : 
dé là les libations aniiques et cette ofTraffide 
des prémices qui ouvrait les repas (1). 

Heyne, en eiqpliquant ce vers d'Homère, 

Da repas dans la flamme il jette les t>rémiees (2) , 

trouve dans cette coutume l'origine des sa* 
crifîces : ce Les anciens, dit-il, offrant sm 



(1) Cetle portion de la nourriture, qui était sépai'ée et brAlée et 
l'houneur des dieux, se nommait chez les Grecs Aparque (&irapx'.V 
et raction m^e d'of&ir ces sortes de prémices était exprimée par ai 
verbe (&7câpxeo0oc() apanpier ou ooMMBucni (par eicellence). 

(2) O a* iv nupl ^IXt OrjriXAi, (Iliad. IX, S20.) Odyss. XIV, 436 
44G. 



sua LB& SAGfiUICËS. 37) 

ce dieux tme partie de leur noûrritdre , la 
ce chair des animàttic dût d'y trouver coiii- 
c< piiâe, et h sacrifice j ajoùte-t-îl, envisagé de 
ce cette manière , ri a rien dé dhûquûM (1 ). >> 
Ce£^ âéniieréimots, potkr Tôbserver em passaiit, 
prodVtàÈLt qtie cet habile homme voyait con- 
fusément dans lldéé générale du Coriace 
quélqtté chose de plttô profond que la simple 
offrande, et que cet autre point de vue le 
choquait. 

U né s^agit point eu effet uniquement de 
présent , S! offrande , de prémices , en un mot ^ 
d\in acte simple d^hommage et de reconnais- 
sance, rendu, sH est permis dé s'^exprîmer 



(1) Àpparet(^ nligiosum hune ritum) peperisie sacrificiorum morem; 
qitippe ^uœ ex epuUs àomestlcis ortum duxerunt, quum cibi vcsceiidipars 
resecta pii> prhnliHf 9jffètfètu^ éis irtfoétan t&nticiêtidd : hù^ cit ta 
A<Apx8CtÔM nec est quôd hic mos religioms discipliceat, { Heyne , 
ad lOC.) 

Celte explication de Heyne ne me surprend pas ; car l'école pro- 
testante en généraï n'aime point les idées qui sortent du cercle maté- 
riel .* elle s*en défie sans distinction , et semble les condamner en 
masse comme vaides et superstitieuses. Tavoue sans, difficulté que sa 
doctrine peut nous être utile à nous-mêmes, jamais à la vérité comme 
aliment y mab quelquefois comme remède* Dans ce cas , néanmoins , 
je la croîs certainement fausse , et je m'étonne que Bergier Tait adop- 
tée. ( TYoùé hist, et ùogm. de tavraie Relig., in-S", tom. H , p. 503. 
304 ; tom. VI, p. 296, 297, d'après Porphyre » de Abêttn., lib. Il , 
cité, ibid,) Ce savant apologiste voyait très bien : it t>i-inble seulcmeat 
qu'ici il n'a pas regardé» 

24. 



372 iScLAIRCISSEMENT 

ainsi, à la suzeraineté divine; car les homnie^^ 
dans cette supposition , auraient envoyé cher* 
cher k la boucherie les chairs qui devaient 
être offertes sur les autels : ils se seraient bor- 
nés à répéter en public, et avec la pompe 
convenable , cette même cérémonie qui ou- 
vrait leurs repas domestiques. 

Il s^agit de sang; il s^aglt de V immolation 
proprement dite; il s^agit d'expliquer com- 
ment les hommes de tous les temps et de 
tous les lieux avaient pu s^accorder à croire 
quUly avait , non pas dans Toifrande des chaire 
( il faut bien observer ceci ) , mais dans Vef- 
fusion du sang ^ une vertu expiatrîce utile 
à Thomme : voilà le problême , et il ne cède 
pas au premier coup d'œil(l). 

Non-seulement les sacrifices ne furent point 
une simple extension des aparques , ou de 



(I) Les Perses » au rap)inrt de Strabon , se diyisaîent la chair des tîo 
tiraes , et n*en réservaient rien pour les dieux, ( ToT$ OioXç o03iv imo- 
^tifiavvtç fitpoç.) Car^ disaient-ils. Dieu n*a besoin que de Vâme de la 
victime ( c'est-à-dire du sang ). Ttjç yàp YÏXHÎ, .f «al, tou Upctou 
M9B0L1 xcn Btovj aXlw U oOdevd^. Strabo^ lib, XV, p. 695 , cité dans 
la dissertation de Cadwort, de verânotione ccmœ Domini ^ cap. 1, 
ii*3 vu, à la fin de son livre célèbre : Systema intellectuale universum* 
Ce texte curieux réfute directement les idées de Heyne , et se trouve 
parfaitement d'accord avec les théories hébraïques , suivant lesquelles 
i cjfitsion du sang constitue Vesscnce du sacrifice» (Ibid, cap. II, n<> iv. ) 



I 



SUR LES SACBIFIGfiS 373 

rofTrande des prémices brûlées en commen- 
tant le repas ; mais ces aparques elles-mêmes 
ne furent très-évidemment que des espèces 
de sacrifices diminués; comme nous pour- 
rions transporter dans nos maisons certaines 
cérémonies religieuses, exécutées avec une 
pompe publique dans nos églises* On en de- 
meurera d^accord pour peu qu'on se donne 
la peine d'y réfléchir. 

Hume, dans sa vilaine Histoire naturelle 
de la Religion ^ adopte cette même idée de 
Heyne , et il Tenvenime à sa manière : ce Un 
ce sacrifice , dit-il , est considéré comme un 
ce présent : or, pour donner une chose à 
ce Dieu, il faut la détruire pour Thomme. 
ce S^agit-il d'un solide , on le brûle ; d'un 
ce liquide , on le répand ; d'un animal, on le 
ce tue. L'homme, faute d'un meilleur moyen, 
ce rêve qu'en se faisant du tort il fait du bien 
ce à Dieu ; il croit au moins prouver de cette 
ce manière la sincérité des sentiments d'a- 
ce motir et d'adoration dont il est animé ; 
ce et c'est ainsi que notre dévotion mercenaire 
ce se flatte de tromper Dieu après s'être trom- 
cc pée elle-même (1). » 



^1) Huine*8 Essays and Trcatises on several suhjects. — TIic naltu'iil. 



/ 



374 £CLAmCISS£M£NT 

Mais toute cette acrimonie n^'explique rien : 
elle rend nièine le problème plus difficile. 
Voltaire n'a pas manc[^é de s'exercer nussi 
sur le même siijet; en prenant seulement 
ridée générale du sacrifice commie xm^ don- 
née^ il s'occupe en particqlier des sacrifices 
hqmains^ 

c< On ne voyait, dit-il , dans les temples 
c< que des étaux , des broches ^ des grils , 
vc des couteaux de cubine ^ de longues 
ce fourchettes de fer , des cuillers , ou des 
a cuillères à pot (1) , de grandes jarres pour 
ce mettre la gr^^îsse , et tout cç qui peut in- 
cc spirer le mépris et Thorreur. Rien ne con- 
ci. tribua plus à perpétuer cette dw^té et cette 
ce atrocité de mœurs » qui port^ enfin les 
ce hommes à sacrifier d'autres hon^up^s^ et 

llystory of rdigion. Seet. ix ; London , 1758 , iii-4*, p. 5il. 
On peqt remarquer dans oe Hiorcean , considéré comme pne formule 
gciiérala^ Vap 4e« cajOfltè^reu Ua plus fir^ppwi» de l'^pi^té : ç'e^i le 
méprU de Tbomme. Fille de Torgneili mère de l'or^îl, toojomv îrre 
d'orgueil» et ne respirant que l'orgueil, l'impiété oe cesse cependant 
d'outrager la nature buoiainç • de la dépouragor , de )a dégrader » d'en* 
visager tout ce que l'homme ajaoïais fait et pensé, de l'envisager, 
(lis-}e, de la manière la plus humiliante pour lui^ la plus propre 4 
r.ivilir et à le désespérer : et c'est ainsi que • sans j faire attention, elle 
iiiet dans le jour le plus resplendissant le caractère Qfpoaé de la reli' 
(;i(iii , qui emploie sans relâche l'humilité pour élerer l'homme jusqu'à 

^1; Stiiierbe observaiion, et précieuse surtout par l'à-pro^oa^ 



SUR LBS SACBDIGES. 375 

ce ]ii3qa^à leurs propres enfants. M;aûH les 
ce samfices de l'inquisition dont nous avons 
ce tant parlé ont été cent fois plus abomina- 
ce ble$ : uous avons substitué des bourreaux 
ce au3ç bouchers (1). » 

Voltaire sans doute n^avait jamais mis le 
pied dans nn temple antique; la gravure 
mèïm W M avait jamais fait, connaître 
ces sortes d^édîfices , s^il croyait que le tem- 
ple , proprement dit , prései^tait le spectacle 
d'une boucherie et d'aune cuisine. D^ailleurs, 
il ne faissdt pa$ atteation que ces grils , ces 
brocbes , ces longues fourchettes, ces cuillers 
ou ces cuillères , et tant d^autres instruments 
aussi terribles, sont tout aussi à la mode 
qu'^autrefois; sans que jam^vs aucune mère 
de fan(ulle, et pas même les femmes des 
bouchers et des cuisiniers , soient le moins 
du monde tentée^ de mettre Içurs enfants à 
la broche op de les jeter dans la marmite. 
Chacun sept que cette espèce de dureté qui 
résulta de Thabitude de verser le sang des 
animaux , et qui peut tout au plus faciliter 
tel ou tel crime particulier , ne conduira ja. 
mais à IHmmolation systématique de Thomme. 

(1) Vojic2 la note xu^ sur b tragédie décrépite de Ifrnof^ 



376 ÉGLAIRGISSBMEITT 

On ne peut lire d^ailleurs sans étonnement ce 
mot d^NFm employé par Voltaire , comme si 
les sacrifices hmnains n^avaient été que le ré- 
sultat tardif des sacrifices d^animaux, antérieu- 
rement usités depuis des siècles : rien n^'est 
plus faux. Toujours et partout oii le vrai Dieu 
n^a pas été connu et adoré , on a inmiolé 
rhomme; les plus anciens monmnents de 
rhistoire Tattestent , et la fable même y joint 
son témoignage , qui ne doit pas , à beau- 
coup près, être toujours rejeté. Or, pour 
expliquer ce grand phénomène , il ne suffit 
pas tout à fait de recourir aux couteaux de 
cuisine et aux grandes fourchettes. 

Le morceau sur Tinquisition , qui termine 
la note , semble écrit dans un accès de dé- 
lire. Quoi donc ! Texécution légale d'un pe- 
tit nombre d'honunes , ordonnée par un tri- 
bunal légitime, en vertu d'une loi antérieure 
solennellement promulguée , et dont chaque 
victime était parfaitement libre d'éviter hm 
dispositions , cette exécution , dis-je , est cent 
fois plus abominable que le forfait horrible 
d'un père et d'une mère qui portaient leur 
enfant sur les bras enflammés de Moloch ! 
Quel atroce délire ! quel oubli de toute rai- 
son, de toute justice, de toute pudeur! La 



SUR LES SACRIFICES. 311 

rage anti- religieuse le transporte an point 
qtf à la jGn de cette belle tirade il ne sait 
exactement pins ce quHl dit. Nous aidons 
dit-il , substitué les bourreaux aux bouchers. 
Il croyait donc tf avoir parlé que des sacri- 
fices d^animaux , et il oubliait la phrase qu'ail 
venait (J^écrire sur les sacrifices d'hommes : 
autrement , que signifie cette opposition des 
bouchers aux bourreaux ? Les prêtres de l'an- 
tiquité , qui égorgeaient leurs semblables a^ec 
un fer sacré ^ étaient-ils donc moins bourreaux 
que les juges modernes qui les envoient à 
la mort en vertu d'une loi ? 

Mais revenons au sujet principal : il n'y 
a rien de plus faible , comme on voit , que 
la raison alléguée par Voltaire pour expliquer 
Torigine des sacrifices humains. Cette simple 
conscience qu'on appelle bon sens suffit pour 
démontrer qu'il n y a, dans cette explication, 
pas l'ombre de sagacité , ni de véritable con- 
naissance de l'homme et de l'antiquité. 

Ecoutons enfin Condillac , et voyons'com- 
ment il s'y est pris pour expliquer l'origine 
des sacrifices humains à son prétendu élève , 
qui , pour le bonheur d'un peuple , ne vou- 
lut jamais se laisser élever. 

ce On ne se contenta pas , ditȔl , (tadres* 



378 fiCLAIBGISSBBIBnT 

ce ser aux dieux ses prières et ses vœuxi 
c< ort crut deyoir leur offrir les choses qu'on 
ce imagina leur être agréables... dea fruits, 
ce des mîmaux, et dj^s uowbs$^..... (1). » 

Je me garderai bien de dire qae ce mor* 
ceau est digne dW enfant; car il n^y a, 
Dieu merci , aucun enfant asaez mauvais pour 
récrire. Quelle exécrable légèreté! Quel mé- 
pris de notre malheureuse espèce! Quelle 
rancune accusatrice contre son instinct le plus 
naturel et le plus sacré I H m^est impossible 
d^exprimer à quel point GondiUac révolte ici 
dans moi la conscience et le sentiment : c^est 
un des traits les plus odieux de cet odieux 
écrivain. 

(1) Œuvres de Condillac ; Pwi» , 179$» iii-S*, tom. I , HSbI. ano., 



sua UBS SACfilFICBS. 379 



CHAPITRE in. 



THÉOBIE CHRÉTIEIVnE DBS SACRIFICES. 

QuSïXS vérité ne se trouve pas dans le Pa- 
ganisme ? 

Il est bien vrai qn^il y a pluaienrs dieux 
et plusieurs seigneurs , tant dans le ciel qne 
snrla terre (1), et «qne nons devons aspirer 
à l'amitié et à la favenr de ces dieux (2). 

Mais il est vrai anssi qn^^il n^y a qu^nn seul 
Jupiter , qui est le dien snpréme , le dien qw 
est le premier (3) , qui est le très grand (4) ; 
la nature meilleure qui surpasse tontes les 



(1) Car^ encore qifil y en aii qtU soient appelés dieux , tant dans le 
ciel que sur la terre , et qttainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs sei" 
yneurs, cependant ^ etc., etc. (Saint Paul aux Corinthiens » l. c. VIII , 
5, 6 ; n. Thess. II , 4.) 

(2) Saint Augustin, De Civ. Dei, VIII , 25. 

(3) Àd cultwn divinitaiis obeundum , satis est nobis Dem prhnus» 
( Arnob.,adT. gent., lU.) 

(4) Deo qui est maximus. (Inscrîpt, sur une lamps antique «lu Mik* 
fiée de Passeri. Antichità di Ercolano» Napoli, 17 vol. in-foi.» t. VIII 
jp.2G4.) 



380 ÉCLAIBCI8SEMENT 

autres natures, même divines (1); le quoi 
que ce soit qui n'^a rien au-dessus de lui (2) ; 
le dieu non-seulement Dieu y mais tout a 
FAIT DKU (3) ; le moteur de Tunivers (4) ; le 
père, le roi, V empereur (5) ; le dieu des 
dieux et des hommes (6) ; le père tout-puis- 
sant (7). 

Il est bien vrai encore que Jupiter ne sau- 
rait être adoré convenablement qu'^avec P allas 
et Junon; le culte de ces trois puissances 
étant de sa nature indivisible (8). 

Il est bien vrai que si nous raisonnons sa- 
gement sur le Dieu^ chef des choses présentes 



(1) Melior natitrâ, ( Ovid., Mélam. I, 21 .)Nuinen ubiest, ubi Ui?) 
(Id. Her. 3Ui , 119. ) Jipàs âktos xxi 0£(fiy. ( Demosi.^pro Cor. 
Oi €)«o/ ^é etaovTXf ksû ré J\xifA6viov (/d. defaUdkg, 68.) 

(â) Deian summian, illnd qvtdqvid est sinnmum, ( Plîn. Hist. 
nat. II , 4.) 

(3) Principem et iiaxiuèueuu. (Lact. cihn. ad Slat. Tlicb., IV» 516, 
cite dans laBibliolh. lat. de Fabridus.) 

(4) Rector orbia terrarum. ( Sen, ap. Lact., div. jost. 1» 4.) 

(5) Imperator divùm atque hominum, (Piaut., in Rad.t prol.» ▼• 1 1 1 •) 
(6)l>cor«m omnium Deus. (Sen., ubi suprà.)0£df ô ®eéù¥ Z^ur. 

Dcus deorum Jupiter. ( Plat, in Crit., opp. , tom. X , pag. 66.) 
Deus deorian. (Ps. LXXXIII , 7.) ùeus noster prœ omnibus diis* 
{ Ibid. CXXXIV, 5.) Deus magma super omnes deos» ( Ibid. XCIV» o.) 
'Eiti ^&ai ®sôf {Plat, . Oèig.^passîm,) 

(7) Pater omnipotens, (Virg., i£n., 1 , 65, X, 2 ,elc.) 
(S) Jupiter sine coHtubernio conjugis filiaeque colinon iolet* (Lact,, 
Uiv. iiislil.) 



SDR LES SACRIFICES. 381 

et futures , et sur le Seigneur , père du chej 
et de la cause , nous y verrons clair autant 
qiCil est donné a thomme le plus heureuse- 
ment doué (1). 

Il est bien vrai que Platon , qui a dît ce 
qui précède , ne saurait être corrigé qu^avec 
respect lorsqu^il dit ailleurs : Que le grand 
roi étant au milieu des choses^ et toutes choses 
ayant été faites pour lui , puisqiCil est Hau- 
teur de tout bien, le second roi est cepen- 
dant au milieu des secondes choses j et le 
troisième au milieu des troisièmes (2), ce 



(l)T(Jy fcSv «'ivrdDV ®«ôy ijys/iAdya rôv té ôvrcuv kolI ri" v 
pLsXkàvTOiV , xÔ\} rs Tf^ysfiôvos kxI aitiov ^xxépa iivpiov ».. A-j 
épôâù^ ôyr<»ff ^rXooro^eé/ittfy, slaôfieÔA «^dvret tfa^S^t eh $uya- 
(liv àv^pdû^ùiif âOSoi/xôyâjy. (Plat, , epist» VI, adHerm. Erast, et 
CorisCét Opp>t tom. XI, p. 92.) — En effet , comment connaître l'un 
sans l'autre? ( TertulL^ De an,^ cap. i .) 

(S) ïispl rôy «fdyrdDy fiûtatXéA «cdyr' est ^ Kxi sasivov ivs^x 
^JiyxXfTiLXÎ énshof xtttov ot/ftxvtoiv t&y xjtXây » ^exfxapov^^ 
^tspi ^êvtépct, nxirplrov *sp\ xA. xpixx^ Ejusd, epist. II y ad 
Dyonis., ibid., tom. XI, p. 69 ; etapud Euseb* Prcep,evang», XI.) 

Celui qui serait curieux de savoir ce qui a été dit sur ce texte pourr.<. 
consulter Orig.^ de princ, lib. I,cap. 5, n. 5»o];p. edit. Ruœi, in-ful., 
tom. IV, p. 62. — Htœtf in Origen,<, ibid., lib. Il, cap. 2, n. 27-28; 
et les notes de La Rue, p. 63, i35r — Clem, ii/ex. tom. V, p. 598 , 
edit. Paris. — Athenag, leg. pro Christm Oxoniœ , ex theatro Seldon , 
in-8**, 1706, Ci/m Dechaîr, p. 93, n. XXI, in n^t. Il est bien singulier 
que Huet ni son savant commentateur n'aient point cité le passage de 
Platon , dont celui d*Origène est un commentaire remarquable. Voici 
ce dernier texte telque Photius nous l'a conservé en original. (Cod.VIIl.) 



382 ÉGL MECISSÉnfiJHT 

qui toutefois ne devait point s'écrire ttune 
manière plus claire , afin que T écrit venant 
a se perdre^ par quelque cas de mer ou de 
terre ^ celui qui t aurait troui^ rty Comprit 
rien (i). 

Il est bien vrai que Mineri>e est sortie da 
cerveau de Jupiter (2). ïl est bien vrai que 
Vénus était sortie primitivement de teau (3); 
qu'elle y rentra à Tépoque de ce déluge du- 
rant lequel tout devint mer et la mer fut sans 
rives (4) , et qu'elle s'endormît alors au fond 



^.éyixàfy /AÔwrjf xb Si nvtv/xoc fUj^i p.ôvta'^ r&it «reff6»9/céywv, c'66l-A-^re» 
le Père embrasse tout ce qui existe; le Fils est borné aux seuls êtres m- 
teUigeniSf et fBsprii aux seuls élus* 

(1) i^pci9xéo9 ik aoi di* ahu'/ixûv, W àv xi 17 oiîArosÇ) ndvrov 9) y^s è» 
Tux«tç «oEôifj, è àviyvouç [i-ii yvû, Ç^Plat, ubisap,) 

(2) Télémaque , liv. Vm. Il chanta ifttbord^ etc. 

(3) Eu mémoire de cette u^ssance 9 les aticîeas avaient établi une 
céréiuouîe pour attester à perpétuité que tout acci^oissement dans tes 
êtres organisés vient dé Veau. — eÇ tSoctoç nivxtav auÇvjctç. Voy. le Sco- 
iiaste sur le cent quarante-cmqaiéme verd de la quatrième Pythiqœ 
de Pindare. Suivant Tantique doctrine des Vedas , Bralima (^qui éstVes- 
prit de Dieu) était porté sur les eaux au commencement des choses , 
dans une feuille de lotus ; et la puissance sensible prît son origine dans 
l'eau. (^Williams Jones, dans les Recherches asiatiques, t>iss, sur les 
dieux de Grèce et d7ro&*e, tom. I. ) — M, Celebroke, ibid,, tom. YIH, 
p. 403, note. — La physique moderne est d'accord. Voy. Blads^s Léc- 
iiireson Chemisiry , in'4°, tom. I, p. S45. — Lettres physiques et mo- 
raieSf etc., par H. de Luc; in-8^, tom. I , p. 112 , etc., etc. 

(4) Oinnia pontas- crent , dccrani quoque liUora ponto. 

(OviD. , Mclain.} 



SUR LES SACRinCES. 383 

des eaux (1); si Ton ajoute qa^elle en ressortit 
ensuite sons la forme d\ine colombe , dere- 
nne fameose dans tout TOrient (2) , ce n^est 
pas une grande erreur. 

Il est bien bien vrai que chaque homme 
a son génie txynducteur et initiateur ^ qui le 
guide à travers les mystères de là vie (3). 

Il est bien vrai qa^ffercule ne peut mon* 
ter sur VOlympe et y épouser Hébé , qu'a- 
près avoir consumé par le feu sur le mont 
jEta tout ce qu'il avait S! humain (4). 



(1) Voyet la dissertation sur le mont Caucase t par F. R.Wilford 
{dam tes Rech, Asiat, tom. VII, p. 522-2^.) 

(â) Ainsi Ton ne peut être surpris que les hommes se fussent accor- 
dés à reconnaître la colombe pour f oiseau de Vénus g rien n'est CauK 
dans lé Paganisme, mais tout est corrompu. 

(3) "ytvtxyôyàt rôv fitox} i7<xdôi'.(Men.ap. Plut., De tranq. an,) 
Ces génies habitent Ut ïèrre par Tordre dé Jupiter^ pour y être les bien- 
faisants gardiens des matheureuv mortel ( Hesiod. ) ; mais sans c<?sser 
Diéanmoins die vovr celui qui les a envoyés. ( Matlh. XVIlI, 10.) Lors 
donc nfae nùus iwon» fermé ta porte et amené fobstt&lré dans nos appar- 
tements, 8ouiKnoi»nou» de ne jamais dire ( qu*il est naît et) que nous 
sommes seuls; car msu tt motrb akcé sont avec nous ; et pour nous voir 
fis tfontpas besoin de tumiêrè, ( Epiisi., Arr., diâsert. 1, 14.) Bacon , 
dans un ouvrage passableme t suspect , ;^met au nombre deâ paradoxes 
ou des! contradictions apparentes du. Christianisme : Que nous ne deman- 
dions rien aux anges et que nous ne leur rendions grâce de rien^ tout en 
croyant que noia leur devons beautoiq>. (Christian paradoxes^ etc., etc. 
Works f tom. n, p. 494.) Celte contradiction , qui n'est pas du tout ap* 
parente^ ne se troute pas danâ le Christianbme totale 

(4) • • • • Qnodeamqae fuit popalaUU flaramae 
Malcibcr abstnleiati née oognoscaoda rcuMuit 



3 8 i ÉCLAmCISSEM£T«ir 

Il est bien vrai que Neptune commande 
aux vents et à la mer^ et qall leur fait 
penr(1). 

Il est bien vrai que les dieux se nourris- 
sent de nectar et d'ambroisie (2). 

Il est bien vrai qite les héros qni ont bien 
mérité de Thumanité , les fondateurs surtout 



fiereuUs effigies ; neo qulclqnam ab origine dnetom 
Hatris habet ; tantùmqae Joris vestigia serval. 

(Ovu>., HéU, IX, 262, seqq.) 

(1) « I>e8 deux points opposés du cîel il appelle à lui les ^ents : 
« Gommeot doue, leur dit'ii, a'vez-TOus pu vous conGer en ce que vous 
« êtes , asses pour oser ainsi troubler la terre et les mers , et soulever 
« ces yagiies énormes » sans vous rappeler ma puissance? pour prix 
« d'une telle audace, je devrais vous... Mais il faut avant tout tran- 
« quillîser les flots ; une autre fois vous ne me braverez point impuné- 
« ment. Partez sans délai; allez dire à votre maître que l'empire des 
« mers n'est point à lui : le sort a mis dans mes mains le trident redou- 
«t table. Eole habite le palais des vents, au milieu des rochers sour- 
ie dlleux : qu'il s'agite dans ces retraites ! qu'il régne dans ces vastes 
« prisons t » Il dit , .et déjà la tempête a cessé : Neptune dissipe les 
nuages amoncelés, laisse briller le soleil, et promène son char léger 
sur la surface aplanie des eaux. (Virg., ^n. 1, 156, seqq. ) 

Alors il menaça les vents et dit à la mer : Tais-toi ! . .. e/ tout de suite 
il se fit un calme profond, (Harc , IV, 59. — Luc , VIII , â4. — Mattlu 
Vm,26.) 

On voit ici la différence de la vérité et de la fable : la première fait 
parler Dieu; la seconde le fait disrourii'; mais c'est toujours, comme 
ou le verra plus bas , quelque chose de différemment semblable. 

(2) « Je suis l'ange Raphaël....; il vous a paru que je buvais et que 
« je mangeais avec vous ; mais pour moi, je me nourris d'une viaode 
« invisible et d'un breuvage qui ne peut être vu des hommes. » 
(Tobie,XII. 15, 19.) 



sua LES SACAIFICES. 38n 

et lés législateurs^ ont droit d'élre déclarés 
dieux par la puissance légitime (1), 

U est bien vrai que, lorsqu'on homme 
est malade, il faut tâcher à'enchanter dou- 
cement le mal par des paroles puissantes ^ 
sans négliger néanmoins aucun moyen de 
la médecine matérielle (2). 



(1) La canonisation d'un souverain daus 1 auiiquité païenne et Papo- 
\h€ose d'un hérot du Cbiibliauiâuie da.is l'Eglise ne différent, saivaiU 
réimpression déjà employée, que connne des puissances négative^ «'t 
positiTes. D'on côté sont l'erreur et la corruption ; de l'autre, la vérité 
et la sainteté : mais tout part du même principe ; car l'erreur , encore 
une fols, ne peut être que la vérité corrompue, c'csi-à-dirf une pensé» 
procédant d'an principe intelligent plus ou moins dégradé , mais qui 
lie saurait cependant agir que suivant sou essence, ou, si l'on veut, sui- 
vant ses idées naturelles ou innées. T(Uum pt^opè codum nonne humano 
génère completum est ? Gc. Titfc. Quœst, 1,15. — Oui , vraiment ; c'est 
:-<a destinée. La chose n'est plus susceptible de doute ni de ))lnisanteries. 
Mais pourquoi n'y aurait -il pas de distinction pour les hcros ? 

Quant à ceux qui s'obsUneraient à voir ici comme ailleurs des imi- 
tations raisonnées, il n'y a plus rien à leur dire : Attendons le réveil! 

(2) • • • . Tous /*èv iizôv^TXi 

'£icaotSatc à/x^éTcuv ; 

Toùf Zï r:o*39Mn£a ni «■ 

Novraç, ii yutoi^ TcepidLnrwj trâvrodev 

^xpfJLXxa. , xoùç ^i rofixXç ivrxagv ôpOoji, 

(Piud., Pylb.in,9l— 95.) 

Locui classictu de medicinâ vetentm, (Heyne, ad loc. v. Phidari 
cmfR., GottingsB, 1798, tom. 1, p. 241.) 

Serait-il permis , sans manquer de respect à la mémoire d'un aussi 
savant homme, d'observer qu'il semble s'élre trompé en voyant dau« 
Ie8ver894 et 95, les omuleiies; caril parait évident que î^ndare, dans 
cet endroit , parle tout simplement des aj)])lications , des fomentations, 
des topiques , en un mot : mais j'ose à peine avoir raison contre Ileyue. 



386 écLAIBGISSBMSNT 

Il est bien vrai que la médecine et la dhl* 
nation sont très proches parentes (1 )• 

Il est bien vrai que les dieux sont venus 
qtieiqaefob s^asseoir & la table des hommes 
jastes , et qae d^antres fois ils sont venus 
sur la terre pour explorer les crimes de ces 
mêmes hommes (2). 



(1) *lYiTpuii H xal /ixvztxii xax nâant vuyycvif Icvl. 

(Hippocr. EpUu ad FhUop.^ opp. tom. H , p. 896. ) « Car «ms le 
« secours dTsculape , qui tenait ces secrets de son père» jamais les 
« hommes n'auraient pu intenter les remèdes.» (Jbid, p» 966.)La mé- 
« decinc a placé ses premiers inventeurs danslecieUet aujourd'hui en- 
core on demande de tons côtés des remèdes aux oracles. (Plin. EkU 
nat.f XXIX, 1.) Ce qui ne doit point étonner, puisque «c'est le 
« Très-Haut qui a créé le médecin , et cfest lui qui guérit par les mé- 
« decins.... C'est lui qm a produit de la terre tout ce qui guérit....; 
« qui a fait connaître aux hommes les remèdes et qui s'en sert pour 
« apaiser les douleurs.... Priez le Seigneur,...; détoornez-TOUs du 
« péclié...; purifiez wire cœur... Ensuite appelez le médecin; car 
« c'est le Seigneur qui l'a créé. » ( Ecdi., XXXVm , 1 , 2 , 4 , 6, 7 , 
10, 12.) 

(S) Ils font finis ces joara où les esprits eétesies 
RempUssuent iei-bas leurs messsiges divins t 
Où range , hài» Indulgent du premier des hnindiMi , 
L'entretenait da del, des grandeurs de son Haitrei 
Quelquefois s'asseyait à sa table dumipètre. 
Oubliant pour ses fruits le doux neetsr des cieuz. 

(HiLTOV, tnd. par M. Ddille. P. P. IX, i. seqq.) 

Cest une âégante paraphrase d'Hésiode , cilé lui-oiéme par Ori« 
irèiie comme rendant témoignage à la vérité. {Àdv, Cd$m tom. I , 
ttpp. IV, n* 76^ p. 563») 

Etmti yà^ tért Zaixtf Uxt, Jiwti iï dttibtoc 
''ABxf7Xot9i îMîot mark dvqTdi; v* ftwtf^neic 

(Gen. XVm, XTX. Orid. Metam, 1, 110, seqq.) 



sua LES SACRIflCfiS. 88 7 

Il est bien vrai qae ks nations tl leA villes 
ont des patrons , et , qu en général , Jupiter 
exécute nue infinité de choses dans ce monde 
par le ministère des génies (1). 

Il est bien ir^x que les éléments mêmes , 
qui sottt des empires , sont présidés y comme 
les empires , par certaines dinnités (2). 

Il est bien vrai que les princes des peu- 



(1) Constat omneé urbes in olicujus Dd esse tutelâ , etc. (Macrob., 
Sat. ill» 9.) 0ietnadmodam veteres Pagani tuielaria sua numinaha' 
bueruni regnorum » provinetantm eitÈ9itatun (Dt quibis impeiium ete- 
terat ) , m ronuma Ecelesia suos habet UOéares sançlos^ eto. (Hcar. 
Morus, opp. theol.» p. 665.) 

£iod» tin; Dan. x, IS, CO, if) x»* >• Apoc. ttit, S; xttt iS. xn, 5; 
Huet, Dem. evang. prop. YII» n* 9. Saint Aug., De dv, Deif YII; 50. 

Saint Augustin dit que Dieu exerçait sa jurididion sur les Gentils 
par le miiristére des anges* et ce âentfmenrt est fondé sar plosteors textes 
de VEcritar*» (Bertbkr sur les Psaumes ^ P«. CXXXIV, 4, tom. V, 
p. 505.) — « Mais ceux qui, par une grossière imagination (en effet , 
M il n*y en a pas de plus grossière) f croient toujours èler à Dieu tout ce 
«. qu'ils donnent à ses anges et à ses saints..., ne preddront-ils jamais 
« le droit esprit de l'Ecritarey etc.? « (Bossuet, Pré// sur VexpL de 
l'Apoe., vP xxvn.) Voy, les Pensées de Leibniiz , tom. II , p. 54, 66. 

(2) Quand je vois dans les prophètes ^ dans TApocalypse et dans 
TEvangile même , cet ange des Perses , cet ange des Grées , cet ange des 
Juifs f Fange des petits enfants ^ qid en prend la dejcme,.,; Fange des 
tanx^ fange dufm^tXt, je reconnais dans ces pnrole<; une espèce de 
médialion des saints anges : je vois même le fondement qui peut avoir 
donné oocasîon aux Païens de distribuer leurs divinités dans les élé- 
ments et dans les royaumes pour y présider : car tome erreur estfon^ 
dée sar une ttrité dont on tàmse (Bossoet, ibid) et dont elle if est qu^une 
rii/euse imitation. (Mj»scî)lon , Vér. de la lîel,, V^ poin». ) 



ôti^ : ÉcLAmcissEumT 

oies sont appelés an conseil do Dieu d^ Abra- 
ham, parce que les puissants dieux de la 
terre sont bien plus importants qu'on ne le 
croit (1). 

Mais il est vrai aussi que m parmi tous ces 
c€ dieux , il n^en est pas un qui puisse se com- 
ci parer au Seigneur , et dont les œuvres ap» 
« prochent des siennes. 

ce Puisque le ciel • ne renferme rien de 
ce semblable à lui, que parmi les fils de Dieu^ 
ce Dieu même rC a point dé gai; et que, d^ail- 
cc leurs ^ il est le seul qui opère des mi- 
ce racles (2). 

Comment donc ne pas croire que le Pa- 
ganisme n^a pu se tromper sur une idée 
iwxssi universelle et aussi fondamentale que 



(1) Qun AKer ut sammà vidit Satamius aree, 
Ingemit, et referais foedas oonvivia menant 
Ingénies animo et dignas Jore eoneiph iras , 
C^Dcilinmque vocal : tenait mora nulla vocatos.... 

Dextrà laeràqae deonini 
Atria «•ftîttiMi Talvis eelebrantor apertis.... 
Eigo nbi mannoreo Snperi sedèn neessn^ 
Gcisior ipse loco , ete. 

(|Ovi]>. , Xétam. IL 

Prindpes popidarum amgregati non eian Dtù Âèràhan : çuoniam 
du fortes lerrœ vehementer elevati mnt, (Ps. XLW « 1 0.) 

(2) Non eêt êimilis tuî in (fa'û, Doxras ; einoii «tf seamdtan opéra /vc 
(Ps.LXXXV.S.) 

Quis in nubibus (sur TOlympe) œquabitur Domdnof timiliê erit DeQ 
if} filiis Dci? (Ps. LXXXVUI, 7.) 

Qui facii mirabilia solus, (Ps LXXI, 18.) 



SUR LES SACRIFICES. 389 

celle des sacrifices , c^est-à-dire de la rêdemp^ 
lion par le sang ? Le genre humain ne pouvait 
deviner le sang dont il avaitbesoin. Quelhomme 
livré à lui-même pouvait soupçonner Timmen- 
sité de la chute etTimmensité de Tamour répa- 
irateur? Cependant tout peuple, en confessant 
plus ou moins clairement cette chute , confes-' 
sait aussi le besoin et la nature du remède. 

Telle a été constamment la croyance de 
tous les hommes. Elle s^est modifiée dans 
la pratique, suivant le caractère des peu- 
ples et des cultes; mais le principe paraît 
toujours. On trouve spécialement toutes les 
nations d'accord sur Tefficacité merveilleuse 
du sacrifice volontaire de Tinnocence qm 
se dévoue elle-même à la divinité coimne une 
victime propitiatoire. Toujours les hommes 
ont attaché un prix infini & cette soumission 
du juste qui accepte les souffrances; c'est 
par ce motif que Sénèque , après avoir pro-^ 
nonce son fameux mot : Ecce par Deo dig^ 
num 1 vir fortis cum mald fortunâ compO" 
situs (1), ajoute tout de suite : utique si et 
PROvocAvrr (2). 

(1) Voyez le grand homme aux prises avec Tinfortune! ces deux lul- 
ICMi-s sont dignes (tocciiper les regards de Dieu, (Sen. De Provid,, 1 1 .) 
C^) Du moins si le grand homme a provoqué le combat, (IbUU^ 



Lorsque les féroces geôliers de Louis XVI, 
prisonnier an temple ^ lui refusèrent un ra- 
soir, le fidèle serviteur qui nous a transmis 
rhistoire intéressante de cette longue et af*' 
freuse captivité lui dit : Sire ^ présente^^ous 
à la convention nationale avec cette longue 
barbef afin que le peuple voie commem vous 
êtes traité. 

Le roi répondit : js m nois fouit oHmwmm 
A nncùuBasxa sor «on sobt (1), 

Qu^est*ce donc qui se passmt dans ce cœur 
si pur j si soumis , si préparé ? L^augnste mar- 
tyr semble craindre d^échapper au sacrifice , 
ou de rendre la victime moins parfaite : 
quelle acceptation l et que n'aurait-elle pas 
mérité I 

On pourrait sur ce point invoquer Texpé* 
rience à Tappoi de la théorie et de k tradi*' 
tion ; car les changements les plus heureus 
qui s^opèrent parmi les nations sont presque 
toujours achetés par de sanglantes catas- 
trophes dont Tinnocence est la victime. Le 
sang de Lucrèce chassa les Tarquins, et celai 
de Virginie chassa les Décemvîrs. Lorsque 



(i) Voy. la Relation de M. Qéri. liondres» Ba^li», 1793; io-So 
png. 175. 



SUA LES SACBmCES. 391 

deux partis se heurtent dans une révolutîoii , 
si Ton voit tomber d'un côté des victimes pré< 
cieuses, on peut gager que ce parti fioira 
par iVmporter, malgré toutes les apparences 
contraires. 

Si l'histoire des fèanilles était connue conune 
celle des nations , elle fournirait u^e foule 
d^ohservations du même genre : on pourrait 
fort bien découvrir, par eii^emple, que les 
familles les plus durable^ so|it celles qui ont 
perdu le plus d^individus à la guçrre. Un an- 
cien aurait dît : <c A la terre , à Te^f er , ces 
ce victimes sufiisent (1). » Des honunes plus 
instruits pourraient dire : Le juste qui donne 
sa vie en sacrifice verra une longue postée 
rite (2). 

Et la guerre, sujet inépuisable de réflexions, 
montrerait encore la mémç vérité , sous une 
autre face; les annales de tous les peuples 
n'^ayant qu^un cri pour nous montrer com- 
ment ce fléau terrible sévit toujours avec une 
violence rigoureusement proportionnelle aux 
vices des nations , de manière que , lorsqu^il 



•^ 



^ S0dunl Dis injernii Urrœque parenth < Juv. S»t. yw , SW5T.) 
(2) Qui iniquitatem non fecerit,*,. H positerit pro peccaio animam 
KJscw» viikbU temen longœtmm. (Is* LIIT , 9, 10.) 



392 £cLÀmClSS£M£JKT 

y a débordement de crimes , il y a toQJoars 
débordement de sang. — Sine sanguine non 
fit remissio (1), 

La rédemption , comme on Ta dît dans les 
Entretiens y est une idée nniverselle. Toq- 
joars et partout on a cra que llnnocent pou- 
vait payer pour le coupable ( utique si et pro» 
i^ocaçit ) ; mais le Christianisme a rectifié 
cette idée et mille autres qui , même dans 
leur état négatif , lui avaient rendu d^avance 
le témoignage le plus décisif. Sous l'empire 
de cette loi divine, le juste (qui ne croit 
jamais Tétre) essaie cependant de s^appro- 
cher de son modèle par le côté doulom^nx. 
Il s^examine , il se purifie , il fait sur lui-même 
des efforts qui semblent passer Thumanité , 
pour obtenir enfin la grâce de pouvoir resti- 
tuer ce qu'il rit a pas volé (2). 

Mais le Christianisme , en certifiant le 
<1ogme, ne Fexplique point ^ du moins pu- 
bliquement, et nous voyons que les racines 
secrètes de cette théorie occupèrent beaucoup 
les premiers initiés du Christianisme. 

Origène surtout doit être entendu sur ce 



(1) Sans effusion de sang ^ nulle remission de péchés. (Hebr. IX, 28.) 
(12) Quœ non rapuit ttmc exsolvebam^ (Ps. LXVHI , 8.) 



i^R LES SÂGBIFIGES. 393 

sajet intéressant , qull avait beaucoap médité. 
G^était son opinion bien connue : ce Que le 
ce sang répandu sur le Calvaire n^avait pas 
ce été seulement utile aux hommes, mais 
ce aux anges, aux astres, et à tous les êtres 
ce créés (1); ce qui ne paraîtra pas surpre- 
ce nant à celui qui se rappellera ce que saint 
ce Paul a dit : Qu^il a plu à Dieu de récon- 
ce cilier toutes choses par celui qui est le 
ce principe de la vie , et le premier-né entre 
ce les morts , ayant pacifié par le sang qiCil 
ce a répandu sur la croix , tant ce qui est en 
re la terre que ce qui est au ciel (2). 5> Et 
si toutes les créatures gémissent (3) , suivant 
la profonde doctrine du même apôtre, pour- 



(1) Sequitur placitum aliudOrigems de morte Christinonhominibus 
tolùm utilif sed angelis eiiam et sideribus ac rébus creatis quibuscumquem 
( P.D. Huetti Origen., lib. n, cap. ii , quaest. 3, n® 20. — Orig» opp* 
tom.ir.p. 149.) 

(2) Goloss. 1 , 20. Eqhes. 1 , 10. — Palej, dans ses Horœ Paulinœ 
( London , 1790 , în-8®, p. 212.), observe que ces deux textes sont 
très remarquables , va que cette réunion des choses divines et humai- 
nes est un sentiment très singulier et qu'on ne trouvera point ailleurs 
que dans ces deux épUres : A very singular sentiment andfound no 
where eîse but in thèse two cpistles. Si ce mot ailleurs se rapporte aux 
épitres canoniques , l'assertion n'est pas. exacte , puisque ce sentiment 
très singulier se retrouve expressément dans l'épUre aux Hébreux, IX» 
23. Si le mot a toute sa latitudei on voit que Paley s*csl trompé encore 
davantage. 

(3) Rom., VIII, «2. 



394 ËCLAIECJSSEirENT 

quoi ne devaient-elles pas êfxe toutes corw>* 
lées ? Le grand et saint adversaire d'OHgène 
nons atteste qu'eau commencement du y« siè* 
cle de TEglîse , c^était encore une opinion 
reçue que la rédemption appartenait cfji ciel 
autant qu'à la terre (1), et saint Chrysos- 
tome ne doutait pas que le même sacrifice, 
continué jusqu^à la fin des temps, et célébré 
chaque jour par les ministres légitimes , nV 
pérât de même pour tout F univers (2). 

C^est dans cett& immense latitude qu'^Ori- 
gène envisageait TefTet du grand sacrifice, 
ce Mais que cette théorie, dit-il, tienne à des 
ce mystères célestes , c'est ce que Tapôtre 
ce nous déclare lui-même lorsqu'^il nous dit: 
ce Quil était nécessaire que ce qui rC était que 
ce figure des choses célestes^ fût purifié par 
ce le sang des animaifx; mais que les céles- 



(1) Crux Salvatoris nonsolUm ea quœ in terrât sed etiam ea qvm fn 
ecàis erantpacasse peruibemtdb« ( D. Hieroo. Epist. LIX, ad ATltam | 
CI, ▼. 22.) 

(2) Nous sacrifions pour le bien de h terre, de la mer et de tpixt fo* 
Hivers. (Saint Cbrysost. Bom. LXX, in Joh.) Et saint François de Sales 
ayant dit « que Jésus-Christ avait souffert priocipalemeot poor les 
« hommes, et en partie pour ka anges ', » on voit (sans examiner préci- 
sément ce qu'il a voulu dire) qu'il ne bornait point Teflet delà rédemp- 
tion aux limites de notre planète. ( Voy. les Lettres de saint Fnnfçi» 
de Sales, liv. V, p. 58-39.) 



^ 



SUR UBS SACfilFICfiS. 395 

Cl tes mêmes le fussent ptxr des victimes plus 
a excellentes que les premières (1). Con- 
a templez rexpiation de tout le monde, c^est- 
cc à-dire des régions célestes, terrestres et 
ce inférienres, et voyez de combien de vie- 
a times elles avaient besoin !.. « Mais P agneau 
Cl seul a pu ôter les péchés de tout le monde 
ce etc., etc. (2). » 

An reste qnoiqae Origène ait été nn grand 
auteur j nn grand hommes et tun des plus 
sublimes théologiens (3) qni aient jamais il- 
lustré TEglise, je n^entends pas cependant 
défendre chaqne ligne de s^s écrits; c^est 
nssess pour moi de chanter avec TEglise ro- 
maine : 

Et la terre , et la mer, et les astres eux-mêmes , 
Tons les êtres enfin sont Ia¥és par ce saog (4). 

Sur quoi je ne puis assez m^étonner des 
scrupules étranges de certains théologiens 
qui se refusent à Thypothèse de la pluralité 
des mondes, de peur qu'elle n'ébranle le 



(1)Hebr. IX, f3. 

(^2) Orig. Hom. XXIX, in Num, 

(r>) Bossuet, Prtf. sur FexpUcation de fÀpoe. , mua. xxTn, xxrc. 

(t) Terra , ponlos , astra , mondas t 
Doc lavuntifr sanguine (flomlne.) 

{Hymne dtt Lauda du dinMMh$ dt la i'asitM*) 



396 fiCLAiaCISSBHENT 

dogme de la rédemption (1) ; c'^est-à-dire que, 
suivant eux, nous devons croire que Thomme ' 
voyageant dans Tespace sur sa triste planète, ^ 
misérablement gênée entre Mars et V^énus (2) , 
est le seul être intelligent du système, et que 
les autres planètes ne sont que des globes 
sans vie et sans beauté (3) que le Créateur 
a lancés dans Tespace pour s^amuser appa- 
renmaient comme un joueur de boules. Non, 
jamais une pensée plus mesquine ne s^est 
présentée à Tesprit humain ! Démocrite di- 
sait jadis dans une conversation célèbre : 
O mon cher ami I gardez-vous bien de ra- 
petisser bassement dans votre esprit la na^ 
ture , qui est si grande (4). Nous serions 
bien inexcusables si nous ne profitions pas de 
cet avis , nous qui vivons au sein de la lu- 
mière, et qui pouvons contempler à sa clarté 



(1 ] On en troaTera un exemple remarquable dans les notes dontHi- 
lustre cardinal Gerdil crut devoir honorer le dernier poeine de son 
collègue^ le cardinal deBernis. 

(a) Nam Venerem Martemqaelntar natan loeaTtt, 
Et nïmium, ah 1 mûeros, spatlis eooelii^t ini^nla. 

{Bosctmiicth De Jb/. et /un. defect. Vh, i.) 

(5) InanenTt vacuœ, (Gen. T, 2.) 

(4) M*j5apt-V>ï <ô STAÎps xaratf'.i'a^/ïXA/viîr^Xouar/ijv rtjv fÔTiv 
foûarx/}. ( Voy, la lellre il'Hippucrate a uaiiiageie ; Hipp. opp. t. Il.t 
p. 918-19. (11 ne s'agii point ici de rauthenlicité de ces lettres.) 



SUR LES SACRIFICES. 397 

la suprême intelligence ^ à la place de ce 
vain fantôme de nature. Ne rapetissons pas 
misérablement PEtre infini en posant des bor- 
nes ridicules à sa puissance et à son amour. 
Y a-t-il quelque chose de plus certain que 
cette proposition : tout a été Jait par et pour 
rintelligence? Un système planétaire peut-il 
être autre chose qu'Hun système d'^intelligen- 
ces , et chaque planète en particulier peut- 
elle être autre chose que le séjour d^me de 
ces familles? Qtfy a-t-il donc de commun 
entre la matière et Dieu? la poussière le con- 
nait-elle (1)? Si les habitants des autres pla- 
nètes ne sont pas coupables ainsi que nous , 
ils n^ont pas besoin du même remède; et si, 
au contraire , le même remède leur est né- 
cessaire, ces théologiens dont je parlais tout 
à rheure ont-ils donc peur que la vertu du 
sacrifice qui nous a sauvés ne puisse s'^élever 
jusqu^à la lune ? Le coup d'^œil d^Origène est 
bien plus pénétrant et plus compréhensif ^ 
lorsqu^il dit : V autel était a Jérusalem^ mais 
le sang de la victime baigna t univers (2). 
Il ne se croit point permis cependant de 



ii)Slumqmd confuebiturtibipulvis? 'Ps. XXiX, 10.) 
(2) Orig.»Hom. I , in Levit. n**3« 



398 ÉCLÂmcissfiUËNt 

publier tout ce qu^il savait sur ce point : 
ce Pour parler, dit-il , de cette victime de la 
ce loi de grâce offerte par Jésus-Christ , et 
ce pour faire comprendre une vérité qui passe 
ce rintelligence humaine, il ne faudrait rien 
ce moins qu^un honmie parfait^ exercé à ju- 
ce ger le bien et le mal, et qui fût en droit de 
ce dire par un pur mouvement de la vérité : 
ce Nous prêchons la sagesse aux pabfaits (1). 
ce Celui dont saint Jean a dit : Voilà t agneau 
ce de Dieu qui âte les péchés du monde..: 
Cl a servi d^expiation , selon certaines lois 
ce mystérieuses de iHmivers, ayant bien voulu 
ce se soumettre à la mort en vertu de Ta- 
ce mour qu'ail a pour les honmies , et nous 
ce racheter un jour par son sang àes mains 
ce de celui qui nous avaient séduits , et au* 
ce quel nous nous étions vendus par le pé- 
ce cAe (2).» 

De cette rédemption générale , opérée par 
le grand sacrifice , Origëne passe à ces ré- 
demptions particulières qu^on pourrait appe- 
ler diminuées^ mais qui tiennent toujours au 
même principe, ce D^autres victimes, dit-il, 



(1)1, Cor. 11,6. 

(S) Aom. F//, 14.— Orf^. opp., tom. IV, Comment, i» Evsmç. /oA. 
Tom. VI, cap, xx*ii , xxxvi, p. 151 j 153, 



X 



SUB ISS SACaiFlGES. 399 

ce se rapprochent de celle*là«,,, je veux par- 
ce 1er des généreax martyrs qui ont aussi 
ce donné leur sang : mais où est le sage pour 
ce comprendre ces men^eiUes; et qui a de 
ce t intelligence pour les pénétrer (i ) ? U faut 
<e des recherches profondes pour se former 
ce une idée , même très imparfaite , de la loi 
ce en vertu de laquelle ces sortes de victimes 
ce purifient ceux pour qui eUes sont ofier- 
ce tes (2).... Un vain simulacre de cruauté 
ce voudrait s^attacher à TEtre auquel on les 
ce ofire pour le salut des hommes; mais un 
ce esprit élevé et vigoureux sait repousser les 
ce objections qu^on élève contre la Providen- 
ce ce , sans exposer néanmoins les derniers 
ce secrets (3) : car les jugements de Dieu sont 
ce bien profonds; il est bien difficile de les 
ce expliquer ; et nombre drames faibles y ont 
ce trouvé une occasion de chute : mais enfin 



(l)0feée,Xiy, 10. 

(1) LeivittriyrB adnUnîstfent îa rémUshn det péchés ; leur martyre, 
à f exemple de celui de Jésut-Cbiisi y esi un baptême où les pécbét de 
plusieurs sont expiée; et nous pouvons en quelque sorte Cire rachetés par 
le sang précieux des martyrs comme par le sang précieux de Jésus- 
CJn'ist, ( Bussuet » Méditm pour le temps du jubilé ^ cinquième point f 
d'après ce même Origène dans V ExHwrtatiou au martyre,) 

(3) 'ùi &nopj;ijTOTi^edv ovTwy xocl v:zip àvOfwxivT^v t^ùvtv. (/Md.) 



/" 



/.OO ÉCLAIRCISSEMENT 

ce comme il passe pour constant parmi les 
ce nations qu^un grand nombre d^hommes se ' 
ce sont livrés volontairement à la mort pour 
ce le salut commun, dans les cas, par exem- 
cc pie, d^épidémies pestilentielles (1 ) , et que 
ce Tefficacité de ces dévouements a été recon- 
cc nue sur la foi même des Ecritures par ce 
ce fidèle Clément , à qui saint Paul a rendu 
ce un si beau témoignage ( Phil.^ IV, 13.), 
ce il faut que celui qui serait tenté de blas- 
cc phémer des mystères qui passent la portée 
ce ordinaire de Pesprit humain, se détemûne 
ce à reconnaître dans les martyrs quelque 
ce chose de différemment semblable,... w 

ce Celui qui tue. .. un animal venimeux... 
ce a bien mérité sans doute de tous ceux aux- 
ce quels cette béte aurait pu nuire si elle n'^a- 
ce vait pas été tuée.... ; croyons qu'il arrive 
ce quelque chose de semblable par la mort 
ce des très saints martyrs...., qu'elle détruit 
ce des puissances malfaisantes..., et qu'elle 
ce procure à un grand nombre d'hommes des 



(1) Si Ton parcourt l'échelle de l'esprit humain , depuî<; Oi-îgône 
jusqu'à La Fontaine , on verra combien ces idées sont naturelles à 
l'homme. 

L'hiitoire nous apprend qu'en de tclsaccidrnts 
On fait de pareils dëvouements. 

( Animaux malades de la peste.) 



SUR LES 8ACRIFIGBS. 40 1 

n âeconrs merveilleux , en vertu d'aune cer- 
« taîne force qui ne peut être nommée (1).» 

Les deux rédemptions ne diffèrent donc 
point en nature , mais seulement en exceL 
lence et en résultats , suivant le mérite et la 
puissance des agens. Je rappellerai à cet égard, 
ce qui a été dit dans les Entretiens^ au sujet 
de rintelligence divine et de Tintelligence hu- 
maine. Elles ne peuvent différer que comme 
des figures semblables qui sont toujours telles, 
quelles que soient leurs différences de dimen-»» 
sion* 

Contemplons en finissant la plus belle des 
analogies. L^honmie coupable ne pouvait être 
absous que par le sang des victimes : ce sang 
étant donc le lien de la réconciliation , Ter- 
reur antique s^était imaginé que les dieux ac- 
couraient partout où le sang coulait sur les 
autels (2); ce que nos premiers docteurs 
mêmes ne refusaient point de croire en croyant 
à leur tour que les anges accouraient par^ 
tout où coulait le véritable sang de la véri* 
table victime (^). 



(2) Porphyr., de AbsUy lib. Il , dans la Dem. ^ang. de Leland , 
tom. I, cil. ▼, § 7. (Saint Àngust. de Cwit, Dei ^Xfii. Orig.f ad»4t 
Cels. lib. m.) 

(5) Chrysost. , A»m. II!, in Ep, ad Epfm,^ o^at. de NaU Chr. | 

II. 26 



p 



402 ÉCLAiaCISSBlIBlXT 

Piir une suite des juémes idées sv la mà-^ 
ture et Tafficacité des sacrifices , les aociens 
Toyaient encore cpiel<pie chose deinystâneox 
dans la communion du corps et du sang des 
victimes. Elle emportait, suivant eux, le com- 
plément du sacrifice et celui de Tunité reli- 
gieuse; eu sorte que , pendant longtemps , 
les Chrétiens refuaëmnt de goûter aux vian- 
des immolées , de peur de communier (1). 

Mais cette idée univarselle de la cwtmu- 
nion par le sang , quoique viciée dans son 
application, était néanmoins juste etprophé- 
ticpie dafts sa racine, tout comme celle dont 
die dérivait. 

Il est entré dans les incompréhensibles dev 
seins de Pamonr tout-puissant de perpétner 
jusqu^â la fin du monde , et par des moyens 
bien au-dessus de notre faible intelligence, ce 
même sacrifice , matériellement offert une 
seule tois pour le salut du genre humam. 
La chair ayant séparé Tbomme du ciel, Dieu 



•«^^^'■••'"^!^n^""^""»*"""^^^p^<f"*i^-"^i**i»*i»i^*i 



Bom, nif de Jncomp, Nau Dei. — Perpét. dfi la fbi » etc., iii«i®» 1. 1 1 
h. II, chap. TU, n° I . Tous ces doctears ont parlé de la réaUié da sa- 
crifice, mais nal d'eux plus réellement .({^e saint Augustin lonquM dit. 
ftie U M/ , eamteni au Christianhnet buvait le même tang qtfii i utU 
wntf (sur le Calvaire). Ang. 8ei> i. LXXVII. 

(1) Car tous eem t/^n pardcif Htùunememt 'jictimt sont un 
«Pii**. (f , Cor. X, 17.) 



sut tJSS âàGAlFiCteS. 40^ 

di^étoit revêtu deldch^fr j^otirs'onir i Thomme 
pnr tt qui r^n «ép&ràit i m&is c'était eacore 
trop pten pour iifi« ittimi^n^ boûté attaquant 
unie iiïiiAènste dégradation « Cette chair divi- 
nisée ^t perpétuellement immolée est présen- 
tée à Thommè sou& la forme extérieure de sa 
nourriture privilégiée t et celui gtU refusera 
et en tnùngèr tee vi^ra point (1). Commt» la 
parole y qui n^est dans Tordre matériel quVue 
suite d^ondulations drculaires escitées dans 
Tait , et semblables dans tous les plana ima- 
ginables à telles que nous apercevons sur la 
suf&ce de Teau frappée dand un point; conoeme 
cette parole, dis-]6| arrive cependant dans 
toute sa mystérieuse intégrité y à toute oreille 
touchée dans tout point du fluide agité ^ de 
même Teisence corporelle (2) de celui qui 
s^appelle parole , rayonnant du centre de la 
toute'-puissance , qui est partout, entre tout 
entière dans chaque bouche , et se multiplie 
à rinfîni sans se diviser. Plus rapide que Té- 
clair , plus actif que la foudre , le sang théan- 
drtque pénètre les entrailles coupables pour 



(l)Joh. Vï, 34. 

(2) Sûjtta Sywv Tt. (JOrig, adv, Ceh., lib. Vm, n® 53 , cité dans là 
Pei'pét. d€ la foi 9 in-4», lom. Il , lit. Vlï , ch. i.) 



404 tCLAIBCISSBlIBlfT 

en dévorer les souillures (1). H arrive jus* 
qifaaz confins inconnus de ces deux puissan- 
ces irréconcilîablement unies (2) où les élans 
du cœur (3) heurtent IHntelIigence et la trou- 
blent. Par une véritable affinité divine , il 
s^empare des éléments de Thomme et les 
transforme sans les détruire, ce On a droit de 
ce s^étonner, sans doute, que Thomme puisse 
ce s^élever jusqu^à Dieu : mais voici bien un 
ce autre prodige ! c^est Dieu qui descend jus- 
ce qu^à Thomme. Ce n^est point assez ; pour 
ce appartenir de plus près à sa créature ché- 
ce rie, il entre dans Phomme , et tout juste 
ce est un temple habité par la Divinité (4). » 
Cest une merveille inconcevable, sans doute, 
mais en même temps infiniment plausible , 
qui satisfait la raison en Pécrasant. Il n^y a 



i*>^ 



(i) Adhoereat visceribustneis,.. ut in me non rémanent tcelerum ma- 
en/a. (Litur^o de la messe.) 

(2) Ihqm ad dhislùnem anhnœ et tpMtùs, ( Hebr. IV, 1 3,) 

(5) Inlentiùnes eordis, (Ibîd») 

(4) SOrarii honûttes ad Deos ire ? Deus ad homines venit} imà ( quod 
propriua est) m homihbs yehit. (Sen., Epîst. LXXIV. in unoquitqiÊevt- 
rorum bonorum. (qdis dbus incbrtdm est) habitat Dem* (Id., Ep»U XU.; 

Beau moavement de fiastiiict bamain , qni cheicbait ce qae la fo 
possède I 

IBTD8 CHRISTUS INE8T BT IlfOBSBRVÀBILB KUIIBB* 

( Vida, Hymn^ in Eueh»» ) 
QUIS DEUS GERTUM EST* 



] 



SUR LES SACRIFICES. 4 01) 

pas dans tout le monde spirituel une plus ma- 
gnifique analogie « une proportion plus frap- 
pante d'intentions et de moyens, d'effet et de 
cause , de mal et de remède». Il n'y a rien 
qui démontre d'une manière plus digne de 
Dieu ce que le genre humain a toujours con- 
fessé, même avant qu'on le lui eût appris : 
sa dégradation radicale, la réversibilité des 
mérites de l'innocence payant pour le coupa-* 
ble , et LE SALUT par le sang. 



FIN DU second et dernier volume. 



TABLE DES MATIERES 



CONTENUES DANS LE SECOND VOLXJME, 



Septième entretien Pag, 1 

Notes du septième enirotien 81 

Hnitiéme entretien • 80 

Notes du huitième entretien 154 

Neuvième entretien. ..••..•• ^ 137 

Notes du neuvième entretien 181 

Dixième entretien •• 189 

Nutes du dixième entretien ••• 2.5G 

Onzième entretien ? 265 

Notes du onzième entretien •••••• 30o 

ÉCLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES. 

— Chap. I 321 

— Chap. II 345 

-» Chap. m « 573 



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